BASTIEN DE LA BASTIDE (Chapitre 6)


Etrange bastide où de bien mystérieux événements se déroulent…

 

Même Joseph, le sage parmi les sages du village, paraît troublé.

Mais que se passe-t-il donc ?


Chapitre 6  (Le vieux Joseph)


Le lundi, comme convenu, je me rendis chez Joseph. Il habite Le Pailleteau, une  ferme isolée où sa femme élève des canards pour les foies qu’elle prépare comme peu savent encore le faire.

Dans la pénombre un chien se précipita vers moi en tirant furieusement sur sa chaîne tout en aboyant. Joseph ouvrit la porte. Il me reconnut et tança le chien. La bête, aussitôt, se calma.

– Depuis que ça s’est produit le chien a peur, me dit-il. C’est pour ça qu’il aboie.

– Depuis que quoi s’est produit ?

– Je vais te raconter. Rentrons.

Joseph me conduisit dans la cuisine. Sur la table que recouvrait une toile cirée délavée, il avait préparé un bocal de pruneaux à l’armagnac et deux petits verres.

– Les autres ne viennent pas ? demandai-je.

Il eut l’air gêné.

– Les autres… peut-être bien qu’ils n’ont pas vu grand chose.

Il tira une chaise et m’invita à m’asseoir.

– Mais toi, qu’est-ce que tu as vu ?

Le vieil homme haussa les épaules.

– Je finis par me le demander, soupira-t-il.

– Mais alors de quoi parliez-vous, l’autre jour, au marché ?

Sans répondre, Joseph plongea une cuillère à long manche de bois dans le bocal qu’il inclina. Il puisa un pruneau qu’il mit dans mon verre avec une forte rasade d’armagnac, puis il se servit. Il chauffa son verre entre les paumes de ses mains. Ses doigts de paysan conservaient la trace d’une terre lourde et noire qu’il avait travaillée toute sa vie et qui soulignait encore le contour de ses ongles.

Puis les yeux fixés sur la toile cirée, il parla de cette nuit, au début du printemps, où le chien s’était mis à aboyer d’une façon inhabituelle.

– On aurait dit qu’il avait peur. Entre deux aboiements il venait gratter à la porte. Colette a ouvert la fenêtre, croyant qu’il y avait un blaireau ou, qui sait, un ragondin – il en monte parfois du lac d’en dessous. Les rôdeurs, elle n’y pensait pas. Et elle m’a appelé. « Joseph, qu’elle m’a dit, viens. » Elle m’a tant agacé que je me suis levé. Dehors il n’y avait rien. Et pourtant le chien grognait. Oui, ça, on aurait vraiment dit qu’il avait peur.

– Mais peur de quoi ?

– Eh bien! justement, il n’y avait rien. Enfin… il n’y avait que les nuages qui passaient devant la lune et qui faisaient des ombres sur le jardin. Le chien, cet imbécile, aboyait après les ombres.

Joseph se tut. Il porta son verre à ses lèvres.

– Tu ne bois pas ? s’étonna-t-il.

Je n’en avais pas envie, mais je me forçai à mordre dans le pruneau imbibé d’alcool qu’il m’avait servi. Sa chair avait pris l’essence de l’armagnac et fondait dans la bouche en dégageant un arôme subtil où l’on trouvait du miel, de la cannelle et de la réglisse.

– Je te disais que le chien aboyait après les ombres. Et brusquement il m’a semblé qu’il y avait l’ombre de quelqu’un…et… heu !.. Alors…

Je retins ma respiration.

Joseph se tut, huma le parfum de l’armagnac et ferma les yeux. C’était curieux de le voir comme ça, immobile, sans rien dire.

– Ça ne va pas, Joseph ?

Il rouvrit les yeux et je fus surpris de les voir humides.

Décidément, je ne comprenais plus rien.

– Mais qu’est-ce qu’il y a, Joseph ?

– Il y a que Colette a vu elle aussi cette ombre, qu’elle a eu peur et qu’elle m’a dit d’aller faire le tour de la maison. J’ai pris le fusil, avec deux cartouches de chevrotine, et je suis sorti. Il n’y avait personne, j’en suis sûr. Mais pour rassurer Colette – ou pour me rassurer parce que, c’est vrai, je n’étais pas bien à l’aise moi non plus – j’ai tiré deux fois. Devant moi. Et puis…

Joseph se tut à nouveau.

– Et puis quoi, Joseph ?

– J’ai cru entendre comme une espèce de gémissement. Très faible. Et il m’a semblé voir l’ombre se courber en deux et tomber. Comme si j’avais touché quelqu’un.

Le visage du vieil homme exprimait un mélange de remords et d’anxiété.

– Mais tu m’as dit qu’il n’y avait personne ?

– Justement, reprit Joseph. C’est ça que je ne comprends pas.

Mon hôte cessa de parler. Ses yeux ne regardaient plus rien. Sans doute revivait-il la scène dont il venait de se souvenir, et peut-être y cherchait-il un sens.

Nous sommes restés ainsi un long moment, lui et moi, sans prononcer un mot. Joseph plongeait de temps en temps son nez dans son verre et respirait l’arôme puissant de l’armagnac dont il s’était resservi.

C’est le chien qui nous tira de notre silence. Joseph me regarda. Il semblait affolé.

On entendit dans le lointain le bruit d’une mobylette. Cela rassura le vieil homme.

Je lui demandai ce qui s’était passé après le double coup de feu.

– Rien. J’ai appelé Colette, on a regardé partout et on n’a rien trouvé.

– Et le chien ?

– Le chien ? Il hurlait à la mort comme on ne l’avait jamais entendu faire. C’était impressionnant. Ça nous donnait froid dans le dos.

– Et l’ombre, qu’était-elle devenue ?

– Elle avait disparu. Le ciel s’était dégagé, il n’y avait plus de nuages, la lune éclairait tout, presque comme en plein jour.

– Vous avez vu des traces de quelque chose, le lendemain ?

Le vieux paysan haussa les épaules. « Si on avait trouvé quelque chose on serait allés aux gendarmes. Mais il n’y avait rien du tout. »

Joseph se tut. Dehors le vent s’amusait avec un volet mal fermé qui grinçait sur ses gonds. Par moments le chien grondait puis se calmait. Joseph tendait l’oreille, inquiet, puis se ravisait.

– Toutes les nuits je l’attends.

– Tu attends qui, Joseph ?

– L’ombre, pardi !

– Qui d’autre est au courant ? demandai-je.

Joseph répondit qu’excepté sa femme il n’en avait parlé à personne. Il y eut un silence puis il ajouta :

– J’en ai aussi parlé au curé.

– Mais alors, les autres, ceux avec qui tu discutais, au marché, que leur est-il arrivé ?

– Bof ! grogna mon hôte, presque rien. Des impressions, sans plus. Pas de quoi en faire un plat. Ils disent avoir aperçu des ombres bizarres, mais chaque fois qu’on en discute, ça change. Je crois qu’ils parlent plus qu’il ne savent.

Joseph poussa le bocal de pruneaux dans ma direction. Je me servis puis, répondant à sa demande, je lui racontai tout ce dont j’avais été le témoin. Il ne m’interrompit pas une seule fois, se contentant de se balancer sur sa chaise, les yeux plissés, presque absent. Lorsque j’eus terminé mon récit, Joseph hocha la tête.

– As-tu entendu parler de la légende de Bastien ? demanda-t-il.

– Non. De quoi s’agit-il ?

Le vieux paysan ne répondit pas. Il but une petite gorgée d’armagnac et murmura, presque pour lui seul : « C’est peut-être là qu’on trouvera une explication. Faudrait voir le curé. »

Malgré mon insistance il refusa d’en dire plus.

Il se faisait tard. Laura devait se demander pourquoi je ne rentrais pas. Aussi me levai-je pour prendre congé.

Le chien vint renifler mes jambes lorsque je partis, et retourna à sa niche. Je regardai le ciel et ses millions d’étoiles qui donnaient une impression poignante d’infini.

– Allez, bonne nuit, Joseph.

– Adieu, petit ! Bon retour.

Il ajouta, à voix plus basse : « Et… pas de mauvaise rencontre, hein, surtout ! »

Sur le chemin de la bastide je m’interrogeai. Pourquoi Joseph avait-il parlé du curé ? Et qu’est-ce que c’était cette légende de Bastien que le vieux paysan avait évoquée ?

 

(à suivre)


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