La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 8 et fin)

Noël

Lettrine p301hétis Khan n’avait pas menti. Ils se trouvaient tous là, agenouillés et silencieux, dans la cathédrale illuminée par des milliers de cierges. Il y avait le roi avec à son côté Brunehilde comme l’exigeait le protocole, les seigneurs, les bourgeois et tous les autres, les petits, les sans visage, les sans nom, tous ceux qui nourrissaient la ville de leur sueur et de leur peine, tous unis dans l’espoir de Noël et tournés vers la crèche.

Non loin de l’autel il y avait aussi Wenceslaz et Ferdinand-Georges, que Thétis Khan avait installés dans les places d’honneur, et sur les bas-côtés ceux des roches jetées avec à leur tête Andréï et Arlane dont Antarès tenait la main, Lin, Clet, Liane et Estella.

Toupetit, lui, se tenait juste devant l’autel, encore ébouriffé, sa pauvre cape de laine déchirée par endroits, mais beau, beau comme un ange, le regard clair comme l’eau d’une fontaine, un indéfinissable sourire posé sur ses lèvres charnues.

 

L’arrivée d’Algide fut une effroyable surprise et son cri, véritable coup de tonnerre, roula comme l’eau d’une rivière en crue par dessus la tête des fidèles : “Le roi, je veux le roi!”

 

L’évêque se leva, coiffa sa mitre et prit sa crosse. Puis, regardant Algide dans les yeux, d’égal à égal, il dit de sa voix douce et chantante: “Il n’y a qu’un roi ici.”

– Qu’on me l’amène, ordonna le chef des Algamènes, je le veux à mes pieds.

– Viens, je vais te conduire à lui.

Algide, surpris, baissa la tête pour voir qui lui parlait ainsi, et son regard croisa celui de Toupetit.

– Le roi est un enfant nouveau-né, il est trop jeune pour aller à toi.

Algide accueillit cette phrase par un énorme rire, un rire gigantesque, monstrueux, qui fit un bruit d’enfer, un véritable grondement de tonnerre qui s’éleva jusqu’au sommet de la cathédrale et se mit à rebondir de voûte en voûte. La garde rapprochée du chef des Algamènes unit son rire à celui d’Algide, si bien que le vacarme devint assourdissant.

Il se produisit alors un phénomène étrange. L’écho des rires diminua subitement d’intensité, se fit mélodieux et, pour le plus grand étonnement des habitants de la ville, devint graduellement le chant d’une chorale. Un son plus doux s’éleva peu à peu du chœur, un son à la fois suave, rauque et velouté qui bientôt enveloppa ce qui restait du rire d’Algide et de ses hommes.

 

Violoniste

Wenceslaz laissa longtemps l’archer caresser les cordes de son violon sur lesquelles, chevaux en liberté, couraient les doigts de sa main gauche. Le visage penché, les yeux clos, il racontait les étoiles, les dunes à perte de vue, les océans toujours en mouvement, l’immensité d’un ciel si profond que l’on pouvait s’y perdre rien qu’à l’écouter. Et doucement, comme heureux de s’y fondre, le rire d’Algide et de ses hommes finit par disparaître.

 

– Viens, Algide.

Le chef de guerre sentit une main prendre la sienne et le conduire près de la crèche, devant un enfant à peine né qui ouvrit les yeux et lui sourit.

– Mon Dieu, fit Algide malgré lui.

Il se souvint à nouveau de la prophétie de Thétis Khan. Mais cela n’avait plus d’importance car il était tombé à genoux devant le nouveau-né et murmurait à nouveau « Mon Dieu ! »

Derrière lui, les soldats qui l’avaient suivi dans la cathédrale l’imitèrent, si bien que tout le monde se trouva bientôt à genoux.

Enfin presque. Parce que trois personnes se tenaient encore debout.

Ferdinand-Georges

Ferdinand-Georges tout d’abord, le vieil ivrogne. Les mains croisées derrière le dos, il ne savait quelle attitude prendre. Apaisé pour la première fois depuis bien des années, il regardait l’enfant dans sa mangeoire et s’efforçait de masquer son haleine avinée.

Brunehilde ensuite, le visage transformé, plein d’une vie retrouvée et d’un éclat lumineux. Elle avait posé la main sur l’épaule de son royal époux et celui-ci fixait avec stupeur le regard de la reine. « Vous revoilà enfin, Ma Dame ? » lui souffla-t-il émerveillé de retrouver la jeune reine qu’il avait tant aimée dans le passé. “Vous revoilà enfin, Sire ?” murmura Brunehilde à son tour.

Restait Toupetit qui tenait toujours dans la sienne la main d’Algide. Son âme avait franchi les bornes de l’horizon et se trouvait à présent dans des lieux que les yeux ne peuvent pas voir, dans des montagnes où les cascades de l’univers, lorsqu’elles bondissent de rocher en rocher, font naître une musique si belle et si profonde que les oreilles humaines ne peuvent pas l’entendre.

Dans la cathédrale1

Thétis Khan jugea que sa mission était achevée. Il vint se poser sur le sommet de la crèche et son corps immobile forma comme une étoile. Comme une étoile qui aurait parcouru un immense périple dans le ciel afin de rassembler devant un enfant des personnages qui n’avaient aucune raison de s’y rencontrer.

Tout le monde s’était immobilisé. Seul le violon de Wenceslaz continuait de répandre dans la cathédrale l’écho de la musique étrange des cascades de l’univers qui faisait naître dans les yeux d’Antarès, l’aveugle, mais aussi dans les yeux de Lin et de Clet, de Liane et d’Estella, de Brunehilde et du roi, ceux de Ferdinand-Georges et même ceux d’Algide, des larmes d’émotion et de joie.

 

°       °
°

Voilà, ici s’achève ce conte…

Logo   .

Si d’aventure un jour, en quelque église, sous une voûte, dans la statuaire d’un portail, voire sur un tableau, vous rencontrez le visage d’un enfant bouclé qui vous sourit, sachez que c’est Toupetit qui vous regarde. N’hésitez pas, souriez-lui à votre tour et, qui que vous soyez, laissez-vous prendre par sa main.

 

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents
en cliquant sur :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

Texte © Jean-Michel Touche
Illustrations
© Jean-Christophe Moreau

Merci à Jean-Christophe Moreau qui a si joliment illustré ce conte !

.

.

 

 

La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 5)

.

Les roches jetées

Lettrine p171 présent courbé par trop d’années d’efforts, envahi certains jours par l’envie folle de tout abandonner et d’aller écouter la musique de l’univers au-delà des étoiles, Andréï enfonçait la charrue dans une terre redevenue hostile comme si elle sentait la fin proche du vieil homme usé par les travaux des champs, comme si elle avait décidé de prendre sa revanche sur la hargne de l’homme à la faire produire.

Profondément enracinées dans le sol, les ronces envahissaient lentement les terres dont Andréï avait eu tant de mal à tirer le nécessaire et parfois, mais si rarement, un peu de superflu. Les rangs de vigne qui faisaient l’orgueil de l’homme dans la force de l’âge, n’offraient au vieillard d’aujourd’hui que de maigres grappes dont les collecteurs d’impôt se riaient tant elles étaient malingres. Le blé, le blé lui-même s’épuisait, année après année, à monter en tiges de plus en plus hautes qui portaient des épis de moins en moins chargés de grains.

Parfois, lorsqu’Arlane et les enfants dormaient dans la maison dont il avait fallu si souvent refaire la toiture après les violents vents d’automne, Andréï se prenait à retracer en silence le cours de sa vie. S’il n’avait pas rencontré Arlane un jour de fête, sans doute aurait-il épousé quelque fille de seigneur – ou pour le moins de bourgeois tenant bonne place dans la hiérarchie de la ville – et serait-il aujourd’hui le chancelier du roi. Le romantisme, bien sûr, en eût pâti, mais Andréï n’aurait pas été obligé de se battre comme il avait dû le faire, sa vie durant, pour assurer la subsistance de son épouse et de leurs enfants.

Lin et Clet, les jumeaux, ne cessaient de maugréer quand il fallait participer aux travaux de la terre. Peut-être en raison des souvenirs de luxe qui subsistaient dans leurs gènes. Rien ne trouvait d’ailleurs grâce à leurs yeux. Ils regardaient avec envie les murailles de cette ville dont ils étaient issus, Andréï ayant commis l’erreur de le leur dire lorsqu’ils étaient enfants. Il en allait de même pour Liane et Estella qui répugnaient à prendre part avec leur mère aux tâches domestiques et préféraient entendre les hommes des roches jetées leur lancer de maladroits compliments qui ne les faisaient plus qu’à peine rougir.

– Ce sont des filles, excusait Andréï qui ne savait résister à leurs baisers cajoleurs.

– Moi aussi je suis une femme, répondait Arlane. Cela m’empêche-t-il d’assurer ma part des travaux quotidiens ? Que dirais-tu si tu ne trouvais ni feu dans la cheminée l’hiver, ni soupe dans l’assiette lorsque tu rentres des champs ?
Elle ajoutait : « C’est notre amour qui les a mises au monde, pourquoi excuses-tu chez elles ce que tu n’accepterais pas chez moi ? »

Andréï ne disait rien, préférant laisser passer la brève colère de son épouse.

 

Seuls Antarès et son frère Toupetit partageaient avec leur père les travaux des champs, la garde des moutons, la cueillette des fruits, le ramassage des olives. Encore Antarès, malgré son affection, n’était-il pas d’un grand secours. Ses yeux avaient perdu à tout jamais l’éclat du regard lorsque, poursuivi par un chien errant – il en venait parfois, de nulle part, qui affolaient les habitants des roches jetées – l’enfant était tombé et son visage avait lourdement heurté la charrue de son père.

Si Arlane recevait de ses filles une affection chichement mesurée, Antarès au contraire emplissait son cœur de chaleur. Qu’elle émît le moindre souhait, l’enfant aussitôt se précipitait pour répondre à sa demande du mieux qu’il le pouvait. Lin et Clet pouvaient bien se moquer des pas incertains dans lesquels l’égarait le brouillard de ses yeux abîmés, Liane et Estella pouvaient bien mépriser de leur sourire hautain la hâte de leur frère à servir Arlane, Antarès ne le voyait pas. Il avait fait son choix et porté son amour sur sa mère à la beauté à présent défaite. Peu lui importait le reste. Le soir, dans la petite maison qu’Andréï avait bâtie de ses mains, il la suivait de ses yeux morts comme si son regard continuait de vivre.

 ° ° °

Restait donc Toupetit.
Pourquoi diable, pensait Andréï, le Bon Dieu l’avait-il affublé de cette taille ridicule ? Oh! il était bien proportionné et joli comme un cœur, Toupetit, avec ses cheveux blonds dont les boucles donnaient à son visage presque une allure de fille, avec ses grands yeux bleus qui s’émerveillaient de tout, avec son sourire désarmant devant lequel les jumeaux se prenaient eux aussi à sourire. Même Liane et Estella, descendant de leur hauteur, retrouvaient un peu d’humanité quand leur regard croisait celui de Toupetit.

“Cet enfant est notre soleil” se disait Andréï. “Nos vies tournent autour de lui. C’est l’eau vive à laquelle nous nous désaltérons. C’est le miroir qui réfléchit le meilleur de ce qui est en nous. Sans lui nous ne verrions de nos cœurs que leur aridité.”

°   °
°

Andréï cependant ne connaissait rien de son enfant, rien des rêves qui l’habitaient, des passions qui agitaient son cœur, du besoin de savoir qui l’amenait à se rendre dans la forêt, toujours plus loin, là où les arbres deviennent si denses que l’on distingue à peine la lumière du jour.

C’était un appel, une inexplicable attirance, un dépassement de soi qui poussait Toupetit à s’en aller ainsi et à tracer sans le savoir un chemin couvert qui partait des roches jetées pour s’approcher insensiblement de la ville.

°    °
°

Aux roches jetées, le temps ne se mesure pas. Tout au plus compte-t-on les saisons. Aussi Toupetit aurait-il été bien incapable de dire depuis combien de jours l’oiseau s’était manifesté. Tout juste se rappelait-il que c’était après les moissons, un soir, juste avant le coucher du soleil, au moment où un soupçon de fraîcheur se répand sur la terre que le soleil a brûlée tout au long de la journée. Un oiseau de la taille d’une colombe, mince comme un colibri. Son corps ressemblait à l’azur du ciel et ses plumes nacrées, dans les teintes or et rose, évoquaient à la fois l’aurore et le couchant. Il y avait dans ses yeux comme un sourire, voire de la malice.

Ce fut d’abord un faible battement d’ailes, bientôt suivi d’un chant étrange.

L’enfant rêvait, assis au bord d’une rivière qui longeait la forêt. Il chercha d’où provenait ce bruit. Ne trouvant rien, il s’approcha des arbres.

– Toupetit !

Etonné de s’entendre appeler ainsi dans ce lieu où personne avant lui n’avait osé s’aventurer, il leva les yeux et découvrit un oiseau comme il n’en avait jamais vu, posé sur une branche de châtaignier.

– Tu me connais ? demanda-t-il.

– Je te connais depuis le jour de ta naissance.

– Ah bon ! fit l’enfant surpris. Moi, je ne t’ai jamais vu.

– Bien sûr, parce que le temps n’était pas encore venu.

– Le temps de quoi ?

Etirant lentement ses ailes comme pour en aviver les couleurs sous les derniers rayons du soleil, l’oiseau plongea vers Toupetit et se posa délicatement sur son épaule.

– Le temps de prendre en main le destin.

Thétis Khan2

Bien qu’il ne comprît pas la signification de cette phrase, Toupetit avait le sens du merveilleux. La réponse de l’oiseau lui suffit. Ils demeurèrent tous deux un moment silencieux. Le vent caressait la cime des arbres dont les feuilles murmuraient de plaisir, un écureuil exécuta plusieurs bonds d’une branche à une autre. Tout le reste semblait immobile.

– Qui es-tu ? interrogea Toupetit au bout de quelques minutes.

– Mon nom ne te dira rien. Sache cependant je m’appelle Thétis Khan.

– Et d’où viens-tu ?

– Ah ! Il serait bien compliqué de te l’expliquer. Un jour peut-être, si nous avons le temps, je te parlerai de choses très belles qu’une vie entière ne suffirait pas à découvrir. Je t’emmènerai bien au-delà de l’horizon, en des lieux que les yeux ne peuvent pas voir, dans des montagnes où les cascades, lorsqu’elles rebondissent de rocher en rocher, font naître une musique si belle que les oreilles humaines ne peuvent l’entendre. Tu goûteras un vin d’un rubis si dense et d’un bouquet si rare, que désormais tu ne voudras plus te désaltérer d’aucune autre boisson.

– Pourquoi ne m’y conduis-tu pas dès à présent ?

– C’est trop tôt, Toupetit, beaucoup trop tôt.

– Pourquoi ?

– Pour cela il faut attendre la naissance d’un enfant.

Le sens du merveilleux, une fois encore, permit à Toupetit de croire sans chercher à comprendre. Il ferma les yeux, imaginant le monde dont venait de lui parler Thétis Khan et lorsqu’il les rouvrit, l’oiseau avait disparu.

° ° °

De retour aux roches jetées, Toupetit demanda à son père s’il connaissait un oiseau qui parlait et qui s’appelait Thétis Khan. Andréï eut un sursaut mais ne répondit rien. Ce nom évoquait en lui un vague souvenir, quelque chose de lointain, d’immatériel, mais il ne parvenait pas à se rappeler quoi.

Il lui fallut fouiller de longues heures dans sa mémoire. Et brusquement le vieil Andréï se mit à sourire dans l’obscurité de la nuit que troublait à peine la respiration de sa femme et de ses enfants évadés chacun en quelque rêve.

Thétis Khan et les histoires que racontait sa mère avant qu’il ne s’endorme… Voilà ce qu’il venait de retrouver, à force de fouiner dans son passé. Des histoires extraordinaires, inventées de toute pièce, où des arbres majestueux qui se dressaient dans des jardins plantés de roses, de jasmin et d’orchidées, portaient des fruits d’or et de pierres précieuses et répandaient autour d’eux une musique céleste qui lavait de leurs impuretés tous ceux qui l’écoutaient. Et sur ce monde de l’imaginaire régnait l’oiseau bleu comme l’azur du ciel, dont le vol dessinait des arabesques de nacre.

Mais pourquoi donc son fils l’avait-il interrogé sur Thétis Khan ?

– Qui t’en a parlé ? interrogea Andréï le lendemain.

– Je l’ai rencontré, répondit le garçon.

– Tu as rencontré qui ?

– Thétis Khan.

– Qu’est-ce que tu me chantes là ?

Et le père se mit à rire tout en se demandant ce qui se passait dans la tête de l’enfant.

.

.

.

 

Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

.

.

La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 4)

 .

JE DEVIENDRAI LE MAÎTRE DU ROYAUME

« Tu es un chef orgueilleux, mais la main d’un enfant aura raison de toi. » Longtemps Algide chercha le sens de cette phrase. De quel enfant avait parlé l’oiseau ? S’agissait-il de Sangra, l’enfant qu’il chérissait, sa fille préférée, ou de Golgore, le fils ivre d’espace qui partait pour de longues chevauchées dans les pentes enneigées des montages du sud, ou encore d’Herimane, la dernière, qui ne quittait point les jupes de sa mère ?

Et que signifiait donc “… aura raison de toi ?” Quel danger y fallait-il voir ?

Et puis, le temps émoussant l’aiguillon de l’énigme, Algide de nouveau tourna ses pensées vers la conquête d’Amarkand.

 

Aux Thévitches, Houadaïs, Bordes et autres menues peuplades, le chef des Algamènes proposa alliance pour venir à bout des soldats du roi dont l’armement, aux dires de ceux qui avaient pu s’en approcher subrepticement, était d’importance.

De nuit, au centre de son campement nomade, il avait réuni les chefs pour discuter avec eux les modalités d’un regroupement de leurs forces sous son unique commandement (cela ne devrait pas poser de problème), et une règle pour la répartition du butin (ceci promettait d’être plus difficile car Algide voulait le royaume pour lui et chaque chef nourrissait en secret un désir similaire.)

Thétis Khan au camp d'Algide2

Niché au faîte d’un manguier géant auprès duquel les Algamènes avaient installé leurs lourdes tentes, Thétis Khan observait depuis plusieurs jours les allées et venues de leur chef. Au crépuscule, lorsqu’il avait aperçu les délégations des autres tribus se rendant à l’invitation d’Algide, il s’était approché d’un vol léger et silencieux pour se poser, l’obscurité venue, au sommet du totem que le chef avait fait planter au centre de son camp.

Au cours du repas largement arrosé d’alcool de riz offert par les Algamènes, chaque délégation, fort éméchée, avait fait étalage de ses bonnes manières. Les Houadaïs, toujours prêts à rire, avaient entamé une danse endiablée qu’ils rythmaient en se frappant le ventre avec tant de conviction que plusieurs perdirent connaissance sous la violence des coups qu’ils s’étaient donnés.

Algide, pressé d’aborder le sujet qui le préoccupait, avait eu cependant la sagesse de laisser les Houadaïs faire la démonstration de leur exubérance. Lorsqu’enfin s’acheva leur exhibition, il n’eut point le temps de prendre la parole, que déjà deux Tchévitches s’étaient levés d’un bond, avaient en un tournemain lié entre elles leurs queues de cheval, et s’étaient mis à tourner, encouragés par les cris des autres Tchévitches qui commentaient l’exercice dans leur dialecte guttural. Déséquilibré par la danse, à moins que ce ne fût par l’alcool de riz, l’un des danseurs s’effondra et entraîna l’autre dans sa chute. Les Tchévitches applaudirent longuement.

– Bon, déclara Algide, à présent parlons de nos affaires et de la conquête d’Amarkand..

– Mais nous n’avons pas chanté, s’exclamèrent les petits Bordes.

– Vous chanterez plus tard, répondit vertement Algide dont la patience avait atteint ses limites.

– Ah! bon, dit simplement le chef des Bordes, comprenant que leur petite taille ne leur permettait pas de s’imposer.

Tchévitches, Houadaïs et Bordes racontèrent alors aux autres délégations ce qu’ils savaient du royaume.

– Leurs lances sont plus longues que nos sagaies, avaient averti les Houadaïs, et les arcs qu’ils portent à l’épaule projettent leurs flèches beaucoup plus loin que les nôtres. La lutte sera rude.

– Ils ont des bouches à feu, annoncèrent à leur tour les petits Bordes. Ils les utilisent parfois pour incendier les herbes hautes lorsqu’elles ont poussé à la fin de l’été. D’énormes gueules de bronze qui crachent des boules de feu. C’est terrifiant. Les herbes s’embrasent, le feu crépite, se répand aux abords de la montagne et détruit tout ce qui entoure Amarkand. Lorsqu’ils approchent les canons des remparts nous nous éloignons au plus vite afin de ne pas être rejoints par l’incendie.

Amarkand1– C’est vrai, répliquèrent les Tchévitches, mais les habitants du royaume possèdent des richesses inouïes. Certains d’entre nous ont pu se rendre dans leur ville en passant par une zone qu’ils appellent les roches jetées et qui est la partie du royaume la moins défendue. On trouve dans les boutiques des marchandises extraordinaires que nous ne connaissons pas dans nos villages. Le commerce des épices occupe à lui seul un quartier tout entier. L’air y embaume et le mélange des parfums est particulièrement enivrant.

– Et le roi, interrogea Algide, avez-vous vu le roi ?

– Nul d’entre nous n’a jamais réussi à s’introduire dans son palais car l’entrée en est mieux surveillée que les remparts eux-mêmes.

Les yeux d’Algide se plissèrent jusqu’à ne plus dessiner que deux traits à peine soulignés par ses longs cils. Levant la tête vers les étoiles, les lèvres à peine entrouvertes, le chef asiate murmura : “Je deviendrai le maître du royaume.”

° ° °

Dans la chaleur communicative des banquets, Algide n’eut pas de peine à se faire élire chef de la coalition et commandant des armées. Lorsque l’on aborda le partage du butin les choses se compliquèrent comme il l’avait prévu, chaque délégation estimant que ses guerriers étaient indispensables au succès de l’entreprise et exigeant la meilleure part. Rapidement la colère s’empara des esprits, les plus jeunes en vinrent aux mains, certains même tirèrent leurs poignards de leurs fourreaux. Thétis Khan, de son poste d’observation, vit en quelques minutes le plus parfait désordre s’installer dans le camp des Algamènes.

Algide, sagement, ramena la paix entre les délégations en décrétant qu’il serait bien temps de décider une fois que la ville serait tombée. Tous reconnurent qu’Algide avait raison et qu’il ferait un bon chef car il était plein de ruse.

Plein de ruse, il l’était en effet. Et tandis que ses invités oubliaient leur récente querelle, il cherchait un stratagème pour se débarrasser d’eux le moment venu.

Pendant près d’une année Algamènes, Houadaïs et Tchévitches apprirent à combattre ensemble, à répondre aux mêmes ordres, à utiliser les accidents du terrain pour progresser sans se faire remarquer, à se fondre avec le sable lorsque soufflait le vent d’est, à ramper de nuit dans le plus parfait silence.

Les forges mobiles des Algamènes fonctionnaient de l’aube au crépuscule et parfois même la nuit venue, pour façonner des lances. Les Houadaïs en enduisaient ensuite la pointe avec les poisons dont ils détenaient le secret.

° ° °

Thétis Khan2_modifié-2Tantôt volant haut dans le ciel, tantôt juché sur un arbre, Thétis Khan surveillait les préparatifs de ce qu’Algide appelait désormais « Sa Grande Guerre ».

Le chef Asiate avait totalement oublié l’énigmatique prophétie de l’oiseau : « La main d’un enfant aura raison de toi. »

 

.

.

.

 

Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

.

.

La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 2)

.

LE ROYAUME

 

 

Lettrine p723tifarfois, sans rien dire à personne, Andréï grimpe au sommet d’un rocher et regarde en direction de la ville. La longue et haute muraille, tout là-bas, masque à sa vue les fières maisons des bourgeois et des seigneurs.
Il en est une pourtant, plus élevée que les autres, dont il peut apercevoir le toit de tuiles rouges, non loin du château, et qu’il reconnaît entre toutes. Celle de Thinegard, son père, dans laquelle l’enfant qu’il était a partagé jeux et premières ivresses avec frères, sœurs, cousines et cousins.

Alors la nostalgie le prend. Que sont devenus Isabelle, la sœur tant aimée, Thibaud le cousin qui se disait fou d’amour pour elle, Thinegard, grand chancelier du roi, qui voulait faire d’Andréï son successeur dans cette charge, Talmonde, sa mère, qui chantait à l’enfant d’étranges chansons mélancoliques dont le charme, peut-être, a éveillé Andréï à l’amour d’Arlane…

Puis Andréï tourne les yeux vers le château.

Amarkand1

Pourtant s’il montait à la ville, grimé pour n’être point reconnu, Andréï constaterait que rien n’a réellement changé. Ah! bien sûr, le visage d’Isabelle n’offre plus que le pâle reflet de sa beauté d’antan, un jeune seigneur orgueilleux a succédé à Thinegard et pris rang de grand chancelier du roi, et Talmonde n’est plus aujourd’hui qu’un nom sur une tombe. Mais la vie poursuit son cours, avec la même agitation dans les ruelles où l’on trouve comme autrefois les commerces d’étoffes, de grains, d’huiles et de fruits, les faiseurs de faïence, les savetiers, écrivains publics, clercs, gendarmes, herboristes enfin qui concoctent toujours de subtiles potions contre tous les maux de l’univers.

Dans son château de pierres blondes le roi règne en maître débonnaire, abandonnant au chancelier les responsabilités de son gouvernement. Il préfère chanter, galoper à travers le royaume à la tête de ses courtisans, festoyer longuement la nuit et longuement dormir le matin, et par-dessus tout présenter ses hommages aux belles dames de la cour, voire à celles des campagnes lorsque les seigneurs lui signalent quelque beauté paysanne encore dans la fleur de l’âge.

Une fois l’an, coiffé de sa couronne et donnant le bras à la blonde Brunehilde son épouse, il passe en revue son armée. Une rumeur alors parcourt le royaume : les collecteurs vont bientôt sillonner les ruelles, les routes et les chemins. Riche ou indigent, chacun recevra leur visite.

 Roi et reine1

Chacun, jusqu’à Ferdinand-Georges, le soûlard misérable dont la barbe hirsute terrorise les enfants, les femmes et même certains hommes – les plus couards, il est vrai – même lui doit leur payer l’impôt. Que les bonnes âmes de la ville se soient montrées avares ou généreuses, notre homme doit verser aux collecteurs pas moins de dix pièces : deux d’or fin, deux d’argent sans défaut, le reste de métal ordinaire. Et si par malheur il s’avère incapable de verser son écot, alors six semaines de cachot l’attendent, au cours desquelles Ferdinand-Georges devra chanter chaque soir d’abominables chants pour le plaisir stupide des autres prisonniers.

Dans sa geôle, au plus profond de la nuit, Ferdinand-Georges pleurera. Sans bruit. Voire sans larmes. Son cœur d’ivrogne, certains osent prétendre qu’il n’en a point, son cœur d’ivrogne saignera en silence et il se demandera jusqu’où le conduira cette chienne de vie.

Le roi ignore jusqu’à l’existence de l’ivrogne : on lave le pavé lorsque va passer son escorte, et s’il le faut l’on met à l’ombre le vieil homme de peur qu’il ne hurle quelque injure à l’adresse du roi.

Andréï et Arlane (départ)1

Ferdinand-Georges voudrait alors arracher de sa poitrine ce cœur qui continue de battre, il voudrait disparaître, se terrer n’importe où, dans la plaine s’il le faut, pour échapper aux griffes des uns, aux sarcasmes des autres. La plaine, c’est vrai, il y a souvent pensé. Mais y trouverait-il le produit de la vigne, dernier refuge pour ses peines ?

En ville on le moque, bien sûr, mais aussi on l’abreuve. Ne l’a-t-on pas payé d’un tonnelet – le vin était aigre, il est vrai – lorsqu’il avait accepté de s’habiller en fou du roi et de jongler, imbécile et vilain, lors d’une récente fête de la Saint Jean ?

Brunehilde la reine, échappée du château où on la retenait, avait applaudi aux pitreries du vieil homme.

Affublé d’un manteau rouge bordé d’hermine blanche, une couronne d’épines sur le crâne, l’ivrogne dansait sur l’ancienne place d’armes au rythme des tambours que battaient de jeunes militaires. Et il tombait, Ferdinand-Georges. Et il se relevait pour tomber encore. A se demander s’il n’était pas payé pour passer plus de temps à terre que debout. Plus il tombait, plus la foule riait.

La blonde Brunehilde avait ri de bon cœur, mais un peu niaisement comme à son habitude. Ne disait-on pas qu’une chute de cheval avait ravi à la belle princesse, avec le cristal de son regard, la grande intelligence qui avait séduit le roi tout autant que sa beauté ?

 

Entourée de dames de compagnie, la reine dont les yeux avaient perdu leur éclat, quittait peu ses appartements où les visites de son royal époux se faisaient rares. Jongleurs, troubadours, montreurs d’ours étaient, avec les dames et le chapelain privé, les seules visites que recevait Brunehilde dans l’ordinaire du temps.

 

Toutefois lorsque le roi passait en revue son armée, il le faisait toujours accompagné de la reine par crainte de ce qu’il adviendrait s’il dérogeait à cette habitude. Les vieux grimoires ne disaient-ils pas que le jour où la tradition se perdrait la ville tomberait aux mains des gens de la plaine ?

 

Avec le soupçon de sagesse qui demeurait en lui, le roi estimait préférable de ne point tenter le diable et n’entreprenait jamais la grande revue de ses troupes sans tenir en sa main la main gantée de son épouse.

Avec ce contact léger, presque insignifiant, le roi retrouvait pour quelques instants l’émotion qu’avait fait naître en lui la blonde Brunehilde au temps de leurs premières rencontres. Il regardait alors son épouse, tout prêt à lui sourire.

– Brunehilde, murmurait le roi.

La reine, lentement, tournait vers lui son délicat visage mais ne répondait point. Une ombre, lointaine, semblait avoir éteint son regard pour toujours et posé comme un voile sur son âme.

Famille2

La parade annuelle de l’armée suscitait dans la ville une agitation particulière. Dès le matin les échoppes se drapaient de tentures, les enfants couraient en bandes joyeuses, seigneurs et courtisans se pressaient devant la porte du palais, bientôt rejoints par l’évêque, coiffé de sa mitre et venu bénir les troupes, précédé par les prélats du royaume.

Il était coutume d’inviter ce jour-là les meilleurs musiciens à se mesurer sur la place du palais, devant la cour assise sur des gradins, la foule ordinaire assise à même le sol et les soldats immobiles et debout. Chanteurs, joueurs de viole, souffleurs de cor, de flûte ou de trompe, porteurs de cymbales, frappeurs de tambours, tous donnaient aubade sur des rythmes conquérants.

Quand Wenceslaz, le violon coincé entre le menton et l’épaule, avait gagné le centre de la place, la foule avait poussé une exclamation de surprise devant cet inconnu dont les cheveux tombaient jusqu’au milieu du dos. Un étrange oiseau l’accompagnait, de la taille d’une colombe, mince comme un colibri, bleu comme l’azur du ciel, avec quelques plumes nacrées dans les teintes or et rose et un long bec noir, très fin, qui prolongeait harmonieusement le dessin parfait de son corps.

Dès les premières notes échappées du violon, fleurs légères, pétales de musique, étincelles de vie, l’oiseau s’était élevé dans le ciel puis, étendant ses ailes, s’était mis à danser – quel autre nom donner à ce ballet somptueux fait de vrilles, d’élan pris en de grands cercles rapides, de plongeons dans les airs, d’arabesques splendides ? Tandis qu’un long frémissement parcourait la foule, le roi avait saisi la main de la reine dont les yeux, un bref instant, avaient connu un semblant d’étincelle lors des premières notes du violon.

L’archer dansait sur les cordes puis les faisait vibrer de ses caresses, transportant les âmes vers des émotions inconnues jusque-là.

Soudain les doigts de Wenceslaz échappèrent à son contrôle, l’archer se fit maladroit sur les cordes, créant des sons qui évoquaient le vent lorsqu’il siffle au ras de la plaine, quand il remonte le long des roches jetées et sème le trouble dans le royaume, soulevant les toitures, pénétrant dans les échoppes, vrillant le tronc des arbres.

La foule prit peur, les chevaux des armées se mirent à ruer, excités par cette musique devenue tornade, et renversèrent les gradins sur lesquels la cour avait pris place.

Il s’en suivit un beau désordre et le roi, oubliant Brunehilde, s’enfuit en son palais après avoir ordonné que l’on jetât en prison ce musicien du diable.

– Sauve-moi, Thétis Khan! cria Wenceslaz.

– Sois sans crainte, répondit l’oiseau, je reviendrai aussitôt qu’il sera temps.

Et Thétis Khan disparut dans le ciel . . . !

.

.

.

Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

.

.

Lettre aux candidats à la Présidence de la République

Mesdames et Messieurs les candidats,

 

Dans quelques mois, la France va élire une nouvelle ou  un nouveau responsable au plus haut niveau de la République, et d’ici-là vous allez vous employer à nous séduire.

 

Autant vous le dire tout de suite, les petites « vacheries » entre amis, les Français en ont assez.  De quelque côté que vous soyez, droite ou gauche, vous-mêmes ou vos amis, faites l’économie des réflexions moqueuses ou venimeuses  qui ont pour objet de rabaisser « l’autre », mais dont vous pouvez être certains qu’elles ne  grandissent pas leurs auteurs… au contraire.

Cessez de nous arroser de formules toutes faites, aussi bruyantes qu’un tambour mais tout aussi creuses ! Cessez également de regarder sous vos pieds.  Notre pays a besoin d’une vision à moyen et long terme.

Jusqu’en 2005, il existait en France un Commissariat Général du Plan, dont le rôle était de réfléchir à ce que pourrait / devrait être la société dans une perspective de moyen terme : les plans quinquennaux.

Ce travail  proposait des orientations à partir desquelles pouvaient s’organiser les grandes décisions politiques, parfois avec succès, parfois sans. Mais au moins, on savait vers quoi on se dirigeait, quitte à adapter les orientations quand cela s’avérait nécessaire.

Avec l’accélération de l’information et de la décision, la vision à moyen et long terme s’est formidablement raccourcie. En octobre 2005, Dominique de Villepin décide la suppression du Commissariat du Plan, remplacé en mars 2006 par le Centre d’analyse stratégique. Bon, direz-vous, ce n’est qu’un changement de nom.

Pas sûr. Les politiques donnent de plus en plus souvent l’impression de ne plus regarder devant eux mais de piloter, le nez sur le guidon, une rustine à la main pour réparer à la hâte  toute crevaison, et si possible passer le mistigri aux collègues quand ça va mal.

Si vous souhaitez que nous vous apportions nos voix, dites-nous comment vous voulez faire évoluer notre société. Quel partage des richesses proposez-vous à terme ? Au-delà de simples programmes scolaires, que voulez-vous donner aux enfants comme formation pour les préparer à devenir de vrais adultes ? A côté des cours habituels, envisagez-vous de faire venir des responsables d’association du type Médecins sans Frontières ou Secours Catholique qui parleront de l’engagement au service des autres, des chefs d’entreprise, des militaires, des médecins, etc. , pour aider les jeunes à prendre conscience de ce qui fait la société ?

Comment voyez-vous l’habitat en France d’ici à 10 ans ?

Allez-vous enfin œuvrer au sein de l’Europe pour une unification des systèmes fiscaux, afin de supprimer les disparités aberrantes qui ont eu pour résultat l’exil fiscal ?

Vous mettrez-vous au travail pour créer des conditions de vie permettant aux Français à se rapprocher les uns les autres, au lieu de se regarder avec méfiance selon leurs origines ou leurs lieux d’habitation ?

Quelle société voulez-vous construire ? Pour aller où ?

Il y a énormément de questions de ce genre que se posent celles et ceux qui mettront leur bulletin de vote dans l’urne.  Allez-vous essayer de répondre ou, comme d’habitude, vous contenterez-vous de promesses sans lendemain pour caresser les électeurs dans le sens du poil ?

Qu’allez-vous dire ?

© Illustrations : Jean-Christophe Moreau

LA FLANCHE (3) Ô pub et tes ineffables promesses !

Doit-on obligatoirement se laisser prendre pour des imbéciles ?

En ouvrant une avalanche d’e-mails, voici quelques jours, je découvris ceci que je vous livre tel quel…

« Bonjour M. Touche. Envie de vous sentir belle et bien dans votre corps ? »

Wouahou ! me dis-je en filant à la hâte vers une glace afin de voir si mon look s’était féminisé sans que je m’en aperçusse. (Oui, j’ai toujours une faiblesse pour l’imparfait du subjonctif, avec ou sans glace.)

Une fois rassuré, je revins près de mon ordinateur car Il y avait une suite à ce captivant message. Grâce à l’assistance de la News Happy-Technologie, appris-je,  je n’avais qu’à me laisser guider pour recevoir toute l’assistance nécessaire dans le choix de mes accessoires de beauté (vous me direz que j’aurais pu interrompre ici la lecture, mais je pensais aux articles de « La Flanche », et cela m’incita à poursuivre.)

Peut-être ignoriez-vous les captivantes avancées que la technologie met à présent à notre disposition : l’indispensable sèche-cheveux bouclant, l’épilateur à lumière pulsée (jamais les photons n’auraient osé imaginer, même dans leurs rêves les plus fous, pareille utilisation de leur pouvoir) et, encore plus fort, des appareils de luminothérapie. Cette fois, complètement sidéré, j’ai cliqué sur ce mot quasi magique.  Et là, vous n’imaginerez jamais ce que j’ai découvert. Tenez-vous bien :  les appareils dispensant cette thérapie se sont dé-mo-cra-ti-sés ! Parfaitement !

Mais alors, vous dites-vous, à quel moment faire une cure de lumière ? C’est en effet la question que nous sommes tous en droit de nous poser. Hélas, le lien avec la réponse ne fonctionne pas, signe que, peut-être, on ne sait pas très bien quand la lumière produit le meilleur d’elle-même.

Je suis donc passé à la question suivante : quels produits dispensent ce lumineux bien-être dont on se demande comment les générations précédentes ont pu se passer. Cette fois, je suis resté sans voix en découvrant l’existence de simulateurs d’aube pour réveil en douceur. Vous avez bien lu : simulateurs d’aube. Je connaissais les persiennes, les volets entrouverts… autant dire que je ne connaissais rien du tout. Tenez-vous bien : « le simulateur d’aube est conçu pour reproduire le véritable lever du soleil. » Ce n’est pas inouï, ça ? Et ce n’est pas fini.  « La lumière du simulateur d’aube, en traversant nos paupières, indique à la zone centrale du cerveau que le jour se lève. » Fan-tas-tique ! Je n’aurais jamais imaginé tout seul que la lueur de l’aube puisse signaler à mon cerveau la levée du jour !

Merci, la Pub !

Je pensais, naïvement, avoir touché ici l’insondable ! Adieu persiennes et volets, vive le simulateur d’aube qui « est devenu en quelques années la nouvelle méthode pour un réveil naturel. » Et allons donc !

Cette fois, craignant de me voir dépassé par les miracles de la science et l’art du marketing, j’ai ouvert en grand les volets, regardé le ciel qui pâlissait à l’approche du soleil, et donné un coup sec à ma carte bancaire qui, pour un peu, serait sortie toute seule de ma poche, croyant que j’allais passer commande.

Eh bien, je n’avais pas tout vu !

Laissant l’aube, la vraie, éveiller peu à peu Paris et ses Parisiens, je m’en allai marcher, un peu plus tard, pour me changer les idées.

Et là, j’avoue, avoir fait deux découvertes qui me laissèrent pantois.

La première était l’annonce d’un produit miracle : le correcteur anti-âge. Ce n’est pas beau, cela ? Plus besoin d’immortalité (voir l’article sur ce thème), il suffit d’appliquer le correcteur d’âge, et zou !  Le compteur repart à zéro. Les années qui passent n’ont qu’à bien se tenir !

Formidable, ce produit ! Non seulement il unifie le teint (d’où peut-être l’expression « Un teint vaut mieux que deux, tu l’auras »), mais en plus il estompe les rides et les ridules. Pour le ridicule, par contre, on ne sait pas ! Il a déjà 10,5% de vitamine C, on ne peut pas tout lui demander.

Vous direz : tout cela encore est bon enfant. D’accord. Mais je vous ai réservé le meilleur pour la fin. Summum du bon goût, vous allez voir. Tout en finesse…

Voici une pub affichée dans des abri-bus ! Chapeau pour la délicatesse. Mon vieux Ronsard, avec tes roses, qu’est-ce que tu fais ringard…

En plus, à bien regarder la photo, on se dit que ce Diesel-là, ça n’a pas l’air de rendre vraiment heureux ! Quant au message subliminal, je ne vous dis pas le niveau intellectuel !

Le Conseil du jour :  « Avant de s’abandonner aux promesses de la pub, se demander pour quoi on nous prend.»

@ Texte et photos Jean-Michel Touche – Dessin : Jean-Christophe Moreau

LA FLANCHE (2) Rapport du Médiateur de la République

Insuffisamment connue, l’Institution du Médiateur de la République disparaît pour être  remplacée par celle de Défenseur des droits .

Avant de cesser sa fonction, Jean-Paul Delevoye a publié en mars 2011 un rapport particulièrement intéressant, qui mérite d’être médité, et qui a toute sa place dans les préoccupations de « La Flanche ».

Si vous ne l’avez pas lu, il est téléchargeable sur http://www.mediateur-republique.fr/fr-citoyen-08 (cliquer ensuite sur « Rapport 2010 ».) Si la version longue, très riche et détaillée, vous paraît trop fournie, vous pouvez en télécharger la teneur en cliquant ici-même sur « Editorial_Médiateur_2011 ».

Jean-Paul Delevoye n’y va pas par quatre chemins : « Jamais, affirme-t-il, l’engagement individuel et collectif n’a été aussi nécessaire, jamais le découragement et la lassitude n’ont été aussi grands. » Il dit aussi : « Les enjeux déterminants pour notre avenir ne trouvent pas de réponse politique à la hauteur. Les débats sont minés par les discours de posture et les causes à défendre noyées parmi les calculs électoraux. Or, les ressorts citoyens sont usés par les comportements politiciens. »

Il faut du courage pour écrire cela !

Ce n’est pas tout. Dans son analyse, il ajoute par exemple : « Les politiques, aujourd’hui, suivent l’opinion plus qu’ils ne la guident. » Et encore, un peu plus loin : « … la main invisible du marché a giflé les plus faibles, la main de fer des collectivistes a broyé la liberté de l’Homme. »

Comme vous pouvez le constater, il ne s’agit pas ici d’un rapport partisan, mais d’une vision qui se veut à la fois réaliste et objective.

Alors, direz-vous, encore un pessimiste qui nous prédit le pire ? Non. Et c’est justement pour cela que nous en parlons dans « La Flanche ». Si ce rapport met le doigt là où ça fait mal, il nous invite à « retrouver le sens de l’engagement, de la solidarité de proximité, du partage mais aussi du respect de l’Homme […] Notre société doit retrouver le chemin des valeurs, sinon ses tensions internes seront suicidaires. »

À nous de réfléchir et de nous interroger sur nos  comportements individuels. Devons-nous suivre tout ce que l’on nous dicte (médias, pub, artistes soi-disant « comiques », partis politiques etc.), ou pouvons-nous encore prendre du recul pour juger les situations, réfléchir, adapter notre manière d’agir ?

Déjà, poursuit Jean-Paul Delevoye dans son rapport, « des initiatives formidables se développent, fondées sur le ressort de la solidarité et de la proximité. Des hommes et des femmes  conjuguent leurs efforts, recréent du lien et produisent du sens à l’échelle locale.»

La réflexion du jour :
«Que peut apporter
chacun de nous
à la société ?
 »


@ Texte : Jean-Michel Touche

@ Illustration : Jean-Christophe Moreau

%d blogueurs aiment cette page :