JOYEUX NOËL

Que Noël soit pour tous un désir de paix et de fraternité !

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Copyright 2012 JMT

Chaque année, plusieurs occasions nous sont proposées pour mettre nos pensées au clair, nous retirer un moment d’un quotidien de plus en plus oppressant, de plus en plus accéléré, de moins en moins réfléchi car il faut aller vite, même si nous ne savons pas où nous allons.

Alors prenons le temps de penser, rien que penser, en laissant nos préjugés de côté, quels qu’ils soient.

Croyants ou non, que cette fête de Noël nous apporte le désir de paix et de fraternité dont notre humanité a aujourd’hui tellement besoin !

AMIS, JOYEUX NOËL !

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 4)

4 ème épisode du conte de Noël « Passage d’Ephrata »

Copyright 2012 JMT

Geneviève eut droit à un sourire glacial lorsque Jean-Baptiste revint chez lui. Malgré le visage fermé de son mari, elle ne put s’em­pêcher de lui faire part de l’idée qui lui était venue après leur conversation téléphonique.

Il fallait découvrir ce que regardaient les enfants. Ça ne faisait plus de doute, Geneviève avait eu tout le temps d’y réfléchir depuis que Jean-Baptiste lui avait raccroché sèchement, tout à l’heure. Dans les bras du Père Noël, les enfants regardaient quelque chose. Et ce quel­que chose les transportait de joie.

Question : quoi ?

Contre son gré, Jean-Baptiste accepta de re­tourner au magasin après dîner, en compagnie des enfants à qui Geneviève avait dit qu’il fal­lait trouver un mystère dans une vitrine. Tous quatre s’étaient couverts car la température était brusquement tombée au-dessous de zéro.

De rares badauds collaient leur nez contre les vitrines lorsque Maritti gara sa voiture le long du trottoir.

– C’est interdit, Monsieur le commissaire, rappela Emmanuel. Regardez. Vous ne con­naissez pas les panneaux ?

– Tais-toi, répondit le commissaire, nous sommes en service commandé.

Emmanuel prit l’air important et cala ses pas sur ceux de son père. Comme lui, il en­fonça les mains dans ses poches et fronça les sourcils.

– Alors, où est-ce ? demanda Geneviève.

Maritti les conduisit devant la troisième vitrine.

– Eh bien, les enfants, cherchez le mystère. Le premier qui trouve aura droit à une surprise.

Geneviève avait emporté quelques portraits et elle expliqua à Jean-Baptiste que ça pourrait les aider dans leur recherche.

Force fut de constater que ce n’était pas si évident. Marie et Emmanuel balayaient sys­tématiquement des yeux la vitrine dans tous les sens, mais ils ne découvraient rien du tout. Leur père rouspétait à voix basse, rappelant à sa femme qu’il l’avait prévenue, que ça ne servirait à rien, que les enfants, en guise de surprise, allaient attraper mal et qu’il fallait rentrer. Geneviève allait se rendre à l’évidence, lorsqu’elle poussa un petit cri.

Ne voulant pas être en reste, Emmanuel affirma qu’il avait vu lui aussi.

– Tu as vu quoi ? lui demanda son père.

– Attends, Jean-Baptiste, c’est quoi, ça ?

Maritti allait répondre quand, à son tour, il vit.

– Ah ! c’est curieux, effectivement.

Dans l’angle de la vitrine, à droite, se trou­vait quelque chose d’insolite. Cela ressemblait à une sorte de porte qui serait ouverte sur une ruelle, mais la réverbération d’un sapin de Noël illuminé, dans la glace de la vitrine, empêchait de bien voir.

À quelques mètres de là, un tas de vieux tis­sus posés sur le trottoir se mit en mouvement. Marie hurla de frayeur et courut se réfugier dans les bras de son père tandis qu’Emmanuel serrait la taille de sa mère et se cachait derrière elle. Le tas de tissus se leva et un homme ap­parut, bientôt suivi d’un berger allemand qui fila tout droit sur Emmanuel et lui renifla les jambes. N’eût été l’inattendu de la situation, Geneviève aurait éclaté de rire devant la tête d’Emmanuel qui ne faisait plus le fier.

– Calme, calme, ici ! ordonna l’homme.

Le chien baissa la tête et retourna vers le tas de tissus. Il remua la queue en s’approchant de l’homme, souleva du museau le coin d’une couverture sans couleur et disparut sous les hardes d’où il avait surgi.

– Vous cherchez, vous aussi ?

Maritti ne crut pas nécessaire de répondre. Il prit un air grave et se concentra sur la partie de la vitrine que lui avait montrée Geneviève. La lumière créait des reflets gênants sur la gla­ce. Portant ses mains au-dessus de ses sourcils, il plissa le front pour mieux voir.

Dans un angle, au fond de la vitrine, se trouvait une sorte de panneau en bois. Cela ressemblait à une porte placée en biais. Mais à quoi pouvait-elle servir ? Sa présence ne se justifiait pas dans le décor extravagant qui évo­quait la fable du lièvre et de la tortue.

– C’est de là qu’ils viennent.

Maritti se retourna et foudroya du regard le misérable qui avait quitté son tas de tissus et s’était approché de lui en silence.

– Comment le savez-vous ? Et d’abord, de qui parlez-vous ?

– Vous le savez bien, commissaire.

– Mais oui, c’est évident, regarde, confirma Geneviève. Cette porte est entrouverte. On dirait qu’elle donne sur une petite rue.

Jean-Baptiste se dit que tout le monde se liguait contre lui. Au moment où il allait se mettre en colère, toutes les lumières s’éteigni­rent brusquement et le boulevard se trouva plongé dans l’obscurité. Maritti sentit qu’on lui donnait un coup de coude contre sa han­che. Il voulut élever la voix pour rappeler que c’était lui qui incarnait l’autorité ici, lorsque le sans-logis déclara d’une voix simple, posée, absolument normale :

– Tenez, il arrive.

*    *
*

Montalet explosa. La disparition d’un père Noël devant son magasin (il ne voulait pas entendre parler de chute mortelle), c’était sans doute énorme. Mais celle du commissaire de police chargé de l’enquête, accompagné de toute sa famille, devant la vitrine, ça… ça… c’était insupportable !

Déjà Sandrine devait faire barrage devant les appels téléphoniques incessants de la presse, tandis que Montalet, enfermé dans son bureau avec Leclerc, frappait le bras de son fauteuil du plat de la main en répétant d’une voix lamentable : « On veut ma peau ! On veut ma peau ! »

Martin entra sans frapper, signe d’une grande agitation chez cet homme courtois et d’ordinaire plutôt réservé. Il tenait à la main un sac de femme en similicroco.

– On a trouvé ça au pied de la vitrine, fit-il en écartant les doigts et en laissant tomber l’objet sur le bureau de Montalet.

Leclerc fit le tour du bureau, prit le sac et se mit à le fouiller. Il ne put retenir un cri de surprise quand il eut ouvert un petit agenda de cuir fauve.

– C’est bien vrai, Monsieur Montalet, re­gardez, dit-il en tendant l’agenda.

Le directeur du magasin examina l’agenda sans rien remarquer d’intéressant.

– Lisez donc ! fit Leclerc. Ici ! Oui. Qu’est-ce que vous voyez ? 7

Penché vers Leclerc, Montalet regarda la première page et lut : « Geneviève Maritti… » Suivaient une adresse, un téléphone et un groupe sanguin. À la ligne « Personne à préve­nir en cas d’accident », une fine écriture fémi­nine avait écrit « Commissaire Jean-Baptiste Maritti », avec l’indication d’un numéro de téléphone mobile.

– Où l’a-t-on trouvé, dites-vous ?

– C’est l’équipe d’entretien qui l’a ramassé en nettoyant devant la vitrine sur les indica­tions d’un clochard. Un type qui prétend avoir tout vu, précisa Martin.

– Faites venir ce type, ordonna Leclerc.

– Ha ! vous n’y pensez pas ! protesta le di­recteur. Vous n’allez tout de même pas faire traverser tout le magasin par un clochard, une veille de Noël ! Si vous voulez l’interroger, fai­tes-le dehors ! S’il vous plaît !

Leclerc refréna une injure à l’intention du patron du magasin qui commençait à l’énerver passablement. Il regarda longuement le con­tenu du sac qu’il venait de vider sur le bureau. Cela ressemblait à ce que toutes les femmes emmènent d’ordinaire avec elles. Il se tourna vers Martin : « Où est votre clochard ? »

– Dehors. Il a élu domicile sur le trottoir, on n’a jamais réussi à l’en déloger.

– Eh bien, allons le voir.

– Quoi, moi aussi ? interrogea Martin. Si­déré, il commençait à se demander s’il n’aurait pas mieux fait de passer l’histoire du sac sous silence. Au moins, il aurait eu la paix.

– Pourquoi, Monsieur Martin ? Qu’est-ce que vous avez, tous, dans votre magasin, con­tre les clochards ?

Leclerc attrapa Martin par le bras et l’en­traîna avec lui vers les escaliers. Quelques minutes plus tard les deux hommes se trou­vaient dehors, à la recherche du clochard qui prétendait savoir où étaient passés Maritti et sa famille. Ils le découvrirent entre deux poli­ciers, gesticulant et hurlant, criant à tue-tête :« Je veux une prime, je veux une prime ! »

Leclerc le prévint qu’en guise de prime il allait passer les fêtes en prison s’il continuait à faire ce chahut.

– Alors, puisque tu sais tout, qu’est-ce que tu as à raconter maintenant ? Je t’écoute.

Devant l’air menaçant de Leclerc, le clo­chard se réfugia dans le mutisme.

– Tu sais ce que ça va te rapporter, de faire le malin et ensuite de ne plus rien vouloir dire ? Tu crois qu’on n’a que ça à faire, de s’occuper de minables qui n’ont rien vu et qui se rendent intéressants ?

Vexé, l’homme bomba le torse, se racla la gorge et répondit qu’il savait, mais que si on le brusquait il ne dirait rien, et que d’ailleurs il connaissait ses droits. Puis il fixa la partie droite de la vitrine, baissa la voix et dit : « Ils sont partis par là ! »

– Qui ça ? interrogea Leclerc.

– Eh bien, je l’ai déjà dit ! Les gens que vous cherchez. Et même le professeur. Il est venu me dire au revoir. Il a dit qu’il était invité à sui­vre Samuel et les autres. Moi, j’ai pas trop cru qu’il allait partir. Mais j’ai vu qu’il rejoignait Samuel. Ils sont entrés dans le passage, là (il tendit le bras vers la ruelle, au bout du maga­sin), et puis ils sont partis. Je les ai plus vus. J’ai appelé le professeur, il a pas répondu.

– Comment ça, « ils sont partis » ?

– Comment ça ? Mais comme je vous le dis. Pourquoi on ne me croit jamais, moi ? Ils sont partis, voilà tout.

– Mais où ?

– Eh bien… où, je n’en sais rien. En tout cas, ils ont pris le passage, là.

Fatigué d’entendre ces bêtises, Leclerc haussa les épaules et tourna le dos au clochard. Il allait regagner le magasin quand l’homme lui prit le bras.

– Et ça, c’est quoi ?

Leclerc écarquilla les yeux et poussa un « Oh ! » de surprise. Il venait à peine de bou­ger, et de là où il se trouvait à présent il distin­guait très bien une sorte de porte qui s’ouvrait, au fond et à droite de la vitrine.

Il fit quelques pas jusqu’à la ruelle et lut la plaque : Passage d’Éphrata.

 

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

 

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 3)

Copyright 2012 JMT

 

° ° °
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Samuel serrait très fort le petit morceau de tissu qu’il tenait à la main, souvenir de Benjamin. Malgré lui, il était revenu devant le magasin et longeait les vitrines. Bien qu’il ait mis une écharpe de couleur terne, relevé le col de son manteau, et qu’il soit venu sans son ap­pareil, les vendeurs des stands de rue l’avaient tous reconnu. À commencer par Magdalena, une fille mi-bohémienne, mi-beurette qui vendait des poêles à crêpes dans un courant d’air glacial et tentait de se réchauffer en ap­prochant ses mains d’une plaque électrique branchée en permanence. Elle s’y était un jour brûlée mais ne s’était pas plainte, de crainte de perdre cet emploi de fortune.

Devant la mine dépitée de Samuel, Mag­dalena n’osa pas le questionner. Elle prépara une crêpe sur laquelle elle étendit une double ration de confiture, et la lui tendit en silence. Un sourire malheureux éclaira le visage de Sa­muel. Il mangea maladroitement la crêpe tout en regardant la vitrine, la dernière, celle qui se trouvait à l’angle de cet étroit passage dont personne ne semblait avoir remarqué l’exis­tence. Celle devant laquelle avait coutume de se mettre Benjamin pour les photos.

Avant l’arrivée des enfants, Benjamin ar­pentait le trottoir dans son costume trop grand pour lui, et se penchait devant des misérables qui émergeaient du sommeil au milieu des har­des dont ils avaient fait leur logis. L’un d’eux possédait un chien qui lui léchait les mains en remuant la queue. Le Père Noël allait au-de­vant de ces pauvres bougres en détresse et leur parlait. Qu’aurait-il pu leur offrir d’autre, lui qui ne possédait rien sinon la parole de vérité qu’il avait reçu mission de prodiguer ?

 

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La première année, les clochards des bou­levards avaient pris Samuel et Benjamin pour des fous. Surtout Benjamin, avec son costume rouge et sa fausse barbe qu’il lissait comme si elle était vraie. Il leur parlait de Dieu et de la vie éternelle, à eux, sortes d’épaves dont l’ave­nir se limitait au quart d’heure qui venait.

– Qu’est-ce tu veux j’en foute, mon vieux, d’la vie éternelle ! Où j’la mettrais, d’abord, ta vie éternelle ? T’es sympa, mais qu’est-ce tu veux j’en foute, dis !… Et le clochard éclatait d’un rire aviné, à défaut de café au lait.

Il y en avait un, pourtant, qui écoutait Benjamin et lui donnait la réplique. Ceux de la rue l’appelaient le professeur. Pas question de se disputer avec lui. Pas question de le voir dans un état second, la bouteille à la main. Ou alors une bouteille de jus d’orange, seule dou­ceur qu’il acceptait. Le professeur mettait un point d’honneur à se raser chaque jour, sauf en plein hiver parce que la lame aiguisée lui tirait alors la peau et y traçait de longues estafilades qui saignaient longtemps.

Quand il voyait Benjamin, il s’asseyait, faisait place nette autour de lui et l’invitait à le rejoindre sur le bout de tapis qu’il avait sauvé, dernier souvenir d’un passé que l’on devinait confortable et dont il avait conservé un art de vivre encore empreint de dignité.

– Revenons à notre conversation d’hier, di­sait-il invariablement, même lorsque les deux hommes ne s’étaient pas parlé depuis plusieurs jours.

Tous deux se mettaient à discuter avec animation, jusqu’au moment où Samuel an­nonçait les premiers clients et demandait à son frère de le rejoindre devant la vitrine. Le professeur regardait partir Benjamin avec nos­talgie car, lui excepté, il n’avait personne à qui parler des problèmes importants de la vie.

Aussi l’accident de la veille l’avait-il boule­versé. Non pas tant que le Père Noël ait fait une chute mortelle, ça, c’est la vie… Mais plutôt que l’on n’ait retrouvé que de la terre dans son vêtement. « Tu es poussière et tu re­deviendras poussière… », avait-il répété toute la nuit.

– Samuel, appela-t-il quand il vit passer le photographe, Samuel, je vais finir par croire que ton frère avait raison et que tout ce qu’il m’avait dit est vrai.

Samuel hocha la tête en silence. Benjamin et lui avaient vécu ensemble depuis un si grand nombre d’années qu’il ne pouvait envisager, voire même imaginer, de se retrouver seul à présent. Il est vrai qu’il avait reçu la visite de la brise légère, la veille, dans la petite chambre. Mais que devait-il faire à présent ? Il allait s’ac­croupir auprès du professeur quand il sentit une main se poser sur son épaule. Surpris, il se retourna.

– C’est vous, le photographe ?

Samuel acquiesça.

– Venez, le commissaire veut vous parler.
– N’y va pas, Samuel, conseilla le professeur.
– Au contraire, dit Samuel, nous devons parler. C’est pour ça que nous sommes venus ici. Et il suivit Leclerc.

Sans son éternel appareil de photo, il faisait tout petit, tout replié sur lui-même, gauche comme un polichinelle qui aurait perdu sa bosse sans parvenir à se tenir droit. Sur son passage les sans-logis le suivaient des yeux, es­pérant qu’il les regarderait pour qu’ils puissent lui sourire, eux aussi. Ils n’avaient que cette richesse à offrir. Maritti s’était installé chez Martin qui n’appréciait pas outre mesure d’héberger le policier. D’autant que celui-ci lui demandait de les laisser seuls lorsqu’il recevait un employé pour l’interroger. Pour l’instant, son enquête piétinait et il plaçait de grands espoirs dans sa rencontre avec Samuel.

Quand Leclerc arriva en compagnie du photographe, Maritti se leva d’instinct et lui serra la main, ce qui surprit son adjoint. Il lui désigna une chaise et se rassit. Tout près de lui Martin salua également Samuel et chercha quelques mots aimables et de circonstance. Il allait lui parler quand le téléphone sonna. Il répondit, fit « Oui, naturellement » et tendit le combiné à Maritti. « C’est pour vous, com­missaire. »

– Jean-Baptiste, j’ai compris, pour les pho­tos, annonça la voix de Geneviève.
– Écoute ! Je travaille. Tu me diras ça se soir.
– Mais écoute-moi, nom d’une pipe ! C’est agaçant à la fin d’être toujours prise pour une imbécile. Je te dis que je sais maintenant, pour les photos.
– Tu sais quoi, exactement ?
– Je sais ce qu’il y a de bizarre. Je les ai bien regardées, une à une. J’ai mis du temps, mais j’ai compris.
– Geneviève, que tu aies compris, j’en suis ravi pour toi. Ce qui m’intéresse à présent, c’est de savoir ce que tu as compris. Ou alors ce n’était pas la peine de m’appeler.
– Eh bien, les enfants regardent tous la même chose. Ce n’est pas possible autrement. Ils ont tous les yeux tournés dans la même direction. Ils ont tous le même sourire. Alors j’en conclus qu’ils voient quelque chose qui les excite, ou les intéresse, je ne sais pas. Il faudrait que tu ailles voir la vitrine, il y a certainement quelque chose qui s’y trouve et qui explique­rait tout.

Maritti supportait difficilement qu’on le mette sur la voie. Sa femme pas plus que les autres. Il lui répliqua qu’il avait déjà regardé, qu’il savait ce qu’il avait à faire et que…

– Mais mon chéri, interrompit Geneviève, ce que j’en dis, moi, c’est pour toi. Ton en­quête, je n’en connais rien. Ce n’est pas moi qui la conduis, bien sûr, c’est toi qui as tous les éléments en main. Allez, je te quitte, mon chéri. Rappelle-moi si tu as besoin de quelque chose.

Dans son bureau, Maritti aurait lancé un juron bien senti, histoire de se calmer. Ça l’aurait aidé. Mais chez Martin il n’osa pas et rumina en silence. Puis il se tourna vers le chef du personnel.

– On peut regarder la vitrine devant laquelle s’est produit l’accident ? demanda-t-il.

Bien qu’il n’en vît pas l’utilité, Martin ac­quiesça. Il mit une écharpe autour de son cou, enfila son manteau et dit : « Suivez-moi. » En compagnie de Maritti, Leclerc et Samuel, il sortit et se dirigea vers la vitrine.

– Où se trouvait votre collègue quand il portait les enfants ? demanda Maritti en se tournant vers Samuel.
– A peu près ici, répondit le photographe.
– Pourquoi ?
– Mais… pourquoi ? Pourquoi pas…
– Ah ! Ne finassez pas, vous ! Je commence à en avoir assez de cette histoire où tout le monde met son grain de sel pour obscurcir la situation. Si je vous demande pourquoi, j’ai mes raisons.

Samuel s’avoua incapable d’éclairer le com­missaire. Il affirma que l’emplacement avait été choisi par son frère.

– Ah ! c’était votre frère ? Première nouvelle. Bon, alors, qu’est-ce qu’il trouvait de particu­lièrement bien, devant cette vitrine ?
– Lui, il ne devait pas trouver grand-chose, il était aveugle.
– Comment ?…
– Oui, il était aveugle. Mais… comment dire ?.. Il voyait autrement.

Maritti ne put s’empêcher de penser à Geneviève. Elle n’était pas aveugle, bien sûr, mais dans certaines situations, elle avait elle aussi le don de trouver des solutions, même si la plupart des éléments lui manquaient. Comment était-ce possible ? se demanda-t-il. Il questionna Samuel sur les événements de la soirée et sur ce qui, d’après lui, avait provoqué l’accident.

Samuel expliqua à voix lente, avec le parler laborieux de ceux qui maîtrisent mal la langue dans laquelle ils s’expriment, que Benjamin avait vu un homme prêt à se jeter du haut de la coupole.

– Attendez, le coupa Maritti. Vous venez de me dire que votre frère était aveugle.
– C’est exact. Mais ce n’est pas ça qui l’em­pêchait de voir. Enfin… voir n’est pas forcé­ment le mot. En réalité, il sentait les choses. Il les comprenait. Parfois même quand je lui disais ce que je voyais, il m’expliquait ce qui était en train de se passer.
– Quelqu’un sur une coupole, tout de même, vous n’allez pas me faire croire qu’un aveugle peut voir ça, surtout la nuit tombée !
– Mon frère a les yeux de la foi. Il est com­me ça, Benjamin.
– Il était, corrigea Maritti.
– Non, il est.

Maritti se contenta de hausser les épaules.

Cette vitrine, qu’avait-elle de si particulier ? En compagnie de Leclerc et de Martin, le commissaire examina le décor avec attention, de haut en bas et de gauche à droite. Il ne dé­cela rien d’anormal ni rien qui pût amuser ou plaire particulièrement aux enfants.

– Comment avez-vous choisi la vitrine de­vant laquelle vous vous êtes installés pour faire les photos des gosses ? demanda de nouveau Maritti.

Samuel rappela au commissaire qu’il avait déjà répondu à cette question. C’était Ben­jamin qui avait choisi l’emplacement la pre­mière année. Ensuite ils étaient toujours reve­nus devant la même vitrine, quel que soit le thème de sa décoration. Maritti voulut savoir pourquoi mais Samuel affirma qu’il ne savait pas exactement. « Benjamin sentait des choses que j’ignorais. Vous pensez, depuis le temps que nous étions en mission… Mais à présent je crois que nous allons retourner au pays. La mission est terminée.»

Ne doutant pas que l’esprit de Samuel ne fût quelque peu dérangé, Maritti lança un coup d’œil désespéré vers Leclerc qui retenait mal son envie de rire. Martin, de son côté, ne se sentait pas totalement indispensable, aussi s’excusa-t-il pour regagner son bureau. Quant à Samuel, sans que personne n’y ait pris garde, il avait purement et simplement disparu. Le commissaire jura entre ses dents.

A suivre.

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 2)

Second épisode du conte de Noël : PASSAGE D’EPHRATA

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 ° ° °       EPISODE 2      ° ° °

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– J’ai un problème. Commencez sans moi, annonça la voix dans le combiné du télé­phone.
– Tu en as pour longtemps ? interrogea Ge­neviève.
– Ça, je serais bien en peine de le dire !
– Tu avais promis aux enfants…
– Moi, ma chérie, on ne m’a rien promis du tout. J’ai un mort sur les bras, et ce soir je ne l’avais pas demandé. Mais vu la façon dont ça se présente, ça ne sera pas forcément du gâteau.
– Mais c’est quoi ? protesta Geneviève. Tu fais toujours des mystères. C’est agaçant à la fin. C’est quoi, ton affaire ?

Dans le commissariat de quartier dont il avait la responsabilité, Maritti se racla la gorge et ne répondit pas. Il se contenta de regarder la nuit à travers la fenêtre étroite de son bureau, et haussa les épaules. La voix de sa femme vibrait dans le téléphone mobile de Jean-Bap­tiste Maritti, commissaire bientôt promu divisionnaire.

– Arrête de jouer les policiers et sois un peu père de famille, Jean-Baptiste. Tu m’entends ?

Maritti se sentit brusquement vidé, abattu, malheureux. Et cela sans raison. C’était ridicule, cette histoire de Père Noël qu’on lui mettait sur les bras. Une histoire tordue de plus. Dieu sait s’il en avait récolté, des coups fumeux, au cours de sa carrière. À croire que tous les trucs invraisemblables devaient lui échoir. Mais ce soir, cette affaire de Père Noël le désorientait complètement. Pour un rien, il raccrocherait au nez de sa femme. Elle aurait dû s’habituer, depuis le temps. On n’est pas femme de poli­cier sans être rompue aux dîners gâchés, aux soirées manquées, aux nuits solitaires.

– Écoute, Geneviève, je sens que c’est parti­culier, ce soir. Si je t’en parlais maintenant, par téléphone, tu te demanderais si je suis sérieux. Alors je t’en prie, fais comme d’habitude en pareil cas, commencez sans moi.
– Mais les enfants ?
– Les enfants, on verra ça demain. D’ailleurs il reste encore deux jours maintenant avant Noël. Ce soir j’ai besoin de calme. Je t’em­brasse.

Maritti rougit en prononçant ces derniers mots, gêné par la présence d’un journaliste que l’on venait d’introduire dans son bureau. L’homme se tenait devant lui, regardant sa montre pour faire comprendre qu’il était pressé.

– Je vous préviens, déclara Maritti, je ne sais rien, je n’ai encore rien vu, alors pas de déclaration.
– Juste une précision, commissaire, c’est vrai cette histoire de sable qu’on aurait trouvé dans le costume du Père Noël ?
– Ça… fit Maritti, ça… Je n’en sais rien.
– Mais les pompiers ont dit qu’il n’y avait pas de corps, rien du tout. Un type ne tombe quand même pas du dernier étage d’un grand magasin pour s’évaporer.
– Vous pensiez que c’était impossible ? fit Maritti au comble de l’énervement. Eh bien, maintenant, vous penserez le contraire.
– Mais… vous l’avez vu de vos propres yeux ?

Le commissaire haussa les épaules d’un air las. Il n’arriverait jamais à comprendre les jour­nalistes et leur manie de vouloir des réponses à tout, tout de suite. Dans la vie, il y a ce que l’on sait expliquer, et le reste. Et le reste, tant qu’on ne comprend pas, on ferait mieux de ne pas en parler.

– Non, je ne l’ai pas vu. Mais je viens de lire le rapport des pompiers. Et eux, ce sont des gens à qui on peut faire confiance. Ils disent ce qu’ils voient, et rien d’autre. Je n’ai aucune raison de mettre en doute leurs affirmations. Alors écoutez, on vous tiendra au courant, d’accord ? Maintenant, s’il vous plaît, j’ai du travail.

Mécontent, persuadé qu’on lui cachait quelque chose, le journaliste se retira en jurant que sa direction appellerait le préfet le lende­main aux premières heures. Maritti haussa à nouveau les épaules et fut pris de bâillements. Il demanda un café, mit trois sucres, et but lentement, à petites gorgées. Puis il se leva et attrapa son parka.

– Je fais un tour là-bas. Leclerc, appela-t-il, tu viens avec moi.

L’adjoint de Maritti rejoignit le commis­saire et les deux hommes descendirent par un petit escalier pour déboucher à deux pas de la voiture de service. Leclerc s’installa au volant. « Je mets le gyrophare ? » Maritti déclara que ce n’était pas la peine.

– Tu es au courant ? questionna Maritti.
– Oui. C’est une embrouille, ce truc. C’est impossible.

Le reste du parcours se fit en silence. De dix ans le cadet de Maritti, Leclerc paraissait cependant plus âgé. Sans doute parce qu’il n’avait plus qu’une maigre couronne de che­veux autour du crâne. Il aurait aimé rentrer chez lui, ce soir. Sa femme l’attendait, Félicie également, leur petite fille de trois ans. Mais Leclerc avait choisi ce métier par vocation, conscient des contraintes qu’il imposait. Quand on tombe sur un patron comme Ma­ritti, ce n’est pas drôle tous les jours, bien sûr, mais c’est fou ce que l’on apprend.

Maritti, c’était quelqu’un dont on affirmait que dans le travail il ne riait jamais. Pourtant on se bousculait pour rejoindre son équipe. Exigeant, parfois cassant, le cerveau en perpé­tuelle ébullition, il passait son temps à lancer de nouvelles pistes. Un CdC, prétendait Le­clerc. « CdC », pour « caractère de cochon ». Mais un vrai patron qui assumait toujours ses responsabilités et couvrait ses hommes en cas de problème.

Comment faisait-il pour comprendre avant les autres ?

– Ce type, prétendait Leclerc, il fonctionne comme un ordinateur. Il passe en revue une multitude de coups pendant que vous perdez votre temps sur une ou deux hypothèses. Fa­talement il finit par trouver une combinaison qui donne des résultats. Après, il ne reste plus qu’à transformer les indices en preuves, et le tour est joué. Un malin, ce Maritti.
– Leclerc, questionna le commissaire, je peux te poser une question ?

Concentré sur la circulation qui devenait de plus en plus dense au fur et à mesure qu’ils approchaient des grands boulevards, Leclerc émit un grognement.

– Tu es croyant, toi ?
– Ce n’est pas une question à poser au bou­lot, Maritti.
– Ça te gêne que je te demande ça ?
– Non ! Enfin… Enfin si… ça me gêne plu­tôt. Pourquoi tu me demandes ça, d’abord ?
– Euh !… Peut-être parce que c’est bientôt Noël ? Bon ! Laisse tomber, maugréa le com­missaire. De toute façon on arrive, tu n’as plus le temps de répondre. Tiens, arrête-moi ici.

Maritti descendit et se rendit auprès des policiers en tenue qui le saluèrent. Puis il demanda à voir la robe du Père Noël et pesta quand on le conduisit vers un fourgon.img_1253

– Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée là où elle est tombée ? hurla-t-il furieux. Et le sable, où est-il, le sable ? Qu’est-ce qu’on en a fait ?

Un jeune agent expliqua timidement qu’il avait cru bon de l’envoyer au laboratoire d’analyse sans perdre de temps.

– Bravo, commenta Maritti. C’est la pre­mière chose intelligente que j’entends depuis qu’on m’a parlé de cette affaire.

Le jeune agent rougit.

Bien qu’il se fît tard, il y avait encore du monde dans la rue où régnait l’atmosphère particulière des veilles de fêtes. Les parents avaient ramené chez eux les enfants les plus jeunes, et le véhicule de la télévision était parti depuis longtemps. Mais de nombreux ba­dauds, insouciants, allaient et venaient, d’un magasin à l’autre, certains chargés de paquets multicolores. Ils ignoraient le drame qui venait de se dérouler.
En compagnie de Leclerc qui avait garé la voiture, le commissaire longea le trottoir, s’arrêtant devant chaque vitrine, se faisant expliquer ce que représentaient les différentes scènes, la raison des couleurs, le fonction­nement des automates. Il ne prenait aucune note, comptant sur sa mémoire pour retenir toutes les indications qu’on lui fournissait.
Maritti voulut savoir où se trouvaient exac­tement le photographe et le Père Noël avant le drame. On lui désigna une vitrine, la dernière, à l’angle d’une étroite ruelle déserte et sombre. Pourquoi avaient-ils choisi cet emplacement ?

– Ça mène où, ce coupe-gorge ? interrogea Maritti.

Personne ne fut en mesure de lui répondre. Sorte de boyau étroit, le passage s’enfonçait entre le grand magasin et l’établissement voi­sin, mais l’obscurité ne permettait pas d’en savoir plus.

– Allez, Leclerc, on rentre. Et demain il fau­dra voir ce passage d’un peu plus près.

° ° °

Geneviève tourna la tête quand Jean-Bap­tiste rentra chez lui.

– Les enfants ont attendu, mais ils tom­baient de sommeil.

Encore dans le vestibule, Maritti haussa les épaules.

– Ça ne te fait rien que les enfants t’aient attendu ? demanda Geneviève avec une pointe d’énervement dans la voix. Ce n’est rien, à tes yeux, des enfants qui attendent leur père parce qu’il leur avait promis de passer la soirée avec eux ? Je ne parle même pas de moi…

Jean-Baptiste s’efforça de sourire. « Dans mon métier, tu le sais très bien, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, ma chérie. »

Geneviève voulut répondre, puis choisit de se taire. Cela ne servait à rien, ces discussions où chacun allait chercher des raisons parfois futiles pour se justifier. Elle se cala dans le canapé, tassa la place à côté d’elle et invita d’un geste Jean-Baptiste à s’asseoir. Maritti s’approcha, prit une cigarette sur la table basse et l’alluma.

– Éteins-la, Jean-Baptiste. Ça aussi tu l’as promis aux enfants.

Décidément, il en avait promis, des choses, le commissaire ! À regret il écrasa la cigarette, s’assit, s’enfonça profondément dans le canapé et croisa ses mains derrière sa nuque.

– Alors, questionna Geneviève, on peut sa­voir de quoi il s’agit, cette fois ?

Jean-Baptiste ferma les yeux et soupira : « Tu veux savoir ? Le Père Noël est mort ce soir. »
– Tu ne peux pas être sérieux cinq minutes ? protesta Geneviève en fronçant les sourcils.
– Je ne blague pas, c’est tout ce qu’il y a de plus véridique.
– Heureusement que les enfants sont cou­chés. Eux qui sont si fiers de toi, ils seraient furieux.
– Alors ils le seront demain. Parce que c’est vrai.

° ° °

Une immense fenêtre ouvrant sur la rue donnait un peu d’allure à la chambre minus­cule qu’occupaient Benjamin et Samuel, au dernier étage d’un immeuble sans style, bâti­ment plat au crépi rongé par endroits. Des tags hautement colorés encadraient la porte d’en­trée en verre sur laquelle l’EDF avait apposé un avis de passage pour les compteurs.

Pour la première fois, Samuel reçut la lai­deur de l’endroit comme un coup dans l’esto­mac. Le blanc sale du vestibule et la porte mé­tallique noire de l’ascenseur, auxquels il n’avait jamais prêté attention jusque-là, lui donnèrent envie de partir, de rentrer. Oui, rentrer, retrou­ver Benjamin, là-bas, au pays…
Mais Samuel savait que sa mission n’était pas achevée. Benjamin avait-il eu le beau rôle, lui qui s’en était allé le premier ?
Samuel appela l’ascenseur, attendit l’ouver­ture de la porte intérieure et s’engagea dans la cabine après avoir laissé monter une jeune femme aux goûts vestimentaires agressifs.

– Où allez-vous ? demanda-t-il.
– Cinq ! répondit la jeune femme du bout des lèvres, sans le regarder. Comme si la proxi­mité de ce type mal vêtu et mal rasé la gênait.

Au cinquième étage elle descendit, sans ré­pondre au « Bonsoir » que lui adressa le pho­tographe de la voix la plus douce possible. Sa­muel quitta lui aussi l’ascenseur qui n’allait pas plus haut. Il fallait prendre l’escalier de service pour gravir les deux derniers étages. Serrant son appareil contre sa poitrine, par habitude, il monta lentement les marches de bois blanc, perdu dans ses pensées. Il savait qu’au bout du couloir il tournerait à gauche, ouvrirait avec la clé qu’il avait la malencontreuse manie de coincer dans la serrure, et entrerait dans la chambre.

Il y entrerait seul.
Pour la première fois.
Sans Benjamin.
Samuel sentit monter en lui les paroles d’un psaume. Cela ne s’était jamais produit depuis le début de leur mission, et voilà que les pa­roles revenaient avec insistance, comme pour l’empêcher de penser à autre chose, comme pour l’envahir tout entier.

« Qu’as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ?  »

Une fois entré dans la chambre, Samuel posa son appareil de photo sur le lit de Benjamin et regarda l’un des derniers portraits qu’il avait fait, près de la vitrine des traîneaux. Devant ce cliché médiocre d’un Père Noël droit comme un « i », caché derrière sa barbe et son capu­chon rouge, qui donc aurait pu imaginer que ces yeux, fermés à tout jamais, avaient la faculté de voir ce que les autres ne savaient discerner ?
Samuel demeura immobile un instant et regarda la chaise sur laquelle Benjamin ne viendrait plus s’asseoir. La parole du psaume retentit de nouveau à ses oreilles. Alors il aban­donna toute résistance et laissa monter en lui la fatigue de ces années innombrables durant lesquelles, en compagnie de son frère, il avait à sa manière tenté d’annoncer au monde cette nouvelle incroyable : « Aujourd’hui un Sau­veur vous est né ! »

– Mon Dieu, pensa Samuel, comment avons-nous fait pour que le monde s’écarte ainsi de Toi ? Comment avons-nous pu faillir à notre mission ?

Sous la poussée d’une rafale de vent, la fe­nêtre s’ouvrit. Samuel voulut la fermer, mais une voix lui dit de n’en rien faire.

– Laisse, Samuel, laisse.

Étonné par cette voix qui s’adressait à lui pour la première fois, se demandant s’il ne divaguait pas après la disparition de son frère, Samuel s’approcha pour repousser les deux battants.

– Tu vois, Samuel, je te dis de laisser, et toi qui me connais, tu insistes pour clore cette fe­nêtre par laquelle je te parle. Comment, dans ces conditions, t’étonner que les hommes pa­raissent ne pas vous avoir entendus, Benjamin et toi ?

Samuel baissa la tête et dit : « Parle, Sei­gneur, ton serviteur écoute. »

– Le monde est libre, Samuel. Je l’ai voulu ainsi. Aurais-je aimé des esclaves obligés de m’adorer ? Aurais-je aimé des enfants sou­mis ? Non, Samuel. J’aime les hommes pour ce qu’ils sont, même quand ils me quittent, même quand ils sont enfants prodigues. C’est pour cela que je les ai voulus libres. Tu com­prends ?

Un mélange de tristesse et de joie profonde agita Samuel. Aussi vieux fût-il, il aurait aimé, pareil à un enfant, laisser aller ses larmes et pleurer son frère. S’abandonner. Dire : « Mon Dieu », tout simplement. Et se fondre dans ce plus grand que l’homme qui est en l’hom­me.

– Eh bien, fais-le donc, dit la voix.
– Quoi ?
– Mais… ce dont tu as envie, voyons. Dis « Mon Dieu » et laisse-toi aller.
Samuel releva la tête. « Mon Dieu », mur­mura-t-il.
Un souffle léger ouvrit en grand les deux battants de la fenêtre.

° ° °

23 décembre

Maritti avait passé une mauvaise nuit, étonné de constater l’importance que prenait cette fichue histoire de Père Noël. Il devait être trois heures quand il s’était réveillé la première fois. Ensuite il avait vaguement somnolé, es­sayant de faire le vide dans sa tête et sachant que ses efforts resteraient vains, comme cha­que fois qu’une affaire le tracassait.

– Tu veux une tisane ? avait proposé Gene­viève en se retournant, à moitié endormie.
– Non, merci.
– Alors, dors !
– Oui, oui, ne t’occupe pas de moi.

Au petit matin de ce qui aurait dû être une journée de vacances, Maritti se leva et prit une longue douche. Se dirigeant à pas de loup vers la cuisine, il se prépara un café, avala une demi-baguette et laissa un mot : « Je reviens dès que possible, embrasse les enfants. »
Leclerc se trouvait déjà au bureau lorsque Jean-Baptiste y arriva. Il tenait un fax à la main et paraissait surpris.

– Tiens, dit-il en tendant le papier à Maritti, regarde.

Sans prendre le temps de retirer son parka, le commissaire prit le fax et s’assit sur un coin de table. Le laboratoire disait avoir analysé la terre et le sable : on n’y avait rien décelé d’anor­mal. La seule chose que le laboratoire pouvait signaler, c’était la présence de quelques traces de colorant rouge dont il n’avait pas encore été possible de déterminer la nature, mais on y travaillait. En outre, il y avait beaucoup de poussière.

– De la poussière ! C’est marrant, non ? De la poussière dans le costume du père Noël ?
– Arrête, avec ton histoire de poussière ! grommela le commissaire. Dis-moi plutôt si on a des nouvelles du photographe qui tra­vaillait avec le disparu.
– Ah ! fit Leclerc, tu as dit « disparu ».
– Eh bien, oui, que veux-tu que je dise ?
– L’accidenté, par exemple. On a des traces, non ?
– De quoi veux-tu parler ?
– De la terre.

Maritti haussa les épaules. Comme la veille il invita Leclerc à le suivre, et tous deux parti­rent pour le magasin.

 

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La foule des grands jours se pressait sur les boulevards, filtrée à l’entrée des boutiques par des vigiles pas très regardants. Bien qu’il fût tôt, des clients avaient terminé leurs emplettes et se dirigeaient vers le métro, les bras chargés de paquets.

– Tu as fait tes cadeaux, toi ? demanda Le­clerc.
– Moi, en fait, c’est Geneviève qui s’en charge.
– Oui, mais pour elle, tu as pris quoi ?
– Si je lui offrais un mari pour trois jours de suite, je crois que ça serait le plus beau des cadeaux que je pourrais lui faire.
– Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?
– D’avoir retrouvé le Père Noël.

Leclerc éclata de rire.

– Ne ris pas trop fort, conseilla Maritti. On est dans la même enquête, je te signale.

Dès qu’ils se firent annoncer auprès de Montalet, le directeur du magasin vint à leur rencontre et les fit entrer dans son bureau. Il leur dé­clara que pour lui tout était terminé. Il avait fait nettoyer le trottoir, enlever toute trace de l’incident, et il ne demandait qu’une chose : qu’on laissât à présent son personnel travailler et les clients faire leurs achats.

– C’était assez pénible comme ça, hier, con­clut-il.
– Le Père Noël, c’était un de vos employés ? interrogea Maritti.
– Bien sûr que non, voyons ! Nous n’avons pas de Père Noël à l’organigramme. Ça aurait l’air de quoi ?
– Vous êtes sûr ?
– Commissaire, enfin !

Montalet proposa du café à ses visiteurs puis convoqua le chef du personnel.

– Oui, bonjour, Martin, bonjour. Dites-moi… oui, merci, on ne voit plus rien, c’est parfait. Bon. J’ai une question à vous poser. Dites-moi, ce fameux Père Noël d’hier, ce n’était pas quelqu’un de chez nous, bien sûr ?

Montalet resta un instant immobile, les lèvres légèrement pincées. Il semblait agacé. Le chef du personnel, lui, paraissait mal à l’aise.

– Enfin Martin, ce n’est tout de même pas quelqu’un que vous aviez engagé ? Vous ne le connaissiez pas, ce type, enfin je veux dire ce Père Noël ?

– Eh bien, c’est-à-dire…
– C’est-à-dire quoi ? fit Montalet qui com­mençait à perdre patience.
Voyant la tension qui montait entre les deux hommes, le commissaire se leva et s’adressa directement à Martin.
– C’est important, Monsieur. Il faut que vous nous disiez ce que vous savez. Je vais vous apprendre quelque chose, moi. Il n’y avait personne dans le costume qui est tombé sur le trottoir.
– Personne ? C’est impossible ! On m’a dit qu’il était tombé de la coupole… Ça serait vrai, alors, cette histoire de sable et de pous­sière que l’on raconte ?

Maritti hocha la tête et demanda calme­ment : « Alors, vous le connaissiez ? »

Oui, Martin le connaissait. Depuis plu­sieurs années, ils venaient toujours le trouver au milieu de l’automne, oui, tous les deux, le photographe et le Père Noël, pour faire des photos d’enfants… « Je n’ai jamais eu le courage de leur dire non… ils avaient l’air si misérables… »

– Martin ! intervint Montalet, on ne met pas des misérables devant nos vitrines, voyons !
– Mais personne ne remarquait leur état, se justifia Martin. Si je n’en avais rien dit, person­ne n’aurait rien su. Ils demandaient seulement la permission de faire des photos d’enfants à l’occasion de Noël. Il n’y avait d’ailleurs que le photographe qui parlait. L’autre paraissait si vieux, si usé, on aurait dit une momie.
– Une momie ? intervint le commissaire. Pourquoi une momie ?
– On aurait dit qu’il était vieux comme le monde. Il avait toujours des lunettes de soleil. Ils m’ont fait pitié dès la première fois que je les ai vus. Ça fait quatre ou cinq ans qu’ils viennent. Chaque fois, ils me donnent quel­ques photos d’enfants dans les bras du Père Noël quand ils ont terminé leur saison… pour autant que l’on puisse appeler ça une saison. Là, si rien ne s’était passé, ils seraient partis demain soir. Ils faisaient toujours ça : ils res­taient jusqu’au soir de Noël. Avant de partir, ils venaient tous les deux dans mon bureau et me donnaient quelques photos. Oh ! rien de formidable. Comme je vous disais, des enfants dans les bras du Père Noël. Ça avait l’air de leur faire plaisir de me les donner. Alors je les remerciais, et une fois qu’ils avaient quitté mon bureau je mettais les photos dans une boîte et je n’y pensais plus. Jusqu’à l’année suivante.

Maritti demanda si le chef du personnel avait gardé les clichés. Martin répondit qu’il ne se rappelait pas les avoir jetés.

– On peut les voir ? demanda le commis­saire.

Le chef du personnel regagna son bureau en compagnie de Maritti et de Leclerc, lais­sant Montalet à peine rassuré, qui poussait des petits « Qu’est-ce que c’est que cette histoire, encore… » presque inaudibles.

Martin retrouva assez vite la boîte dont il avait parlé, l’ouvrit et en fit tomber le contenu sur une table, à côté d’un fax. Des dizaines de portraits d’enfants dans les bras d’un vieil homme habillé en rouge. Rien de passionnant. Les photos se ressemblaient toutes.

– C’est curieux, toutes ces photos, déclara cependant Leclerc. Vous ne trouvez pas ?

Maritti se pencha et les regarda de plus près. Il ne trouvait rien de remarquable à cette collection de portraits qui avaient un vague air d’autrefois.

– Je ne sais pas quoi, mais il y a quelque chose de curieux, maintint Leclerc.

Les trois hommes examinèrent attentive­ment les clichés. Le chef du personnel et le commissaire ne trouvaient rien d’anormal à cette série de photos plutôt banales. Des photos d’enfants dans les bras d’un homme au visage masqué par une barbe blanche et un capuchon rouge.

– Tu as la berlue, Leclerc, marmonna Ma­ritti qui détaillait un tirage un peu plus grand que les autres et s’efforçait de distinguer, der­rière la fausse barbe qui l’abritait, les traits de l’homme qui jouait le Père Noël. La réflexion de Martin lui revenait à l’esprit. Il devait avoir une drôle de tête, cet individu que Martin avait comparé à une momie.

Ce qui le surprenait, c’est que les enfants n’avaient pas peur. Au contraire, ils souriaient tous alors qu’un type qui ressemble à une mo­mie, même bien masqué par une barbe pos­tiche, ça aurait dû les effrayer. Le problème, dans cette affaire, c’était l’absence de corps. Autrement, le cas aurait été vite classé.

– Vous pouvez convoquer le photographe ? demanda Maritti au chef du personnel.

Martin répondit tout d’abord qu’il n’avait pas ses coordonnées, puis il se rappela que les deux hommes avaient laissé une vague carte avec leurs noms. S’il ne l’avait pas jetée, elle devait se trouver avec les innombrables pros­pectus, annonces, lettres et autres propositions qu’il conservait au cas où…

Il fouilla longuement avant de trouver ce qu’il cherchait. Maritti lui arracha la carte des mains. « Samuel et Benjamin ». Et au-des­sous : « Noël » en lettres dorées.

– C’est curieux comme spécialité, Noël, observa Leclerc. Qu’est-ce que ça peut bien signifier, à votre avis, demanda-t-il au chef du personnel.

Levant les yeux en signe d’ignorance, le chef du personnel avoua qu’il n’avait jamais prêté grande attention à la carte puisque les deux hommes revenaient spontanément cha­que année vers la fin novembre. Il avait bien essayé de faire appel à Samuel, une fois où le photographe maison était indisponible, mais il n’avait pas réussi à le joindre et il s’était adressé à quelqu’un d’autre, les photographes étant légion.Copyright 2012 JMT

Décidément cette affaire ne se présentait pas bien. Maritti ne voyait pas par quel bout la prendre, tandis que Leclerc s’obstinait à trou­ver quelque chose de curieux dans ces photos, sans parvenir à préciser quoi.

Pour se résumer, il y avait un type habillé en père Noël qui aurait demandé à un techni­cien de l’amener jusqu’à la coupole, un autre, d’après quelques témoins, qui aurait glissé le long de la coupole en question… mais per­sonne ne savait où il était passé, celui-ci. Enfin, pour clôturer le tout, un vêtement rouge de père Noël qui était tombé depuis la fameuse coupole, avec à l’intérieur non pas un individu mais de la terre. Ou du sable. Ça ne faisait pas très sérieux. Et l’on ignorait comment joindre la seule personne qui aurait sans doute pu faire le lien entre toutes ces données.

En quittant le magasin, Maritti ordonna à Leclerc de retrouver coûte que coûte le photo­graphe.

° ° °

– J’ai bien peur qu’on ne passe pas des fê­tes de Noël comme les autres années, déclara Jean-Baptiste Maritti quand il revint chez lui.
Sortant un dossier de sa serviette, il le ten­dit à sa femme.
– Tiens, regarde ça. Qu’est-ce que tu en dis ?

Geneviève ouvrit la chemise à sangle que venait de lui donner son mari. Des séries de photos tombèrent sur la moquette. Geneviève se pencha pour les examiner.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Les photos de Noël d’une école maternelle ? Pour­quoi me donnes-tu ça ?

Devant le silence de Jean-Baptiste, Gene­viève se mit à genoux et entreprit de regarder les clichés de plus près, les détaillant un à un. Comme son mari ne disait toujours rien, elle se releva à demi et plaça les photos les unes contre les autres.

– C’est curieux, déclara-t-elle au bout d’un moment.
– Toi aussi ? Tu es comme Leclerc, alors.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a, Leclerc ?
– Il trouve que les photos sont bizarres, mais il ne sait pas pourquoi. Qu’est-ce que tu leur trouves, toi ?

Geneviève se pencha de nouveau. Des pho­tos d’enfants dans les bras d’un père Noël, ça n’avait, à première vue, rien d’extraordinaire. Il s’en dégageait pourtant une impression étrange, plutôt agréable, mais que Geneviève ne parvenait pas à définir.

– Prises individuellement, elles sont tout à fait anodines. Mais vues comme ça, à côté les unes des autres, c’est très étrange… Il y a quel­que chose de surréaliste à voir tous ces visages d’enfants regarder dans la même direction. On dirait presque qu’on a copié les photos et que l’on a fait un montage pour changer unique­ment le visage de l’enfant.
– Tu peux répéter ? demanda Jean-Baptiste.
– Eh bien, c’est tout simple, tu le vois com­me moi. Elles se ressemblent toutes. On dirait que seul le visage de l’enfant change d’un cli­ché à l’autre. Viens… penche-toi !

Accroupi à côté de sa femme, Jean-Baptiste regarda attentivement les photos. En effet el­les étaient toutes identiques, à l’exception du visage qui n’était jamais le même. Le visage de l’enfant, bien sûr, parce que celui du père Noël disparaissait derrière la barbe et le capuchon et on ne le voyait pas.

– Oh ! s’exclama Geneviève qui venait de se relever. Regarde !

Jean-Baptiste, que gagnait une certaine ex­citation, se redressa à son tour et s’approcha de sa femme. Il ne remarquait rien de particulier mais Geneviève avait souvent démontré dans le passé qu’elle sentait des choses que lui-même ne voyait pas. Cette fameuse intuition féminine qui amusait follement Geneviève, d’autant qu’elle avait parfois aidé Jean-Bap­tiste dans certaines enquêtes particulièrement délicates.

– Tu veux mon poste ? avait coutume de dire Jean-Baptiste, affichant plus d’énervement que d’humour.

Or ce soir, aux pieds de Geneviève, ainsi rassemblées, les photos formaient une sorte de portrait d’ensemble. Le commissaire ne voyait rien, pourtant les clichés mis à côté les uns des autres dessinaient un grand visage de nourrisson qui souriait et penchait la tête sur la droite, comme chacun des petits portraits qui le composaient.

– Il se passe quelque chose, Jean-Baptiste. Ce n’est pas normal.

C’est ce moment-là que choisirent les en­fants pour arriver en courant. Marie et Emma­nuel poussèrent de grands cris et sautèrent au cou de leur père qu’ils n’avaient pas entendu rentrer, marchant sur les photos et défaisant le portrait involontairement assemblé par leur mère.
Jean-Baptiste se mit en colère, faisant retomber d’un seul coup l’excès d’affection de ses enfants. Geneviève, comme toujours, calma le jeu, affirmant que ce n’était rien.
Marie et Emmanuel voulurent savoir à quoi servaient les photos.

– C’est un jeu, affirma Geneviève. Il faut faire une grande photo avec toutes les petites.

Emmanuel déclara que c’était un jeu idiot et qu’il espérait bien qu’on ne lui donnerait pas un cadeau aussi stupide pour Noël. Ma­rie regarda sa mère en levant les yeux au ciel pour montrer combien ça pouvait être bête, un garçon. Puis elle entreprit de rassembler les portraits et demanda à Geneviève s’ils étaient comme ça avant leur arrivée. Sa mère ne sut que dire, mais un élément supplémentaire vint la surprendre.

Quelle que soit la manière dont on assem­blait les photos, elles formaient toujours le même portrait, celui d’un enfant nouveau-né. Elle était seule à s’en rendre compte. Jean-Bap­tiste ne voyait toujours rien, et ses enfants pas davantage.

Au bout d’un moment cependant Marie poussa un cri. « Ouais, ça y est ! J’ai réussi ! » Son frère déclara qu’elle était timbrée, qu’il n’y avait pas plus de portrait de bébé que de soldat de plomb, et il prit son père à témoin. Le com­missaire, lui, continuait de ne rien voir. Mais au cours de sa carrière il avait découvert que la vérité se cachait parfois derrière des éléments troublants. Dans ce métier où les preuves étaient nécessaires, il fallait de temps en temps accepter des éléments incohérents – du moins en apparence – pour commencer à trouver une piste. Et cela, il l’avait compris au contact de Geneviève.

A suivre.

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© Jean-Michel Touche

Episode précédent :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

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PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 1)

Premier épisode d’un conte que des journalistes, en 2003, avait qualifié de
POLARD DE LA NATIVITÉ !

Copyright 2012 JMT

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Paris, le 22 décembre

Pour une fois, la foire avait plutôt bien commencé.

La foire ! C’est le mot qu’utilisait Montalet, le directeur du magasin, pour parler de Noël.

La foire ! Il faut dire que cela y ressemblait. Des kilomètres de fils électriques et de guir­landes, des boules lumineuses par milliers, de la couleur, du bruit, du monde partout. Sans oublier les badges à préparer, les décorations à mettre en place en une nuit, les lèvres des hôtesses à repeindre afin de plaquer un sourire en demi-lune sur leur bouche que soulignait un rouge éclatant.

Et tout ça, rien que pour le public. Il devait en avoir plein les yeux, le public, et plein les oreilles ! Il fallait lui offrir quelque chose de féerique, un spectacle bien rodé, destiné à lui donner envie de sortir, tel un pistolero, sa carte bancaire ou son chéquier.

Chaque détail comptait. Notamment les escalators que l’équipe de sécurité vérifiait trois fois par semaine. Il ne manquerait plus qu’une panne en plein boum ! Ça serait la panique, re­doutait Montalet qui, derrière un air arrogant, cachait une peur bleue de l’imprévu.

– Je vois ça d’ici, se disait-il. L’engorgement entre les étages, des paquets partout, des gens qui se bousculent, et un gosse qui se coince un doigt quelque part. Alors là !… là !…

Il n’osait imaginer la suite.

Et les vitrines ! Ah ! Là se manifestait l’orgueil de Montalet. Depuis qu’il avait pris ses fonctions, il consacrait un budget considérable à l’amé­nagement des vitrines et dépensait sans comp­ter pour celles de Noël, emporté malgré lui dans une compétition avec les autres grands magasins de la capitale.

Cette année – cette année encore ! – il avait choisi le rouge comme couleur dominante. Ce n’était pas original. Chaque fois, et cela devenait un jeu pour eux, les décorateurs lui proposaient des tas de couleurs. Et lui, il demandait : « Et le rouge, qu’est-ce que vous pensez du rouge ? » Les autres avaient beau réagir, affirmer que le rouge était une couleur démodée, qu’on l’avait assez vue, qu’il fallait changer, il se trouvait toujours quelqu’un pour dire, un peu mielleux : « Ah ! ça c’est une idée ! C’est pas mal, le rouge. »

– Vous voyez, s’écriait alors Montalet, je ne suis pas le seul.

Et le rouge, une fois de plus, devenait la couleur maîtresse de la décoration.

Donc, la foire battait son plein. Avec tou­jours plus de lumière, plus de musique, plus d’annonces pour accrocher les touristes, flatter les enfants en leur balançant du merveilleux plein les yeux, accrocher les grands-mères et les convaincre que ce cadeau, oui, celui-ci, un peu plus cher que l’autre, fera beaucoup plus plaisir…

Chaque année à pareille époque, Montalet devenait philosophe. Il aurait volontiers fait tout un cours sur Noël, expliquant les bienfaits de cette fête dont il avait totalement oublié les origines, mais dont l’utilité économique ne faisait aucun doute.

– Noël, ne pouvait-il s’empêcher de répéter, c’est l’euphorie dans les familles, la fête des enfants, le moment où l’on oublie tout ! Vous n’êtes pas d’accord, Sandrine ?

Habituée aux propos de Montalet, son assistante levait les yeux au ciel et faisait une moue qui signifiait tout et son contraire.

Il restait encore trois jours avant Noël et Montalet se félicitait des premiers résultats que venait de lui présenter le directeur commercial. Cette année, Noël serait un bon cru. Des ven­tes sans précédent ! Il laissa longuement errer son regard vers les illuminations du boulevard sur lequel donnait la baie vitrée de son bureau, et crut apercevoir une forme rouge flotter un moment dans les airs avant de disparaître.
Montalet pensa qu’il s’agissait d’un sac em­porté par le vent, et se remit au travail.

Il était déjà tard lorsque le timbre discret de son téléphone se mit à sonner.

– Oui, Sandrine ?
– Un policier désire vous parler, Monsieur.
– Un policier ? Qu’est-ce qui se passe ? Il y a un problème de sécurité ?
– Un accident, si j’ai bien compris, répondit la secrétaire.
– Vous croyez que…
– Il insiste, soupira Sandrine.
– Bon ! Qu’il entre ! maugréa Montalet.

° ° °

Copyright 2012 JMT

Devant les vitrines, la foule aurait dû se disperser depuis longtemps. Pourtant les gens se pressaient sur le trottoir et continuaient de commenter l’événement qu’ils n’avaient d’ailleurs pas réellement vu.
– C’est moi qui l’ai repéré le premier, disait un grand type barbu à un journaliste.
– Pouvez-vous me dire ce que vous avez vu exactement ? questionna le journaliste armé d’un micro qu’il tendait vers le barbu.
– Eh bien… il est tombé. C’est pas plus compliqué que ça.
– Mais qui est tombé ?
– Eh bien, le type, parbleu ! Celui qui est là… enfin, qui était là. Je crois que les pom­piers l’ont emporté. En tout cas, je ne le vois plus.
– Mais il est tombé d’où ?
– D’où ? De la coupole, là-haut, voyons ! D’où voulez-vous qu’il tombe ! Il avait beau être habillé en Père Noël, il ne pouvait pas ar­river tout droit du ciel, non ? Même que ça fait un drôle d’effet à voir, j’vous dis pas ! Mais… ça va passer quand ?
– Quoi donc ? demanda le journaliste.
– Votre émission, tiens ! Je veux me voir, moi. Pour une fois que… Alors, c’est à quelle heure ?
Surpris de cette réaction, le journaliste ré­pondit que le sujet viendrait certainement au JT de 20 heures.
– Remarquez, si vous le loupez ce soir, il y a des chances que vous le revoyiez demain. Un Père Noël qui se tue trois jours avant Noël, ça devrait faire de l’audience, ce truc. Coup de chance, on est les seuls. Un vrai scoop. Au fait, c’est quoi, votre nom ?
– Pourquoi voulez-vous mon nom ? de­manda le barbu.
– Pour le mettre sous l’image, quand vous apparaîtrez à l’écran.
Silence du barbu.
– Ça vous ennuie ? interrogea le journaliste.
– Ben…
– Bon, je vais m’arranger autrement.

Le barbu tourna le dos et se dirigea vers le métro sans avoir indiqué son identité. « Quand je vais dire au bureau, demain, que je suis passé à la télé, la tête ! La tête qu’ils vont faire ! Ils vont crever de jalousie. »

En regardant s’éloigner l’interviewé, le jour­naliste se dit qu’ils étaient tous les mêmes, prêts à tout casser mais incapables de s’assumer. Ce n’était pourtant pas la mer à boire, de donner son nom ! Il se retourna, à la recherche d’un témoin d’occasion qui se prêterait au jeu.

– Madame, Madame, oui, vous. Vous vou­lez passer à la télé ?
Inconsciemment, la mère de famille serra son enfant contre elle.
– Tenez, mettez-le là, devant la vitrine, oui, comme ça. C’est parfait. Oh, ça va faire un bon plan, vous verrez.
– Qu’est-ce qu’il faut faire ? demanda la jeu­ne femme intimidée par les hommes de la télé qui l’entouraient à présent avec leurs caméras, leurs fils et leurs micros.
– C’est très facile. Vous allez voir. Je vais vous demander ce que vous avez vu, et vous répondrez que vous avez vu l’homme tomber, et que c’était épouvantable.
– Mais je n’ai rien vu du tout, je viens d’ar­river, protesta la jeune femme.
– Oui, mais les téléspectateurs, eux, ils ne le savent pas que vous venez juste d’arriver. Alors vous répondez seulement ce que je viens de vous dire, et tout le monde sera content. Vous placez le petit, oui, comme ça, vous avez compris. Il sera ravissant. C’est vrai qu’il est mignon, ce garçon. C’est une fille ? Ah, je me disais aussi… Bon. Elle s’appelle comment, la petite ? Vous serez contente de la voir à l’écran, ce soir. Bon. On peut y aller ?

Pendant que le journaliste s’efforçait de mettre en scène une séquence présentable pour le 20 heures, l’un des caméramans n’avait pas cessé de filmer. Il s’était avancé le plus près possible du lieu du drame, passant alternati­vement du crâne d’un jeune pompier, à une barbe de Père Noël, incongrue, qui se trouvait là, sur le trottoir, juste à côté de la robe rouge de l’accidenté.
– Eh bien, dites donc ! fit-il tout en manœuvrant sa caméra, ça l’a complètement anéanti, le type. Il n’en reste rien !
Le pompier se retourna. C’était un sergent pourtant habitué à côtoyer l’incroyable, mais il semblait abasourdi. Le caméraman fit un zoom sur les yeux du sauveteur dont le regard semblait perdu dans le vide. Visiblement, il se passait quelque chose de curieux. On aurait dit que le pompier regardait l’au-delà.
– Il n’y a personne, murmura le jeune ser­gent.
– Comment ça, personne ?
– Il n’y a pas de victime.
– Comment ça, il n’y a pas de victime ? On nous a fait venir pour rien, alors ?
– Ça, je n’en sais rien. Regardez, vous ver­rez, il n’y a personne dans ce costume de Père Noël.
Irrité, le caméraman déclara que c’était une plaisanterie, qu’un type qui tombe du toit d’un grand magasin, ça laisse forcément des traces. Et même des traces pas forcément agréables à filmer. Puis il conclut : « Mais c’est mon boulot, et je vais le faire. »
– Eh bien, faites-le, puisque vous êtes plus malin que tout le monde, lui répondit le pom­pier qui s’écarta pour le laisser approcher.

Pour la première fois le caméraman cessa de filmer et se pencha vers le costume de Père Noël. Il regarda et resta bouche bée. Il n’y avait effectivement aucune trace de corps dans ce vêtement. Comme si la robe était tombée toute seule. Il souleva sa caméra et voulut re­prendre la séquence, mais une lumière rouge s’alluma sur le côté de l’appareil et tout le sys­tème se bloqua.
Ni les jurons de l’homme, ni les coups qu’il donna sur la caméra ne la firent repartir. Il jura de plus belle, criant que ces appareils tom­baient toujours en panne quand on en avait besoin, qu’il tenait un sujet formidable, un truc en or. Pensez, un Père Noël qui tombe et qui se volatilise, c’est à vendre dans le monde entier ! Et il fallait justement que cette foutue bourrique de mécanique se mette en rideau. Quelle…

Il ne put achever sa phrase. Avec un poli­cier et un médecin du Samu qui venaient de le rejoindre, le pompier entrouvrit le costume rouge et retint un cri.
Dans le vêtement se trouvait un mélange de sable, de terre et de poussière. L’équivalent d’une ou deux poignées. Rien d’autre.
– C’est tout ce qu’il en reste… murmura le pompier.
– Vous êtes fou ! s’écria le médecin du Samu.
– Et alors, vous voyez autre chose, vous ?

°°°

Montalet se leva et serra la main du poli­cier que venait d’introduire Sandrine. Il ferma la porte, désigna un fauteuil à son visiteur et s’assit lui-même derrière son bureau.
– Pouvez-vous me redire ce que vous venez de m’annoncer, je vous prie ? Lentement, pour que je sois certain de bien comprendre.
Après s’être raclé la gorge, le policier en uniforme, un jeune qui semblait embarrassé, regarda le directeur du magasin droit dans les yeux et lui dit :
– Je comprends que ça puisse paraître ini­maginable, mais c’est la vérité. Un homme habillé en Père Noël vient de tomber de la coupole de votre magasin. Quand on s’est penché sur la victime, comment dire… il n’y avait personne dans le vêtement.
Montalet se tourna à demi et contempla rêveusement l’écran de son ordinateur.
– Excusez-moi, fit-il au bout d’un moment, mais vous vous rendez compte de ce que vous me dites ?
De plus en plus gêné, intimidé par cet homme à l’apparence glaciale qui devait le prendre pour un fou, le policier se sentit rougir et s’efforça de ne pas bafouiller.
– Je comprends que ça vous étonne, Mon­sieur. D’ailleurs, on ne sait pas bien nous non plus ce qui a pu se passer, mais c’est bien la vé­rité. C’est le sergent des pompiers qui s’en est rendu compte le premier, et ensuite le médecin du Samu. J’étais avec eux moi aussi et je n’en croyais pas mes yeux.
– Vous avez vu quoi, exactement ?
– Le costume était vide, Monsieur.
– Et alors ?
– Alors, il faudrait que quelqu’un du maga­sin vienne signer la déposition.
L’énervement se lisait sur le visage de Mon­talet qui s’efforçait de conserver son calme.
– Monsieur l’agent, je sais qu’en cette pé­riode tout le monde est fatigué. C’est la fin de l’année et nous avons tous besoin de repos. Ce n’est pourtant pas une raison pour me raconter que ce Père Noël était un extra-terrestre qui s’est évaporé en touchant terre !
L’agent réfléchit, espérant vivement l’ar­rivée d’un gradé qui le remplacerait et le déchargerait de cette démarche. L’apparente énormité de son propos ne lui échappait pas, et cependant il ne pouvait dire que ce qu’il avait constaté lui-même : un peu de sable. Un peu de sable, de terre et de poussière. Il n’avait rien vu d’autre dans le costume rouge.

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– Enfin, soyons sérieux ! s’emporta Monta­let. Si vous n’avez trouvé que du sable, c’est que quelqu’un a jeté depuis la terrasse un cos­tume avec du sable à l’intérieur.
– C’est fréquent, ça ? demanda le policier. Montalet ne répondit pas tout de suite. Ef­fectivement il ne voyait pas très bien pourquoi quelqu’un (et qui, d’ailleurs ?) aurait jeté un costume avec du sable, depuis la terrasse qui donne sur le boulevard. De plus, l’accès aux terrasses était fermé à cette époque de l’année.
– Écoutez, non, ce n’est pas fréquent. D’accord. Mais ce n’est pas fréquent non plus qu’un Père Noël tombe de la terrasse et qu’il se volatilise avant d’arriver à terre ! Voilà mon avis !
– Oui, fit le policier. Oui, je vois. Alors pour vous ça serait une plaisanterie ?
– C’est ça.
– Je pense que c’est tout de même plus compliqué, Monsieur. Il y aurait eu tentative de suicide.
Le directeur ne put s’empêcher de donner un violent coup du plat de la main sur son bureau.
– Une tentative de suicide ! C’est le bou­quet ! Mais de qui, s’il vous plaît ?
– Eh bien, pour le moment, on ne sait pas, puisqu’on n’a trouvé que du sable.
Montalet se leva et ouvrit la porte de son bureau.
– Sandrine, appela-t-il, apportez-nous du café, voulez-vous.
L’air navré il regarda son assistante et ajou­ta : « Nous ne sommes pas prêts d’aller nous coucher ! »

°°°

Tout avait commencé vers la fin de l’après-midi.

Comme à l’accoutumée, la foule se pressait pour regarder les vitrines animées des ma­gasins, passant d’une fable à l’autre puisque cette année-là Monsieur de la Fontaine était à l’honneur. Les enfants occupaient les petits promenoirs surélevés mis en place à leur in­tention, et admiraient ici un corbeau plus vrai que nature, envoûté par le charme d’un renard rusé, là une cigale qui suppliait en vain une fourmi enfermée dans son égoïsme, ailleurs une grenouille qui enfournait dans sa bouche un soufflet gigantesque qu’elle avait du mal à actionner pour se faire grossir, tout en jetant de temps à autre un regard envieux sur un bœuf monumental.
Tandis que les haut-parleurs distillaient des 23 chants devenus sirupeux à force de passer en boucle comme des ritournelles, un Père Noël au visage entièrement masqué par une énorme barbe blanche, portait des enfants dans ses bras pour leur montrer la vitrine devant laquelle il se tenait, puis se tournait légèrement vers un photographe qui prenait des photos instanta­nées et les tendait aux parents en précisant le prix du cliché.

C’est le Père Noël qui, le premier, eut un pressentiment.
– Samuel, tu le vois ? demanda-t-il au pho­tographe en levant la tête.
– Qu’est-ce que tu veux que je voie ?
– Regarde. Il doit y avoir quelqu’un sur la coupole du magasin, non ?
– Comment peux-tu me dire ça, toi ?
Le Père Noël se gratta l’arrière du crâne à travers sa capuche en tissu épais et déposa l’enfant qu’il tenait dans ses bras, avant de répondre de manière évasive : « Ce n’est pas si difficile. »
La tête levée à son tour, le photographe s’efforça d’apercevoir quelque chose mais il ne distingua rien. La lumière violente dont une multitude de spots inondait la rue, entourait par contraste la coupole d’une obscurité quasi totale. Quand il se tourna de nouveau vers le Père Noël, celui-ci avait disparu. « Benjamin, Benjamin ? »
– C’est votre collègue que vous cherchez ? Il vient d’aller en courant dans le magasin. Même qu’il aurait pu attendre que vous ayez pris la photo du gamin avec lui. C’est quand même son travail, non ?
– Oh ! vous savez, son travail…

Abandonnant son interlocutrice à ses re­grets, le photographe courut à son tour vers le magasin pour tenter de retrouver Benjamin. Dans sa précipitation, il bouscula involontai­rement une femme qui poussa un cri et laissa tomber ses paquets.
– Je cherche le Père Noël, lança-t-il pour s’excuser.
– Le Père Noël ? La femme qui allait le trai­ter de goujat, se retint, éclata brusquement de rire et prit une vendeuse à témoin :
– Je vous jure, on voit de ces gens, mainte­nant… Ce n’est pas croyable ! Oh ! Il cherche le Père Noël ! Non, mais je vous jure !… Les gens sont dérangés, Madame, dérangés. Et je pèse mes mots.
Toujours prise de fou rire la dame ramassa ses paquets et s’en alla vers les escaliers rou­lants, tout en répétant à voix basse : « Le Père Noël ! Non, ça alors ! Je vous jure ! »
Les mains en avant, le Père Noël s’était frayé un passage au jugé. Quand il avait demandé le chemin de la coupole, un technicien du maga­sin lui avait indiqué du bras une direction.
– Ça vous ennuie de me guider, il y a tant de monde.
– Bien sûr, avait rétorqué le technicien. Alors comme ça, avait-il poursuivi, vous allez leur faire une petite démonstration façon Père Noël ? Une descente en traîneau depuis l’inté­rieur de la coupole ? Tous les ans ils inventent des trucs nouveaux, ici. C’est vraiment bien ! C’est sûr, aujourd’hui, pour attirer la clientèle, faut pas rester manchot. Pas vrai ?
Il s’était mis à rire et, dame, avait-il ajouté, ça fait du bien de rire parce que dans cette vie d’aujourd’hui on n’en a pas tous les jours l’oc­casion.
– Vous pensez qu’il est indispensable de rire pour être heureux ?
– Peut-être pas. Mais celui qui ne rit pas, croyez-moi, il ne doit pas être bien heureux.
Les deux hommes venaient d’arriver devant une porte blindée. « D’ici, indiqua le tech­nicien, en allant tout droit vous arriverez au pied de la coupole. Après… je ne sais pas ce que vous allez faire. Ça doit être une surprise, parce qu’on ne m’avait pas tenu au courant. Allez, je vous quitte, je file plus bas pour voir comment vous allez atterrir… »
Il s’interrompit, le Père Noël était déjà parti.

Incapable de retrouver son partenaire, le photographe revint sur le trottoir, près de la vitrine devant laquelle il opérait. Là, au milieu de la foule, il braqua les yeux vers la coupole pour tenter de voir quelque chose. Bientôt tout le monde l’imita et leva la tête sans savoir très exactement ce dont il s’agissait.
– Excusez-moi, fit une jeune mère de fa­mille, ça reprend quand les photos avec le Père Noël ?
– Quand le Père Noël reviendra, Madame, répondit le photographe. Là, il s’est absenté.
C’est à ce moment précis que se produisit l’événement…

Tout alla très vite.
Depuis la rue, les gens qui entouraient le photographe parvinrent à distinguer le corps de l’homme qui glissait le long de la coupole. Un corps qui hurlait sa peur. Une forme rouge le soutenait, qui ralentissait sa chute et tâchait de se cramponner aux structures métalliques de la coupole.
Pour le soulagement de tous, l’homme réussit à attraper une sorte de main courante, au niveau de la terrasse, et parvint à se réta­blir.
Sur le trottoir, tout le monde applaudit, ignorant le Père Noël qui, pour sauver la vie de ce désespéré, venait de sacrifier la sienne. Dans un effort ultime pour guider l’homme vers la rampe, il s’était déséquilibré et n’avait rien trouvé à quoi se retenir.
– Benjamin ! Non ! hurla le photographe.
– Samuel !..
Ce fut le dernier mot du Père Noël.

Curieusement, le choc du corps sur le trot­toir ne fit presque pas de bruit. En le voyant tomber, les gens s’étaient écartés en criant, dans une indescriptible bousculade. Seul le photographe était resté, incrédule et soudain très las. Il s’était agenouillé près du costume rouge, les yeux fermés.

Ainsi le voyage touchait à sa fin. Il fallait bien que cela arrivât, mais à force de voir les jours succéder aux jours, Samuel avait fini par croire qu’ils étaient devenus éternels.

°°°

– Ça va, Monsieur ? demanda une voix tandis qu’une main se posait sur son épaule.
Samuel se retourna. Le jeune pompier qui l’avait interrogé paraissait inquiet. C’est vrai qu’il était tout blanc, Samuel, presque trans­parent.
– Vous ne devriez pas rester là, Monsieur. Laissez-nous faire, c’est notre métier.
Trois hommes s’approchèrent à leur tour et voulurent repousser le photographe. Samuel se contenta de dire à voix basse : « C’est mon frère. »

A suivre….

© Jean-Michel Touche

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

TROP DE JOUETS ?

Trop de jouets ? Qu’à cela ne tienne !

Trop de jouets ? Qu’à cela ne tienne !

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La Mairie du 16ème arrondissement organise en ce moment une collecte de jouets jusqu’au 25 novembre.

Si vos enfants ou petits-enfants encombrent leurs placards (et les vôtres) avec quantité de patins, jeux de construction, ballons ovales ou ronds, poupées, legos, billes, patinettes, peluches, voitures, trains, maquettes (et que sais-je encore…  j’allais oublier cordes à sauter, puzzles, skate-boards, sarbacanes et petits soldats, ouf  !), une solution : en porter une bonne partie dans les centres qui collectent des jouets encore en bon état, qu’ils remettent en forme si nécessaire et donnent de votre part aux enfants qui n’en ont pas.

Cela coûte seulement le temps de les mettre dans des sacs et de les porter à ces centres de collecte.

Si vous habitez dans le 16ème arrondissement de Paris, n’hésitez pas, portez-les à la Mairie du 16ème, 71 avenue Henri-Martin. Vous ferez des heureux !

Merci par avance !

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Un conte pour l’Epiphanie (épisode 2 et fin)

Suite et fin du contre de l’Epiphanie, de Bernard Messana.

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Un conte de Bernard Messana (épisode 2)

Cliquer sur épisode 1 pour retrouver le début du conte

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C’est Caïus, dit  « la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant 

 

Les voilà à nouveau assis. «  Je crois en ta bonne foi, Joseph », dit Septimus. «  Mais tu connais la règle. Nos supplétifs ont le droit de prélever, sur les voyageurs argentés, la dîme qui convient. Alors Anouar va choisir. » Et Anouar a déjà choisi. «  Joseph sait bien les règles qui régissent les rapports du Juif et du Palestinien. Le premier fait du commerce et gagne de l’argent, le second lui assure une protection armée, et prélève le coût de son service. Je laisserai donc à Joseph l’encens et la myrrhe qu’il saura monnayer en Egypte, et sur le prix desquels je récupérerai mon dû à son retour. Dans l’immédiat, je prendrai l’or, mais pas tout, la moitié seulement. Je ne saurais en effet me montrer moins généreux que ces mages paillards que j’ai parfaitement reconnus, – ce sont Melchior, Balthazar et Gaspard-, et qui sont en fait mes lointains cousins. Voilà, Joseph, ce sera là mon cadeau à ton petit Jésus ». Et Anouar divise en deux le tas d’or. Joseph prend sa part, remercie une fois, deux fois, trois… «  C’est bien comme cela, Joseph. Va ton chemin. »

 

Joseph, Marie, Jésus et l’âne sont partis depuis longtemps, et la journée touche à sa fin. « Une patrouille amie arrive du Nord ! » prévient un guetteur, « et il y a un Romain avec elle ».       « Comment le vois-tu ? ». «  Il ne sait pas monter à chameau ! » s’esclaffe le guetteur. Septimus a le temps de revêtir sa tunique de cérémonie. Anouar et une vingtaine de guerriers en armes s’alignent derrière lui. La petite troupe a fait baraquer ses chameaux et son chef, un Romain replet qui frotte ses reins endoloris s’avance à pas comptés. Septimus le reconnaît. C’est Caïus, dit «  la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant, courtisan comme il y en a tant dans l’ombre des Grands, qui doit servir comme conseiller technique d’Hérode, à Jérusalem. Ils se saluent cérémonieusement, comme c’est la règle, et Septimus, suivi d’Anouar, entraîne Caïus vers son tapis de réception sur lequel attendent coupes d’eau fraîche et de lait de chamelle, dattes sèches, lanières de gazelle séchées.

 

 

Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser

 

« Quelle nouvelle pressante m’apportes-tu si tard, Caïus ? ». « Des évènements graves, Septimus, ont conduit Hérode à des décisions terribles que je suis chargé de te transmettre. Voilà : des agitateurs font courir le bruit de la naissance récente d’un Messie, en qui les Juifs voient leur roi, rival inévitable d’Hérode et de ses descendants. Les astrologues ne démentent pas, et s’appuient pour cela sur l’apparition de phénomènes célestes étranges que tu as peut-être observés. Alors, n’ayant pas réussi à localiser l’enfant et à s’en emparer, et pour sauvegarder la paix future du royaume, Hérode a décidé de faire exécuter tous les nouveau-nés. Le Messie sera certainement parmi eux. Tout cela est en cours autour de Jérusalem, Bethléem, Béthanie, mais au cas où certains auraient échappé à la liquidation et s’enfuiraient vers l’Egypte, tu es chargé de les intercepter et de les immoler. »

 

Septimus reste un instant muet. Puis, la voix déformée par la colère, il articule : «  Moi, Romain, j’amène ici ma paix et ma civilisation et Hérode, ce roitelet barbare, m’ordonnerait de massacrer des innocents ! Tu dérailles, Caïus ! ».

« Je comprends ton sentiment, Septimus, mais Hérode a notre confiance et notre soutien. Et puis tu es soldat, et sommé d’obéir. Les quelques gouttes de sang que tu risques de faire couler nous épargneront demain guerres et massacres ô combien plus sanglants. De toute façon, j’ai, en ce qui me concerne, fait mon travail. Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser. Les bras pensants, nous savons les trancher. Salut ! Au fait, pour l’information d’Hérode, ni toi ni Anouar n’avez vu passer de fugitifs avec des nouveau-nés ? ».

« Non », dit Septimus. « Rien à signaler » renchérit Anouar, et Septimus le remercie du regard.

Caïus est parti et le silence s’est installé. «  Si tu as des regrets, Septimus, et si désobéir te coûte plus que de tuer l’enfant, je peux facilement rattraper Joseph, Marie et Jésus avant qu’ils ne soient en Egypte… » murmure Anouar. « En as-tu envie, Anouar ? », répond Septimus. «  Pas le moins du monde, sourit Anouar. Le Juif est mon cousin, et c’est aussi mon coffre-fort. Pourquoi le détruirais-je ? Nous sommes faits pour vivre ensemble. »

 

La nuit est maintenant tombée. Une hyène ricane dans le lointain, une autre lui répond, et le désert se fait ricanement.

 

 

©Bernard Messana
que je remercie pour ce conte de l’Epiphanie.
(et, de vous à moi, merci à Anouar et Spetimus !…)