MANIGOA (Le Solitaire) – Roman d’anticipation pour adolescents !

                           

Un roman  d’anticipation « fantastique au suspens captivant », sur les enjeux de la manipulation génétique !

Manigoa, une île du Pacifique, belle, très belle. Mais également, dans son sous-sol, riche en terres rares et radioactives.

Pour produire ces métaux exportés dans le monde entier, la Fédération Internationale des Mines a demandé à un laboratoire de procréer des garçons génétiquement modifiés pour résister à ces radiations.

Elevé avec eux au Centre des Rosiers, ignorant tout de ses origines, se demandant s’il n’est pas lui-même un clone, Augustin se rebelle et refuse la vie à laquelle on veut l’obliger.

Pourra-t-il échapper à la mainmise de la Fédération internationale des mines ? Parviendra-t-il à trouver une véritable solution pour être le maître de sa propre existence et se faire une place d’être humain au cœur de la société ? Trouvera-t-il une piste pour savoir d’où il vient et à quoi sert son existence ?

C’est cela que vous propose de vivre MANIGOA (Le solitaire), roman d’anticipation pour adolescents qui devrait également interpeller les adultes puisqu’il traite des enjeux des manipulations génétiques.

Publié par les Editions SALVATOR, le livre sort en librairie le 23 mars 2017.

L’auteur (Jean-Michel Touche) le dédicacera au Salon du livre de Paris,
Stand « Religion, Culture et Société« , samedi 25 mars, de 14h00 à 16h00.

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ET LES MISTRALS GAGNANTS

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Devant nous, sur l’écran, Ambre, Camille, Charles, Imad et Tugdual, cinq tout jeunes enfants atteints chacun de maladie grave, vivent leur quotidien.

Une succession de jeux, réflexions, constatations, révélations, rires, larmes, confiance : un monde bouleversant auquel nous invite ce documentaire réalisé en 2015 et sorti cette année.

En raconter le déroulement ne serait d’aucune utilité. Il faut le voir pour saisir tout ce que des enfants, âgés entre cinq et neuf ans, découvrent, comprennent de leur situation, la manière dont ils ressentent le présent avec quelques phrases étonnantes sur la souffrance et la mort, leur confiance (la jeune Ambre ne dit-elle pas : « Il faut faire confiance à la vie », et un autre enfant ne dit-il pas : « Quand on est malade ça n’empêche pas d’être heureux » ?)

Ce qui est le plus touchant chez ces enfants – ce qui peut-être fait la différence entre eux et nous les adultes – c’est cette découverte de la vie, cette spontanéité, cette ouverture, cette énergie, et aussi, merci Ambre, cette confiance.

Après avoir vu défiler sur un écran les images cafardeuses, sombres et sans but de « Moonlight » (dont il est difficile de comprendre pourquoi il a été sacré meilleur film), regarder les yeux de ces enfants, leurs larmes mais surtout leurs rires fréquents et entraînants est un véritable rajeunissement, une bouffée d’espérance qui nous invite à regarder l’être humain autrement.

 

Un documentaire d’Anne-Dauphine Julliand

Bande annonce

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PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (7ème et dernier épisode)

 

Copyright 2012 JMT

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Paris, le 25 décembre au matin

Le jour se levait et donnait à la ville cet air un peu défraîchi que prend tout petit matin aux yeux des mal-éveillés.

Ils débouchèrent du passage d’Éphrata, sur­pris de retrouver les vitrines encore illuminées, les réverbères enveloppés de brume, les sans-abris couverts de vieux cartons.

Marie, la première, passa la tête, suivie d’Emmanuel qu’elle regardait avec admiration depuis qu’elle avait découvert le sens de son prénom. Le professeur venait ensuite, précé­dant de peu Geneviève et Jean-Baptiste.

– Et Samuel ? s’enquit Jean-Baptiste en re­gardant derrière lui.

– Samuel ? Il est resté là-bas, répondit le professeur.

– Pourquoi ?

– Peut-être sa mission est-elle achevée ? Peut-être même est-elle confiée à quelqu’un d’autre ?

– À qui ça ? s’étonna Jean-Baptiste.

– J’ai mon idée… murmura le professeur.

Un couple, qui avait copieusement fêté Noël, traversa le boulevard entre deux feux. La femme riait aux éclats, faisant des mouli­nets avec son sac. L’homme titubait un peu. Il avait l’alcool triste et pleurait, prononçant des propos incohérents, promettant de ne plus jamais… Et il s’arrêtait net.

– Plus jamais quoi ? interrogeait la femme en riant de plus belle.

– Non, plus jamais !…

° ° ° ° ° ° ° ° ° °

Coup de klaxon furieux. Bruit de freins. Portière qui s’ouvre.

Un homme qui se précipite vers le couple renversé, un hurlement de femme !

Des cris ! En fait, plus de peur que de mal. La voiture ne les a que frôlés.

L’homme et la femme se relevèrent péni­blement, s’appuyant sur Jean-Baptiste et le professeur arrivés en courant.

– Salaud ! hurla l’homme à l’intention du chauffeur. « On vit dans un monde de salauds, mon vieux ! » reprit-il en se cramponnant à Jean-Baptiste. « Tout le monde ment, mon vieux, tout le monde se fout de tout le monde. Mais pourquoi… pourquoi ? Je te demande un peu ! »

C’était un grand type, jeune encore, qui pesait au bras de Jean-Baptiste.

– On nous ment, mon vieux, continua-il en essuyant son manteau de la main pour effacer les traces de sa chute. « Noël ? Je t’en fous, ouais ! On nous promet la fête, le réveillon, le rêve. Mais y a rien, mon vieux après la bouffe, y a rien du tout ! Tu te retrouves tout seul. Une fois que tu as donné ton fric, tu n’intéresses plus personne. »

La femme le rejoignit, fou rire éteint, ma­quillage délavé, regard triste.

– Allez, viens. C’est Noël quand même, non ?

– Non ! C’est fini, Noël ! Il n’y a plus de Noël ! Ça n’a jamais existé, Noël. C’est fini, je te dis.

Jean-Baptiste se mit à rire. « Je crois au contraire que tout commence », confia-t-il à l’oreille de l’homme. « Venez, tous les deux ! »

Impressionnés par son calme, surpris par l’éclat presque lumineux de son sourire, l’hom­me et la femme le suivirent et marchèrent avec lui en direction de la vitrine du magasin puis du passage d’Éphrata.

– Où nous conduis-tu ? interrogea la fem­me.

– Allez, répondit Jean-Baptiste en les invi­tant à pénétrer dans la ruelle étroite. Allez, marchez tout droit et vous découvrirez la révélation de Noël. Quand vous serez parvenus à Ephrata, vous comprendrez tout.

Alors sans se retourner, sans plus rien dire, le couple, et à sa suite un flot de passants sur­gis d’on ne sait où, se mit en marche. Tous s’engagèrent dans le passage étrange au bout duquel un enfant nouveau-né, dans les bras de sa mère, les attendait.

 

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Ainsi s’achève  PASSAGE D’EPHRATA

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© Jean-Michel Touche

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Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5v
Episode 6

Pour en savoir davantage sur Noël

 

 

 

 

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 6)

Copyright 2012 JMT

À grandes enjambées, le professeur qui avait momentanément disparu, revint près d’eux.
– Je viens de parler avec les soldats. Ce sont des Romains, dites donc. Surprenant, hein ? Mais ce qui va vous surprendre davantage, c’est quand vous saurez pourquoi il y a tous ces gens.
– Et pourquoi ? demanda Jean-Baptiste aga­cé, qui faillit ajouter « Monsieur Je-sais-tout. »
– Je vous le donne en mille : c’est un recen­sement.
– Comment ça, un recensement ?
– Un recensement… quand on recense des gens… expliqua le professeur.
– Oui, merci, je sais ce que c’est !
– Alors pourquoi vous me le demandez ?
– Ce que je voudrais savoir, c’est un recen­sement de quoi ?
– Eh bien… un recensement de tous les gens de la région. C’est l’empereur qui l’a ordonné.
– Je ne comprends strictement rien à ce que vous racontez, fit Jean-Baptiste.
– Un recensement ? s’exclama Geneviève. Mais alors… le photographe avait raison ?
– Tu veux m’expliquer ? fit Jean-Baptiste qui s’énervait. C’est agaçant, à la fin, tes sous-en­tendus.
– Recensement… Noël… Ça ne te rappelle rien ?

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Il faisait nuit à présent, et les étoiles tapis­saient le ciel. Se penchant pour poser un châle sur Marie et Emmanuel, Geneviève aperçut une lueur sur sa droite. Elle se leva et voulut se diriger vers cette lumière tremblotante, mais elle heurta quelqu’un.

Interdite plus encore qu’effrayée, Geneviève recula et s’assit à même le sol. À quelques pas de là, deux formes humaines, courbées pour se faire aussi petites que possible, avançaient tout doucement vers la lueur qu’elle avait aperçue. La première tenait l’autre par la main et sem­blait la guider.

– Dépêche-toi, fit une voix d’enfant. Tu traî­nes toujours. Je te garantis qu’on ne va pas res­ter longtemps. Si les parents s’aperçoivent de notre absence, tu vas voir ce qu’on va prendre.
– Quand ils sauront ce qui se passe, les pa­rents, ils ne diront rien, répondit l’autre dont la voix indiquait qu’il n’était guère plus âgé.

Il y eut un silence durant lequel les deux formes demeurèrent immobiles. Puis l’une des voix reprit : « Allez, Benjamin, accélère au lieu de raconter des idioties comme d’habitude. C’est pas tes affaires d’interpréter les prophè­tes. On n’a même pas fait Bar-Mitsva. On n’a rien à dire. Et j’aurais jamais dû t’écouter, avec tes idées folles. Il y en a partout, des gens. Pourquoi tu veux voir ceux-là plutôt que les autres ? »

– Parce que la mère va avoir un bébé, c’est toi qui me l’as dit.
– Et alors ? C’est pas le premier. Nous aussi on a été bébés. Et Rachel, elle n’attend pas un bébé, peut-être ?
– Oui, tu as raison, Samuel. Mais là, je pense que c’est lui, l’envoyé, le Messie, celui que l’on attend.
– Tu m’agaces, Benjamin, à pressentir toujours quelque chose. Si tu continues, on rentre à la maison et tu ne sauras rien du tout. Voilà !

On entendit un profond soupir, signe d’une certaine lassitude, puis l’autre enfant s’excusa : « Ce n’est quand même pas ma faute si je devine les choses au lieu de les voir. »

Cette remarque énerva le premier garçon qui tira son frère brusquement par la main. Le jeune aveugle perdit l’équilibre et s’affala de tout son long. Sa tête heurta sans doute une pierre, car il se mit à pleurer doucement. Geneviève distingua nettement l’aîné. En plus jeune, il ressemblait à s’y méprendre à Samuel, le photographe.

– Pardon, Benjamin, murmura la première voix.

Geneviève ne vit pas la suite. La fatigue et les moments intenses qu’elle venait de vivre eurent raison de ses forces. Revenant vers Jean-Baptiste, elle s’assit à côté de lui et s’endormit, la tête contre son épaule, tout près de Marie et Emmanuel.

Il n’y avait plus que Jean-Baptiste à rester éveillé. Même le professeur dormait, rythmant ses songes par un ronflement ample et sonore.

Penché en avant, les coudes sur ses genoux et la tête entre ses mains, Jean-Baptiste regar­dait droit devant lui. A vrai dire il ne regardait rien. Il cherchait à comprendre la raison de ces événements.

À l’image de Geneviève et des autres, tout Bethléem dormait : les voyageurs, venus de partout, éreintés par une route longue et fati­gante ; les habitants du village que ces arrivées successives avaient épuisés ; et même les sol­dats de l’occupant détesté, qui n’en pouvaient plus d’avoir tantôt canalisé les groupes venus se faire recenser, tantôt surveillé les plus bruyants et chassé les marauds en quête de rapine.

Pourtant dans une grotte éloignée, seul endroit qui autorisât l’intimité dont il avait besoin, le petit couple que cherchaient Benja­min et Samuel ne dormait pas. Lui, le mari, il se sentait gauche et presque étranger devant sa jeune épouse qui allait enfanter. Elle, une jeune femme, encore presque une enfant, tenait ses mains posées sur son ventre. Et pourtant « Elle sourit, n’est-ce pas ? » demanda Benjamin que son frère avait caché derrière un épineux.

– Mais comment le sais-tu ? Ce n’est pas possible, tu vois, ma parole !
– Non, Samuel, tu le sais bien. Comment t’expliquer ? Peut-être que le Tout-Puissant attend de moi quelque chose et me permet de voir… ce que toi tu ne vois pas ?
– Arrête, prétentieux ! Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Benjamin tourna la tête vers son frère, l’air navré. Depuis ses premiers souvenirs, il savait que son Dieu attendait quelque chose de lui.

Mais il ignorait quoi. Et la remarque acerbe de Samuel le blessait, lui qui se voulait ouvrier et rien d’autre. Ses yeux sans regard étaient un océan noir qui ne reflétait rien. Mais ses lèvres… ses lèvres ! Le sourire qu’elles por­taient donnait à son visage la beauté du ciel, l’espérance de la lumière, la grâce de la vie. Benjamin rayonnait, lui qui disait si souvent que nous ne sommes rien mais que l’amour de Dieu a formé l’homme à partir de la poussière de la terre et de son propre souffle.

– Pourquoi parles-tu ainsi, lui demandait parfois sa mère qui serrait contre son sein cet enfant si fragile dont l’éclat du sourire mas­quait l’ingratitude du visage.
– Je ne sais pas, répondait-il. Mais la brûlure que je sens, vient du Seigneur. Cela, j’en suis certain.
– Tais-toi, tonnait Moshé, le père. Tu vas t’attirer les foudres d’Elohim.

Tournant vers son père ses yeux sans vie, Benjamin le regardait avec son âme. Et il l’aimait.

Or ce soir-là, il était persuadé qu’il allait se passer quelque chose de très important. Quel­que chose qui allait changer la face de la terre. Et il se lamentait de constater que son frère tant aimé ne voyait rien, ne comprenait rien.

– Tu te rappelles, Samuel, ce qu’il a lu, Ya­cob, à la synagogue ?
– D’abord, on est trop jeunes pour aller à la synagogue.
– Oui, évidemment qu’on est trop jeunes pour entrer avec les autres. Mais rien n’empê­che de s’installer à côté et d’écouter, crétin !
– Et qu’est-ce qu’il a entendu, près de la synagogue, Monsieur Je-sais-tout ?
– Eh bien, Yacob, il a lu dans le rouleau le passage de Michée, le prophète : « Et toi, Beth­léem Éphrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël. » Et même qu’après il a dit que nous pouvions être fiers d’habiter ici, parce que c’est chez nous que naîtra Celui que les prophètes ont annoncé.
– D’abord, tu es trop petit pour compren­dre.
– Je suis peut-être trop petit, mais c’est bien Bethléem Éphrata, ici, non ? Et je te dis que le bébé qui va naître, c’est lui. La preuve, Yacob a conclu avec une phrase d’Isaïe : « La jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. »
– Et alors, ricana Samuel, tu sais peut-être son nom à ce bébé qui n’est pas encore né ?
– Eh bien, on verra, tu seras peut-être bien étonné.

Ébranlé par l’assurance de son frère, Sa­muel se tut.

Tandis que les deux enfants approchaient de la grotte, il se fit brusquement une grande lumière, et l’ange du Seigneur qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais rencontré, se tint près d’eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté.

Samuel s’arrêta net et tomba les genoux à terre, pendant que Benjamin s’avançait en courant vers la source de cette lumière qui illuminait son âme.

De l’endroit où ils se tenaient, Marie et Emmanuel s’éveillèrent ainsi que leurs pa­rents, pendant que s’élevait dans la campagne une voix puissante et musicale qui annon­çait : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie. Aujourd’hui un Sauveur vous est né, le Messie de Dieu. Vous le trouverez enveloppé de langes et couché dans une crèche. »

– Venez, on va voir, s’écrièrent Emmanuel et Marie en tirant leurs parents par la main.

Geneviève se leva, intriguée mais confiante. Jean-Baptiste, de son côté, commença par résister. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Pourtant, devant l’insistance de ses enfants, il accepta de les suivre en précisant cepen­dant : « On restera à l’écart. »

Déjà plusieurs voyageurs, éveillés égale­ment par la voix majestueuse qui annonçait la grande joie, avaient quitté leur campement de fortune pour se diriger vers la grotte qu’éclai­rait une lumière douce et vive à la fois. Ils formaient un arc de cercle devant la grotte, et la plupart d’entre eux s’étaient accroupis. Tout devant se trouvaient Samuel et Benjamin. Le petit aveugle s’était assis familièrement sur les genoux de la jeune mère.

– Benjamin ! souffla Samuel. Faut pas te gêner ! Reviens !…
– Approche, toi aussi, Samuel, proposa l’époux de la jeune mère, qui se tenait à côté d’elle. Viens le voir. Et vous aussi, dit-il à la petite Marie et à Emmanuel qui avaient laissé Geneviève et Jean-Baptiste pour venir contem­pler l’enfant radieux.
– Comment il s’appelle ? demanda Samuel.
– Emmanuel, Dieu-avec-nous, répondit Marie, le visage illuminé. On l’appelle aussi Jésus, le-Seigneur-sauve.

À ce nom, Benjamin se tourna vers Samuel qui s’était accroupi à côté de lui. Il faillit lui ti­rer la langue, mais il sentit monter en lui une si grande vague de bonheur qu’il chercha la main de son frère et la prit dans la sienne. La petite Marie ne put retenir une exclamation. « Em­manuel ! Ça alors ! Comme mon frère ! »

Un peu à l’écart sur un petit tertre, Jean-Baptiste ne comprit pas pourquoi des larmes lui montaient aux yeux. Des larmes toutes simples, chaudes et douces sur ses joues. Un vrai bonheur. Il s’avança à son tour, prit place parmi les nomades, et s’assit, toute réticence vaincue.

Lui, l’esprit fort, le sceptique, lui qui sou­riait devant la foi (naïve, disait-il) de sa mère, lui qui estimait que si Dieu existait, il faudrait lui demander des comptes pour toutes les souffrances du monde, voilà qu’il rendait les armes sans combattre. Car ce que voyait Jean-Baptiste allait bien au-delà du nourrisson dans sa mangeoire. Ébloui, il contemplait une fres­que largement ouverte et suivait du regard cet enfant, fils de l’homme, Jésus Christ, dont le parcours terrestre s’achevait sur une croix. Ce qu’il ressentait, Jean-Baptiste ne l’avait encore jamais éprouvé. Aucune joie, aucun plaisir, même le plus intense et le plus fou, ne pouvait se comparer à cette émotion d’une extraordi­naire profondeur qui transcendait son être et le faisait vibrer sur des notes jamais entendues, imperceptibles à l’oreille humaine, et sur des lumières d’un éclat extrême… Jean-Baptiste, le temps d’une seconde, peut-être plus, peut-être moins, se sentit pris par Dieu et transporté dans l’extase.

Émerveillés qu’ils étaient, tous, par l’enfant de la crèche, personne ne vit Jean-Baptiste illuminé de l’intérieur, personne ne vit son corps devenir translucide pour s’effacer devant son âme qui répondait à Dieu. L’enveloppe se transfigurait pour laisser passer l’essence même de l’être, comme la chair d’une mère s’efface devant l’enfant qui vient au monde.

Le temps de cette extase, Jean-Baptiste comprit que l’homme est appelé à plus grand que lui-même. Au-delà de l’enfant minus­cule, d’une faiblesse extrême, il fut pénétré par l’amour, devint amour, uni à l’infinie puis­sance du Créateur qui ne demande qu’à aimer et être aimé.

Alors tout prit un sens. La naissance, la vie, la mort, le sourire d’un mendiant, l’éclat de lu­mière dans la prunelle de l’incroyant, l’ombre qui recouvre l’épaule du pêcheur et la folie de l’orgueil devant la vacuité de l’homme quand il se prend pour Dieu.

Durant ce temps infiniment petit par rap­port à l’infiniment grand, Dieu se glissa dans l’âme de Jean-Baptiste ; l’infiniment grand se faisant humble et aimant.

– Dis, murmura le souffle discret de Dieu, je t’invite. Répondras-tu à mon invitation ?
– Comment en serais-je capable ? s’entendit répondre Jean-Baptiste.
– Il suffit que tu le désires. Ton désir te don­nera des ailes.
– Alors oui, je le veux, répondit tout à la fois le commissaire, le mari et le père.

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 5)

Copyright 2012 JMTCopyright 2012 JMT.

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– Venez et vous comprendrez, avait pro­posé Samuel, de cette voix à la fois gutturale et douce qui paraissait venir de très loin.
– Comprendre quoi, avait rétorqué Jean-Baptiste, découvrir comment un homme peut tomber de la coupole d’un grand magasin et se transformer en un peu de terre ?

Samuel dont le rôle n’était sans doute pas d’expliquer mais seulement de montrer la voie, s’était contenté d’écarter les bras en signe d’impuissance à répondre. Après une courte hésitation il avait toutefois recommandé de ne pas s’éloigner les uns des autres, précisant qu’il ne fallait pas risquer de se perdre quand on remontait le temps. Puis il s’était dirigé vers la venelle et s’y était enfoncé, sans regarder en ar­rière, sans s’assurer que les autres le suivaient.

Décidément, l’affaire prenait un tour qui dérangeait les habitudes de Jean-Baptiste. La veille, il avait décidé d’explorer la ruelle, et maintenant que Samuel l’invitait à y pénétrer à sa suite, il se sentait comme angoissé. En lui se disputaient le commissaire qui refusait l’irrationnel et l’homme qui se découvrait un attrait insoupçonné pour le mystère, mâ­tiné cependant d’une certaine inquiétude. La crainte vague d’une découverte à laquelle il ne serait pas préparé. Le photographe lui inspirait de la sympathie. C’était un point acquis. Mais tout de même, cette expression, « remonter le temps »… Il fallait être Emmanuel, ou à la rigueur Marie, pour s’enthousiasmer à cette idée ! Jean-Baptiste avait haussé les épaules, prétextant qu’il se faisait tard et qu’il fallait coucher les enfants. Pourtant, devant les cris de ces derniers et l’insistance de Geneviève, il avait fini par céder.

– C’est Noël, avait plaidé Geneviève, tu peux bien leur laisser cette joie.
– D’accord. Mais dix minutes, pas plus, avait-il pris soin d’ajouter.

Ils marchaient donc les uns derrière les autres, dans cet étroit passage privé de lumière. Samuel ouvrait le chemin, tenant Marie par la main. Celle-ci donnait à son tour la main à Emmanuel. Puis venaient Geneviève, Jean-Baptiste et le professeur dont Jean-Baptiste ne comprenait pas pourquoi Samuel l’avait invité à se joindre à eux.

Depuis combien de temps avançaient-ils ? Maritti n’en savait rien. Il commençait d’ailleurs à se demander s’il ne serait pas plus sage de revenir à leur point de départ, mais curieusement, chaque fois qu’il se retournait, il lui semblait que le passage se refermait der­rière eux au fur et à mesure qu’ils avançaient, coupant définitivement tout contact avec le boulevard et la vitrine du magasin. Avait-il eu tort d’emmener avec lui femme et enfants dans une aventure à laquelle il ne comprenait rien ? Était-ce raisonnable de s’être engagé dans ce passage dont il ignorait où il conduisait ?

Passage d’Éphrata ! Encore une curiosité ! Bien qu’opérant souvent dans ce quartier, il n’avait jamais eu l’occasion d’y pénétrer. A vrai dire, il n’avait même pas remarqué cette ruelle qui ne voyait sans doute jamais le soleil, et que Samuel leur avait fait emprunter « pour comprendre la vérité ». Quel drôle de type, ce Samuel. De toute sa carrière Maritti ne se sou­venait pas d’en avoir croisé de semblable.

Soucieux, le commissaire passa en revue les différents éléments de l’affaire. Un bien maigre butin : une tentative de suicide ; un Père-Noël soi-disant aveugle qui se précipite pour sauver un désespéré et qui fait une chute mortelle… mais on ne trouve que du sable, de la terre et de la poussière dans son vêtement rouge ; un photographe de rue qui raconte des choses invraisemblables ; et maintenant lui-même et sa famille en train de marcher dans une ruelle plongée dans l’obscurité… presque à l’écart du monde.

Il y avait dans tout cela quelque chose d’irrationnel qui le contrariait, lui le policier rigoureux, « le roi de la logique », comme l’ap­pelait Leclerc, lui qui ne croyait que ce qu’il voyait. Ce qui aurait dû se traiter comme un simple fait divers, s’enlisait petit à petit dans le mystère.

La main de Geneviève rejoignit celle de son mari et le tira de ses pensées. C’était tout Geneviève, ça ! Être présente lorsqu’il le fallait, sans bruit, rien qu’en exerçant une pression affectueuse des doigts. Dans l’obscurité quasi totale, elle n’avait rien pu lire sur le visage de son mari. Elle avait deviné, simplement, ma­nifestant de la sorte que l’amour n’a pas besoin de preuve mais seulement d’attention. Jean-Baptiste lui fut reconnaissant de ce contact et exerça à son tour une pression des doigts.

– Ça va ? murmura Geneviève.

Jean-Baptiste se mit à sourire. Voici peu, il se demandait depuis combien de temps ils avaient quitté le boulevard. Et grâce à ce tout petit signe de Geneviève, la question devenait sans objet. Qu’importait le temps ! Geneviève se trouvait là, avec ses petites phrases toutes simples qui parfois l’agaçaient, lui, le commis­saire attaché à la précision et à l’efficacité, mais des phrases qui allaient bien au-delà des mots, justement. C’est cela qui avait tant séduit Jean-Baptiste autrefois, cette façon d’aller au fond des choses avec des mots qui n’avaient l’air de rien et qui pourtant atteignaient l’âme.

Il serra davantage la main de sa femme. L’angoisse qui l’avait agité quelques instants auparavant, avait à présent disparu et il sou­rit de nouveau sans rien dire. Marchant tout contre lui à présent, Geneviève se souvenait avec nostalgie du jeune Jean-Baptiste qui lui avait fait la cour. Avec ses gestes maladroits, son sourire coincé, ses phrases trop longues et trop savantes, il l’avait agacée les premiers temps. Jusqu’au jour où elle avait découvert que derrière ces airs de professeur, se cachait une grande timidité qu’il tentait de masquer par une certaine raideur. Peut-être y avait-il un soupçon de mère dans l’affection qu’elle lui avait peu à peu portée ?

– Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda Jean-Baptiste.
– Je ne ris pas, mentit Geneviève dont le rire redoubla.

Devant eux allaient leurs enfants. Marie tenait toujours la main de Samuel, pendant qu’Emmanuel lui glissait à l’oreille qu’ils en­traient dans un jeu vidéo. Quand il poussa un retentissant « Waaahouuu ! », elle fut prise de hoquet et se mit à bégayer, incapable de s’ar­rêter. Geneviève demanda que l’on fît halte un moment afin que Marie puisse retrouver sa respiration.

– Le professeur, où est le professeur ? s’écria brusquement Samuel. J’avais bien dit qu’il ne fallait pas se séparer. J’espère qu’il ne s’est pas perdu ?
– Il y a donc d’autres chemins que nous ne voyons pas ?
– Non, répondit Samuel. Mais nous allons vers le passé. Si quelqu’un s’arrête en cours de route, où vais-je le retrouver?

Un grognement rassura tout le monde. Le professeur avait profité de la halte pour s’arrê­ter à quelque pas de là, et il attendait en silence que le groupe reprenne sa marche.

– C’est encore loin ? demanda Marie qui avait retrouvé le calme.
– Non, Marie, nous sommes tout près maintenant. Nous allons bientôt découvrir la joie de Noël.

À Emmanuel qui voulait savoir s’ils allaient recevoir des cadeaux, Samuel répondit que oui, mais pas forcément comme il l’entendait.

– Eh bien, chez nous, les cadeaux c’est autour de la crèche qu’on les trouve. Le matin de Noël. C’est le meilleur moment de l’année. Pas vrai, Marie ?

Marie sentait qu’il se passait des choses autrement plus sérieuses que de simples ca­deaux, et elle ne répondit pas.

Devant le silence de sa sœur, Emmanuel la traita de pimbêche et voulut expliquer à Samuel le rituel des cadeaux. Il n’en eut pas le temps.

Une voix s’éleva, qui demanda : « Samuel, c’est toi ? »

– Oui, répondit Samuel.

Interdits, les autres s’étaient immobilisés.

– Tu as mis du temps, tu sais, reprit la voix.
– Oui, j’ai mis du temps. Mais je ne savais plus comment faire. J’étais un peu désorienté après ton départ.
– Ils sont avec toi ?
– Oui.
– Et le professeur, il est venu ?
– Oui, il est là lui aussi.
– Ah ! C’est bien ! approuva la voix.

Maritti s’approcha de Samuel. « Où som­mes-nous ? » lui demanda-t-il.

– Mais… je croyais que vous aviez com­pris… Notre rôle, à mon frère et à moi, c’est d’aider les hommes à retrouver la vérité de Noël. Alors j’ai voulu vous amener à la Nati­vité. Parce que c’est ça, la vérité de Noël.

Maritti retrouva sa nature de policier et éclata de rire, en dépit des coups de coude que lui donnait Geneviève. La vérité de Noël ! Il entreprit d’expliquer à Samuel qu’à son âge, il savait quand même ce qu’était Noël, avec ses traditions, ses chants, ses réveillons, ses cadeaux…

– Jean-Baptiste ! intervint la voix venue de l’obscurité. C’est vraiment pour des gens comme toi que nous avons été envoyés en mission.
– Et qu’est-ce qu’ils ont de particulier, les gens comme moi ? protesta Maritti.
– Les gens comme toi, ils ont des yeux pour voir mais ils ne regardent rien. Voilà ce qu’ils ont !

Cette remarque eut le don d’énerver Jean-Baptiste qui se serait mis en colère si Geneviève n’avait pas poussé un cri de surprise.

Pendant qu’ils parlaient ainsi, le ciel s’était progressivement rempli d’étoiles. Le ciel ? Mais alors… cela signifiait qu’ils étaient sortis de l’étroit passage d’Éphrata ? Jean-Baptiste cons­tata qu’ils se trouvaient dans un endroit qu’il ne connaissait pas. Il faisait très chaud. Em­manuel venait d’ailleurs de retirer son anorak qu’il avait accroché à la branche d’un arbre, tandis que Marie s’apprêtait à l’imiter.

– Où sommes-nous ? demanda de nouveau Jean-Baptiste.
– Au bout du passage d’Éphrata, répondit Samuel.
– Et il y a quoi, au bout de ce passage ?
– Éphrata !

Jean-Baptiste allait s’énerver, mais une fois encore Geneviève lui prit la main, et une fois encore cela suffit à l’apaiser. Elle ne disait rien. Comme si c’était naturel de quitter les abords des grands magasins, une nuit de Noël, d’em­prunter le passage d’Éphrata et de se retrouver en pleine chaleur, dans un endroit totalement inconnu. Imitant les enfants, elle avait retiré son manteau qu’elle portait à présent sur les bras, et se tenait toute droite, immobile, les yeux tournés vers le ciel. Une myriade d’étoi­les emplissait la voûte sombre. L’une d’elles brillait plus intensément que les autres.

– Éphrata ! murmura-t-elle. Qu’est-ce que cela peut bien être ?
– Éphrata, répondit le professeur que l’on n’avait guère entendu jusque-là, si mes souve­nirs sont exacts, c’est un nom lié à Bethléem. Je crois même me rappeler que c’est l’un des noms de Bethléem.

Il s’interrompit quelques instants, comme s’il réfléchissait, puis il prononça quelques mots à voix basse, pour lui seul : « Mais alors… Benjamin a tenu sa promesse ?.. »
– Que voulez-vous dire ? interrogea Gene­viève.

Le professeur ne répondit pas.

*     *

*

Ils se trouvaient assis, tous les cinq, auprès d’un arbre rabougri dont les branches tentaient vainement de s’élever vers le ciel. Aucune auberge n’avait voulu d’eux et ils avaient dû subir le regard méfiant des gens. Dame ! Ils portaient d’étranges vêtements et parlaient une langue qui n’était même pas celle des occupants. D’ailleurs, les Romains aussi les regardaient d’un drôle d’œil, ces trois adultes et ces deux enfants qui ne s’exprimaient ni en hébreu, ni en araméen. Le centurion avait posé une question en latin, pour voir… Et l’un des adultes, un homme qui avait pourtant sale mine, lui avait répondu de façon parfaite. Mais le centurion se méfiait. Ça devait être des intellectuels, ces gens-là. Il ferait un rapport au camp, ce soir. Histoire de ne pas avoir d’en­nuis. Après, s’il arrivait quelque chose, il s’en laverait les mains. Il aurait fait son rapport. Mais pour l’heure, il ne pouvait pas intervenir. Ces gens ne dérangeaient personne. Il aurait pourtant aimé savoir de quelle province de l’empire ils arrivaient.

Les gamins du vieux Moshé, l’aveugle et son frère, avaient l’air de les connaître. De la mauvaise graine, ces deux-là. Toujours à met­tre leur nez là où il ne fallait pas. Surtout l’aveu­gle ! C’est fou, ce gosse, il voit rien mais il sait tout. Sont peut-être pas si bêtes que les gradés le disent, ces Juifs.

Dans la chaleur de fin d’après-midi, un nouveau groupe apparut. Juchée sur un âne, la femme s’efforçait de garder l’équilibre. L’homme, en silence, marchait à côté d’elle. Les traits tirés, la femme semblait épuisée mais elle ne se plaignait pas. À son allure et à la main qu’elle posait sur son ventre, le centu­rion comprit qu’elle attendait un enfant. En son for intérieur, car il était brave homme, il plaignit cette femme que les cahots du chemin devaient incommoder.

Au soldat qui voulut arrêter le couple, il fit signe de laisser passer. La femme se retourna et lui sourit. Ce regard lumineux qui contenait à lui tout seul à la fois le bonheur et la souf­france du monde, emplit le centurion de joie. Mais il ne fallait pas le montrer. Il était chef. Alors il fronça d’épais sourcils pour donner à ses yeux ce surcroît de sévérité que démentait son cœur .

– Allez, allez ! fit-il en ronchonnant.

Le couple se dirigea vers l’auberge, se frayant un chemin au milieu de tous ces voyageurs qui parlaient fort, attachaient leurs ânes en préparation de la nuit, s’apostrophaient, parfois se lançaient des injures.

Un coq, la crête orgueilleuse et la queue en panache, sema la terreur chez quelques poules égarées qu’il ramena vers un enclos.

Çà et là, des groupes se formaient. Ceux que l’auberge ne pouvait loger. Déjà cinq ou six clans avaient choisi de s’installer, chacun nettoyant l’endroit où il passerait la nuit, et préparant le feu. À la taloche quand il le fallait, les femmes rassemblaient les enfants. Tout le village bruissait des cris des voyageurs, et de temps à autre, une exclamation de joie mar­quait des retrouvailles. L’accent indiquait les origines. De longues files de nomades conti­nuaient d’arriver, qui s’installaient à leur tour. Les femmes cherchaient les puits pour emplir leurs outres. Elles échangeaient les ragots de la route et se demandaient pourquoi les Romains les avaient obligées à venir jusqu’ici.

Assis à distance sur une longue roche plate, incrédules, Geneviève et Jean-Baptiste contemplaient Bethléem dont les abords se transformaient en auberge de plein air. Éten­dus à leurs pieds, Marie et Emmanuel s’étaient endormis, épuisés par leur marche. Geneviève se laissait envahir par l’atmosphère de ce vil­lage oriental. Elle semblait avoir accepté sans étonnement ce déplacement dans l’espace – et peut-être dans le temps – auquel se refusait à croire son mari. Jean-Baptiste se rappelait qu’elle n’avait fait aucune objection à la pro­position de Samuel. Peut-être, à l’image de nombre de témoins qu’il avait eu l’occasion de questionner, attendait-elle inconsciemment une aventure, quelque chose de fou, qui vous dépasse, vous emporte loin de tout et d’abord de votre ordinaire, vous plonge dans une sorte de bonheur indescriptible et vous donne l’im­pression que vous reconstruisez le monde. Comme lorsque vous êtes adolescent.

Commissaire et mari, cela pouvait-il faire bon ménage ?

Dans le crépuscule, Jean-Baptiste observa sa femme. Geneviève regardait droit devant elle, guettant quelque chose qui allait se pro­duire mais dont elle ignorait tout.

D’un geste lent, comme pour ne rien brusquer, elle posa la main sur l’épaule de son mari. « Ça va ? » interrogea-t-elle. Jean-Baptis­te ne répondit pas et se contenta de hocher la tête. Sa raison ne parvenait pas à établir un lien entre tous les événements de ces derniers jours. Depuis la chute d’un individu dont personne n’avait pu donner une description correcte, jusqu’à l’incroyable équipée qui venait de les conduire dans ce village d’un autre monde, tout échappait à la logique.

Lorsque ce type, Samuel, le photographe, les avait abordés devant la vitrine, il émanait de lui une sorte d’autorité naturelle qui avait pris le dessus sur les réticences du policier. L’autorité de ceux qui savent. Et quand il avait dit « Je voudrais vous faire connaître la vérité sur Noël », Jean-Baptiste avait inconsciem­ment accepté. Comme un gamin, se repro­chait-il. « Moi, un policier chevronné, je me mets à suivre un type que je ne connais pas. Et en plus, avec Geneviève et les enfants ! »

La voix d’Emmanuel le tira de ses réflexions. « Où est Samuel ? » demandait le garçon.

C’est vrai, où avait-il bien pu passer ? « Res­tez là, et voyez, » avait recommandé le photo­graphe avant d’ajouter tout doucement : « Par­fois je m’interroge pour savoir si Benjamin n’a pas raison lorsqu’il suggère de fermer les yeux pour mieux voir. »

Samuel s’était ensuite dirigé vers Bethléem-Éphrata autour de laquelle la foule des noma­des avait établi ses quartiers.

 

 

A suivre….

.

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 4)

Copyright 2012 JMT

Geneviève eut droit à un sourire glacial lorsque Jean-Baptiste revint chez lui. Malgré le visage fermé de son mari, elle ne put s’em­pêcher de lui faire part de l’idée qui lui était venue après leur conversation téléphonique.

Il fallait découvrir ce que regardaient les enfants. Ça ne faisait plus de doute, Geneviève avait eu tout le temps d’y réfléchir depuis que Jean-Baptiste lui avait raccroché sèchement, tout à l’heure. Dans les bras du Père Noël, les enfants regardaient quelque chose. Et ce quel­que chose les transportait de joie.

Question : quoi ?

Contre son gré, Jean-Baptiste accepta de re­tourner au magasin après dîner, en compagnie des enfants à qui Geneviève avait dit qu’il fal­lait trouver un mystère dans une vitrine. Tous quatre s’étaient couverts car la température était brusquement tombée au-dessous de zéro.

De rares badauds collaient leur nez contre les vitrines lorsque Maritti gara sa voiture le long du trottoir.

– C’est interdit, Monsieur le commissaire, rappela Emmanuel. Regardez. Vous ne con­naissez pas les panneaux ?

– Tais-toi, répondit le commissaire, nous sommes en service commandé.

Emmanuel prit l’air important et cala ses pas sur ceux de son père. Comme lui, il en­fonça les mains dans ses poches et fronça les sourcils.

– Alors, où est-ce ? demanda Geneviève.

Maritti les conduisit devant la troisième vitrine.

– Eh bien, les enfants, cherchez le mystère. Le premier qui trouve aura droit à une surprise.

Geneviève avait emporté quelques portraits et elle expliqua à Jean-Baptiste que ça pourrait les aider dans leur recherche.

Force fut de constater que ce n’était pas si évident. Marie et Emmanuel balayaient sys­tématiquement des yeux la vitrine dans tous les sens, mais ils ne découvraient rien du tout. Leur père rouspétait à voix basse, rappelant à sa femme qu’il l’avait prévenue, que ça ne servirait à rien, que les enfants, en guise de surprise, allaient attraper mal et qu’il fallait rentrer. Geneviève allait se rendre à l’évidence, lorsqu’elle poussa un petit cri.

Ne voulant pas être en reste, Emmanuel affirma qu’il avait vu lui aussi.

– Tu as vu quoi ? lui demanda son père.

– Attends, Jean-Baptiste, c’est quoi, ça ?

Maritti allait répondre quand, à son tour, il vit.

– Ah ! c’est curieux, effectivement.

Dans l’angle de la vitrine, à droite, se trou­vait quelque chose d’insolite. Cela ressemblait à une sorte de porte qui serait ouverte sur une ruelle, mais la réverbération d’un sapin de Noël illuminé, dans la glace de la vitrine, empêchait de bien voir.

À quelques mètres de là, un tas de vieux tis­sus posés sur le trottoir se mit en mouvement. Marie hurla de frayeur et courut se réfugier dans les bras de son père tandis qu’Emmanuel serrait la taille de sa mère et se cachait derrière elle. Le tas de tissus se leva et un homme ap­parut, bientôt suivi d’un berger allemand qui fila tout droit sur Emmanuel et lui renifla les jambes. N’eût été l’inattendu de la situation, Geneviève aurait éclaté de rire devant la tête d’Emmanuel qui ne faisait plus le fier.

– Calme, calme, ici ! ordonna l’homme.

Le chien baissa la tête et retourna vers le tas de tissus. Il remua la queue en s’approchant de l’homme, souleva du museau le coin d’une couverture sans couleur et disparut sous les hardes d’où il avait surgi.

– Vous cherchez, vous aussi ?

Maritti ne crut pas nécessaire de répondre. Il prit un air grave et se concentra sur la partie de la vitrine que lui avait montrée Geneviève. La lumière créait des reflets gênants sur la gla­ce. Portant ses mains au-dessus de ses sourcils, il plissa le front pour mieux voir.

Dans un angle, au fond de la vitrine, se trouvait une sorte de panneau en bois. Cela ressemblait à une porte placée en biais. Mais à quoi pouvait-elle servir ? Sa présence ne se justifiait pas dans le décor extravagant qui évo­quait la fable du lièvre et de la tortue.

– C’est de là qu’ils viennent.

Maritti se retourna et foudroya du regard le misérable qui avait quitté son tas de tissus et s’était approché de lui en silence.

– Comment le savez-vous ? Et d’abord, de qui parlez-vous ?

– Vous le savez bien, commissaire.

– Mais oui, c’est évident, regarde, confirma Geneviève. Cette porte est entrouverte. On dirait qu’elle donne sur une petite rue.

Jean-Baptiste se dit que tout le monde se liguait contre lui. Au moment où il allait se mettre en colère, toutes les lumières s’éteigni­rent brusquement et le boulevard se trouva plongé dans l’obscurité. Maritti sentit qu’on lui donnait un coup de coude contre sa han­che. Il voulut élever la voix pour rappeler que c’était lui qui incarnait l’autorité ici, lorsque le sans-logis déclara d’une voix simple, posée, absolument normale :

– Tenez, il arrive.

*    *
*

Montalet explosa. La disparition d’un père Noël devant son magasin (il ne voulait pas entendre parler de chute mortelle), c’était sans doute énorme. Mais celle du commissaire de police chargé de l’enquête, accompagné de toute sa famille, devant la vitrine, ça… ça… c’était insupportable !

Déjà Sandrine devait faire barrage devant les appels téléphoniques incessants de la presse, tandis que Montalet, enfermé dans son bureau avec Leclerc, frappait le bras de son fauteuil du plat de la main en répétant d’une voix lamentable : « On veut ma peau ! On veut ma peau ! »

Martin entra sans frapper, signe d’une grande agitation chez cet homme courtois et d’ordinaire plutôt réservé. Il tenait à la main un sac de femme en similicroco.

– On a trouvé ça au pied de la vitrine, fit-il en écartant les doigts et en laissant tomber l’objet sur le bureau de Montalet.

Leclerc fit le tour du bureau, prit le sac et se mit à le fouiller. Il ne put retenir un cri de surprise quand il eut ouvert un petit agenda de cuir fauve.

– C’est bien vrai, Monsieur Montalet, re­gardez, dit-il en tendant l’agenda.

Le directeur du magasin examina l’agenda sans rien remarquer d’intéressant.

– Lisez donc ! fit Leclerc. Ici ! Oui. Qu’est-ce que vous voyez ? 7

Penché vers Leclerc, Montalet regarda la première page et lut : « Geneviève Maritti… » Suivaient une adresse, un téléphone et un groupe sanguin. À la ligne « Personne à préve­nir en cas d’accident », une fine écriture fémi­nine avait écrit « Commissaire Jean-Baptiste Maritti », avec l’indication d’un numéro de téléphone mobile.

– Où l’a-t-on trouvé, dites-vous ?

– C’est l’équipe d’entretien qui l’a ramassé en nettoyant devant la vitrine sur les indica­tions d’un clochard. Un type qui prétend avoir tout vu, précisa Martin.

– Faites venir ce type, ordonna Leclerc.

– Ha ! vous n’y pensez pas ! protesta le di­recteur. Vous n’allez tout de même pas faire traverser tout le magasin par un clochard, une veille de Noël ! Si vous voulez l’interroger, fai­tes-le dehors ! S’il vous plaît !

Leclerc refréna une injure à l’intention du patron du magasin qui commençait à l’énerver passablement. Il regarda longuement le con­tenu du sac qu’il venait de vider sur le bureau. Cela ressemblait à ce que toutes les femmes emmènent d’ordinaire avec elles. Il se tourna vers Martin : « Où est votre clochard ? »

– Dehors. Il a élu domicile sur le trottoir, on n’a jamais réussi à l’en déloger.

– Eh bien, allons le voir.

– Quoi, moi aussi ? interrogea Martin. Si­déré, il commençait à se demander s’il n’aurait pas mieux fait de passer l’histoire du sac sous silence. Au moins, il aurait eu la paix.

– Pourquoi, Monsieur Martin ? Qu’est-ce que vous avez, tous, dans votre magasin, con­tre les clochards ?

Leclerc attrapa Martin par le bras et l’en­traîna avec lui vers les escaliers. Quelques minutes plus tard les deux hommes se trou­vaient dehors, à la recherche du clochard qui prétendait savoir où étaient passés Maritti et sa famille. Ils le découvrirent entre deux poli­ciers, gesticulant et hurlant, criant à tue-tête :« Je veux une prime, je veux une prime ! »

Leclerc le prévint qu’en guise de prime il allait passer les fêtes en prison s’il continuait à faire ce chahut.

– Alors, puisque tu sais tout, qu’est-ce que tu as à raconter maintenant ? Je t’écoute.

Devant l’air menaçant de Leclerc, le clo­chard se réfugia dans le mutisme.

– Tu sais ce que ça va te rapporter, de faire le malin et ensuite de ne plus rien vouloir dire ? Tu crois qu’on n’a que ça à faire, de s’occuper de minables qui n’ont rien vu et qui se rendent intéressants ?

Vexé, l’homme bomba le torse, se racla la gorge et répondit qu’il savait, mais que si on le brusquait il ne dirait rien, et que d’ailleurs il connaissait ses droits. Puis il fixa la partie droite de la vitrine, baissa la voix et dit : « Ils sont partis par là ! »

– Qui ça ? interrogea Leclerc.

– Eh bien, je l’ai déjà dit ! Les gens que vous cherchez. Et même le professeur. Il est venu me dire au revoir. Il a dit qu’il était invité à sui­vre Samuel et les autres. Moi, j’ai pas trop cru qu’il allait partir. Mais j’ai vu qu’il rejoignait Samuel. Ils sont entrés dans le passage, là (il tendit le bras vers la ruelle, au bout du maga­sin), et puis ils sont partis. Je les ai plus vus. J’ai appelé le professeur, il a pas répondu.

– Comment ça, « ils sont partis » ?

– Comment ça ? Mais comme je vous le dis. Pourquoi on ne me croit jamais, moi ? Ils sont partis, voilà tout.

– Mais où ?

– Eh bien… où, je n’en sais rien. En tout cas, ils ont pris le passage, là.

Fatigué d’entendre ces bêtises, Leclerc haussa les épaules et tourna le dos au clochard. Il allait regagner le magasin quand l’homme lui prit le bras.

– Et ça, c’est quoi ?

Leclerc écarquilla les yeux et poussa un « Oh ! » de surprise. Il venait à peine de bou­ger, et de là où il se trouvait à présent il distin­guait très bien une sorte de porte qui s’ouvrait, au fond et à droite de la vitrine.

Il fit quelques pas jusqu’à la ruelle et lut la plaque : Passage d’Éphrata.

 

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
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Pour en savoir davantage sur Noël

 

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 3)

Copyright 2012 JMT

 

° ° °
°

.

Samuel serrait très fort le petit morceau de tissu qu’il tenait à la main, souvenir de Benjamin. Malgré lui, il était revenu devant le magasin et longeait les vitrines. Bien qu’il ait mis une écharpe de couleur terne, relevé le col de son manteau, et qu’il soit venu sans son ap­pareil, les vendeurs des stands de rue l’avaient tous reconnu. À commencer par Magdalena, une fille mi-bohémienne, mi-beurette qui vendait des poêles à crêpes dans un courant d’air glacial et tentait de se réchauffer en ap­prochant ses mains d’une plaque électrique branchée en permanence. Elle s’y était un jour brûlée mais ne s’était pas plainte, de crainte de perdre cet emploi de fortune.

Devant la mine dépitée de Samuel, Mag­dalena n’osa pas le questionner. Elle prépara une crêpe sur laquelle elle étendit une double ration de confiture, et la lui tendit en silence. Un sourire malheureux éclaira le visage de Sa­muel. Il mangea maladroitement la crêpe tout en regardant la vitrine, la dernière, celle qui se trouvait à l’angle de cet étroit passage dont personne ne semblait avoir remarqué l’exis­tence. Celle devant laquelle avait coutume de se mettre Benjamin pour les photos.

Avant l’arrivée des enfants, Benjamin ar­pentait le trottoir dans son costume trop grand pour lui, et se penchait devant des misérables qui émergeaient du sommeil au milieu des har­des dont ils avaient fait leur logis. L’un d’eux possédait un chien qui lui léchait les mains en remuant la queue. Le Père Noël allait au-de­vant de ces pauvres bougres en détresse et leur parlait. Qu’aurait-il pu leur offrir d’autre, lui qui ne possédait rien sinon la parole de vérité qu’il avait reçu mission de prodiguer ?

 

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La première année, les clochards des bou­levards avaient pris Samuel et Benjamin pour des fous. Surtout Benjamin, avec son costume rouge et sa fausse barbe qu’il lissait comme si elle était vraie. Il leur parlait de Dieu et de la vie éternelle, à eux, sortes d’épaves dont l’ave­nir se limitait au quart d’heure qui venait.

– Qu’est-ce tu veux j’en foute, mon vieux, d’la vie éternelle ! Où j’la mettrais, d’abord, ta vie éternelle ? T’es sympa, mais qu’est-ce tu veux j’en foute, dis !… Et le clochard éclatait d’un rire aviné, à défaut de café au lait.

Il y en avait un, pourtant, qui écoutait Benjamin et lui donnait la réplique. Ceux de la rue l’appelaient le professeur. Pas question de se disputer avec lui. Pas question de le voir dans un état second, la bouteille à la main. Ou alors une bouteille de jus d’orange, seule dou­ceur qu’il acceptait. Le professeur mettait un point d’honneur à se raser chaque jour, sauf en plein hiver parce que la lame aiguisée lui tirait alors la peau et y traçait de longues estafilades qui saignaient longtemps.

Quand il voyait Benjamin, il s’asseyait, faisait place nette autour de lui et l’invitait à le rejoindre sur le bout de tapis qu’il avait sauvé, dernier souvenir d’un passé que l’on devinait confortable et dont il avait conservé un art de vivre encore empreint de dignité.

– Revenons à notre conversation d’hier, di­sait-il invariablement, même lorsque les deux hommes ne s’étaient pas parlé depuis plusieurs jours.

Tous deux se mettaient à discuter avec animation, jusqu’au moment où Samuel an­nonçait les premiers clients et demandait à son frère de le rejoindre devant la vitrine. Le professeur regardait partir Benjamin avec nos­talgie car, lui excepté, il n’avait personne à qui parler des problèmes importants de la vie.

Aussi l’accident de la veille l’avait-il boule­versé. Non pas tant que le Père Noël ait fait une chute mortelle, ça, c’est la vie… Mais plutôt que l’on n’ait retrouvé que de la terre dans son vêtement. « Tu es poussière et tu re­deviendras poussière… », avait-il répété toute la nuit.

– Samuel, appela-t-il quand il vit passer le photographe, Samuel, je vais finir par croire que ton frère avait raison et que tout ce qu’il m’avait dit est vrai.

Samuel hocha la tête en silence. Benjamin et lui avaient vécu ensemble depuis un si grand nombre d’années qu’il ne pouvait envisager, voire même imaginer, de se retrouver seul à présent. Il est vrai qu’il avait reçu la visite de la brise légère, la veille, dans la petite chambre. Mais que devait-il faire à présent ? Il allait s’ac­croupir auprès du professeur quand il sentit une main se poser sur son épaule. Surpris, il se retourna.

– C’est vous, le photographe ?

Samuel acquiesça.

– Venez, le commissaire veut vous parler.
– N’y va pas, Samuel, conseilla le professeur.
– Au contraire, dit Samuel, nous devons parler. C’est pour ça que nous sommes venus ici. Et il suivit Leclerc.

Sans son éternel appareil de photo, il faisait tout petit, tout replié sur lui-même, gauche comme un polichinelle qui aurait perdu sa bosse sans parvenir à se tenir droit. Sur son passage les sans-logis le suivaient des yeux, es­pérant qu’il les regarderait pour qu’ils puissent lui sourire, eux aussi. Ils n’avaient que cette richesse à offrir. Maritti s’était installé chez Martin qui n’appréciait pas outre mesure d’héberger le policier. D’autant que celui-ci lui demandait de les laisser seuls lorsqu’il recevait un employé pour l’interroger. Pour l’instant, son enquête piétinait et il plaçait de grands espoirs dans sa rencontre avec Samuel.

Quand Leclerc arriva en compagnie du photographe, Maritti se leva d’instinct et lui serra la main, ce qui surprit son adjoint. Il lui désigna une chaise et se rassit. Tout près de lui Martin salua également Samuel et chercha quelques mots aimables et de circonstance. Il allait lui parler quand le téléphone sonna. Il répondit, fit « Oui, naturellement » et tendit le combiné à Maritti. « C’est pour vous, com­missaire. »

– Jean-Baptiste, j’ai compris, pour les pho­tos, annonça la voix de Geneviève.
– Écoute ! Je travaille. Tu me diras ça se soir.
– Mais écoute-moi, nom d’une pipe ! C’est agaçant à la fin d’être toujours prise pour une imbécile. Je te dis que je sais maintenant, pour les photos.
– Tu sais quoi, exactement ?
– Je sais ce qu’il y a de bizarre. Je les ai bien regardées, une à une. J’ai mis du temps, mais j’ai compris.
– Geneviève, que tu aies compris, j’en suis ravi pour toi. Ce qui m’intéresse à présent, c’est de savoir ce que tu as compris. Ou alors ce n’était pas la peine de m’appeler.
– Eh bien, les enfants regardent tous la même chose. Ce n’est pas possible autrement. Ils ont tous les yeux tournés dans la même direction. Ils ont tous le même sourire. Alors j’en conclus qu’ils voient quelque chose qui les excite, ou les intéresse, je ne sais pas. Il faudrait que tu ailles voir la vitrine, il y a certainement quelque chose qui s’y trouve et qui explique­rait tout.

Maritti supportait difficilement qu’on le mette sur la voie. Sa femme pas plus que les autres. Il lui répliqua qu’il avait déjà regardé, qu’il savait ce qu’il avait à faire et que…

– Mais mon chéri, interrompit Geneviève, ce que j’en dis, moi, c’est pour toi. Ton en­quête, je n’en connais rien. Ce n’est pas moi qui la conduis, bien sûr, c’est toi qui as tous les éléments en main. Allez, je te quitte, mon chéri. Rappelle-moi si tu as besoin de quelque chose.

Dans son bureau, Maritti aurait lancé un juron bien senti, histoire de se calmer. Ça l’aurait aidé. Mais chez Martin il n’osa pas et rumina en silence. Puis il se tourna vers le chef du personnel.

– On peut regarder la vitrine devant laquelle s’est produit l’accident ? demanda-t-il.

Bien qu’il n’en vît pas l’utilité, Martin ac­quiesça. Il mit une écharpe autour de son cou, enfila son manteau et dit : « Suivez-moi. » En compagnie de Maritti, Leclerc et Samuel, il sortit et se dirigea vers la vitrine.

– Où se trouvait votre collègue quand il portait les enfants ? demanda Maritti en se tournant vers Samuel.
– A peu près ici, répondit le photographe.
– Pourquoi ?
– Mais… pourquoi ? Pourquoi pas…
– Ah ! Ne finassez pas, vous ! Je commence à en avoir assez de cette histoire où tout le monde met son grain de sel pour obscurcir la situation. Si je vous demande pourquoi, j’ai mes raisons.

Samuel s’avoua incapable d’éclairer le com­missaire. Il affirma que l’emplacement avait été choisi par son frère.

– Ah ! c’était votre frère ? Première nouvelle. Bon, alors, qu’est-ce qu’il trouvait de particu­lièrement bien, devant cette vitrine ?
– Lui, il ne devait pas trouver grand-chose, il était aveugle.
– Comment ?…
– Oui, il était aveugle. Mais… comment dire ?.. Il voyait autrement.

Maritti ne put s’empêcher de penser à Geneviève. Elle n’était pas aveugle, bien sûr, mais dans certaines situations, elle avait elle aussi le don de trouver des solutions, même si la plupart des éléments lui manquaient. Comment était-ce possible ? se demanda-t-il. Il questionna Samuel sur les événements de la soirée et sur ce qui, d’après lui, avait provoqué l’accident.

Samuel expliqua à voix lente, avec le parler laborieux de ceux qui maîtrisent mal la langue dans laquelle ils s’expriment, que Benjamin avait vu un homme prêt à se jeter du haut de la coupole.

– Attendez, le coupa Maritti. Vous venez de me dire que votre frère était aveugle.
– C’est exact. Mais ce n’est pas ça qui l’em­pêchait de voir. Enfin… voir n’est pas forcé­ment le mot. En réalité, il sentait les choses. Il les comprenait. Parfois même quand je lui disais ce que je voyais, il m’expliquait ce qui était en train de se passer.
– Quelqu’un sur une coupole, tout de même, vous n’allez pas me faire croire qu’un aveugle peut voir ça, surtout la nuit tombée !
– Mon frère a les yeux de la foi. Il est com­me ça, Benjamin.
– Il était, corrigea Maritti.
– Non, il est.

Maritti se contenta de hausser les épaules.

Cette vitrine, qu’avait-elle de si particulier ? En compagnie de Leclerc et de Martin, le commissaire examina le décor avec attention, de haut en bas et de gauche à droite. Il ne dé­cela rien d’anormal ni rien qui pût amuser ou plaire particulièrement aux enfants.

– Comment avez-vous choisi la vitrine de­vant laquelle vous vous êtes installés pour faire les photos des gosses ? demanda de nouveau Maritti.

Samuel rappela au commissaire qu’il avait déjà répondu à cette question. C’était Ben­jamin qui avait choisi l’emplacement la pre­mière année. Ensuite ils étaient toujours reve­nus devant la même vitrine, quel que soit le thème de sa décoration. Maritti voulut savoir pourquoi mais Samuel affirma qu’il ne savait pas exactement. « Benjamin sentait des choses que j’ignorais. Vous pensez, depuis le temps que nous étions en mission… Mais à présent je crois que nous allons retourner au pays. La mission est terminée.»

Ne doutant pas que l’esprit de Samuel ne fût quelque peu dérangé, Maritti lança un coup d’œil désespéré vers Leclerc qui retenait mal son envie de rire. Martin, de son côté, ne se sentait pas totalement indispensable, aussi s’excusa-t-il pour regagner son bureau. Quant à Samuel, sans que personne n’y ait pris garde, il avait purement et simplement disparu. Le commissaire jura entre ses dents.

A suivre.

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© Jean-Michel Touche

 

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