BASTIEN DE LA BASTIDE (chapitre 7)


Ainsi, le vieux Joseph a vu lui aussi
l’ombre drapée de mystère,
qui non seulement danse sur la place de la bastide
mais s’aventure jusque chez les vieux du village,
ceux qui connaissent encore les secrets de la bastide.

Le Père Antoine en saurait-il plus que tout le monde ?

 


Chapitre 7   (Le père Antoine)


Le père Antoine – c’est le nom de notre curé – tout le monde l’aime bien. Même Joseph qui pourtant ne fait pas trop briller les bancs de l’église avec son pantalon du dimanche.

Un jour qu’il rencontrait le curé au marché du jeudi, Joseph lui a dit : « Vous au moins, Monsieur le curé, vous ne croiserez jamais le diable ! »

– Et pourquoi donc, Joseph ?

– Parce qu’il sait que s’il vous rencontrez, vous allez le convertir.

Tout le monde a éclaté de rire. Mais quand j’y repense, je me demande s’il n’a pas un peu raison, Joseph. Il faut dire que lorsque vous le voyez pour la première fois, le père Antoine commence par vous dire que Dieu vous aime. Et même qu’Il vous aime beaucoup (il accompagne ses propos d’un geste des deux mains, large comme ça !) Alors, s’il ne convertit pas à tous les coups, notre curé, forcément ça laisse tout de même des traces !

Le peu de temps libre dont il dispose, le père Antoine le consacre à l’histoire de notre région. C’est une mine, cet homme. Il sait tout, ou presque.

Un soir, nous l’avons invité à dîner. Il est arrivé avec deux salades et une bouteille de Côtes de Duras, vin qu’il affectionne et que lui fournit un parent vigneron. Il apporte toujours quelque chose, notre curé. Il dit que si chacun donnait un petit quelque chose à son voisin, il y aurait bien plus de joie dans la vie. À ses yeux, donner rend mille fois plus heureux que recevoir. Les salades, il a dit qu’on lui en offrait souvent et que de toute façon elles ne se garderaient pas.

Au beau milieu du repas, alors qu’il faisait honneur à l’omelette aux cèpes qu’avait préparée Laura, je lui ai dit : « Père Antoine, vous devez connaître la légende de Bastien. De quoi s’agit-il exactement ? »

Il a failli lâcher les couverts dans le plat.

– Et comment tu es au courant, toi ?

– C’est le vieux Joseph, celui de Pailleteau, qui m’en a parlé.

– Eh bien, s’il t’en a parlé, tu sais tout, je n’ai rien à ajouter.

Il donnait l’impression de ne pas vouloir s’appesantir sur le sujet.

J’ai insisté, alors il m’a demandé pourquoi je voulais connaître cette légende.

– Je vous le dirai après, père Antoine.

– Resservez-vous donc, mon père, proposa Laura en approchant le plat de notre invité.

Elle ajouta : « Quand l’omelette sera froide, ça sera moins bon. »

En bon Gascon le prêtre accepta. Mais on le sentait préoccupé. En prononçant le nom de Bastien j’avais en quelque sorte cassé l’ambiance.

– Je croyais que tu explorais le présent, me dit-il. Tu t’intéresses également au passé?

– Ho ! le passé, je me demande si parfois il n’a pas des connivences avec le présent.

– Bastien … Bastien … une bien singulière histoire en vérité, grommela le prêtre en essuyant méticuleusement ses lèvres avec sa serviette.

Il but une gorgée de vin et recula un peu sa chaise pour mieux étendre ses jambes. Ensuite il nous regarda, Laura et moi, de ses yeux noirs et vifs, et il commença de parler.

– Oui, une singulière histoire ! Tellement curieuse qu’elle est restée ignorée jusqu’à très récemment. Peut-être faisait-elle peur à l’époque. Et voilà qu’elle a refait surface après un sommeil de plusieurs siècles. Ça va peut-être vous surprendre : c’est Joseph lui-même qui a trouvé le manuscrit. Par hasard. Dans son grenier. Sachant mon intérêt pour ce qui touche le passé de notre région, il me l’a porté. Voilà comment j’ai découvert Bastien et  sa légende.

Notre hôte s’interrompit, se leva et s’approcha de la fenêtre. Il regarda longuement la place des Arcades. La soirée, en ce début d’été, se faisait paresseuse et la nuit tardait à venir. Le curé parut se recueillir un instant. Sans doute songeait-il aux malheureux dont il allait nous raconter la vie.

(à suivre)

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