LA COLLINE DE PASSY ET SON MUSEE DU VIN

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Caché derrière une fringante façade à l’Italienne, logé dans des salles voûtées et des galeries au charme étrange, niché là où on ne l’attend pas, au fond de la rue des Eaux, le Musée du Vin est l’héritier de plusieurs siècles d’Histoire.

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Etrange colline de Passy ! Fermons un instant les yeux et rêvons, oubliant voitures, vitrines et piétons. Rêvons à ces années lointaines où les vignes couvraient en partie le domaine du couvent des Minimes, cet ordre fondé au XVème siècle par François Martorille, plus connu sous le nom de Saint François de Paule. Qui s’en souvient encore ? Pourtant, le clairet que produisaient les moines était un vin de qualité que Louis XIII appréciait, croit-on savoir, particulièrement quand il rentrait de chasse.

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Pendant que le raisin mûrissait au soleil, les carriers, des mètres et des mètres plus bas, s’enfonçaient dans la roche. Armés de pic, ils creusaient des galeries au cœur-même de la colline et y taillaient des pierres dans le calcaire pour la construction de Paris.

 

Rêvons encore. Tandis que les carriers poursuivent leur travail, continuant de ronger la colline et d’y laisser de vastes carrières, les moines du couvent utilisent ces cavités pour y loger le fruit de leurs vendanges. Aménageant en celliers ce qui n’était jusqu’alors que des trous dans la roche, ils y placent leur vin et le laissent vieillir.

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Rêvons toujours, c’est permis, et tâchons d’imaginer la stupéfaction des ouvriers qui perçaient une rue en bas de la colline, lorsque soudain, sous leurs yeux ébahis, jaillirent les eaux d’une source jusqu’alors inconnue qui allaient donner son nom à cette nouvelle voie et, au fil des années, faire la richesse des thermes de Passy. Car on les disait « martiales », ces eaux, ferrugineuses et laxatives, et plus particulièrement recommandées dans les cas avérés de stérilité.

 

Arrive le temps de la Révolution. Les moines doivent quitter le couvent. Le raisin ne mûrira plus, sur les terres abandonnées du couvent. Fouettées par le vent, figées par le froid puis desséchées par le soleil, les vignes ne tarderont pas à disparaître. Les celliers s’endorment, s’enfonçant dans l’oubli. Les carrières aussi : il ne reste plus guère de roche à tailler dans les soubassements de la colline. Quant aux sources thermales, elles vont peu à peu se tarir, entraînant vers 1868 la fermeture définitive des Eaux de Passy dont on ne trouvera plus la moindre bouteille en pharmacie.

 

LE MUSÉE DU VIN, GARDIEN DES TRADITIONS

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Logé dans les anciennes carrières, le Musée du Vin est l’héritier de ce passé dont il conserve même un puits, témoin des sources thermales.

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Là où les moines d’autrefois conservaient leurs meilleures bouteilles, la Confrérie des Echansons de France a, voici plus de vingt ans, aménagé un musée dans l’esprit de ces musées des Arts et Traditions Populaires. Fidèle aux traditions, elle nous fait découvrir à travers des vitrines animées par des personnages de cire et des outils traditionnels, toutes les étapes nécessaires à la production et l’élevage du vin, depuis l’épierrage et le défonçage des sols jusqu’à l’examen de sa limpidité dans ces admirables taste-vin de bois, de faïence, d’étain et même d’argent, que les dégustateurs portaient ensuite délicatement à leurs lèvres. Sans oublier le spectaculaire foulage. Il se faisait autrefois à pied d’hommes ou de femmes qui enfonçaient leurs jambes nues dans la cuve et piétinaient le raisin pour en libérer le jus.

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Parmi les scènes qui nous attendent, figure celle de la classification des vins du Médoc et du Sauternais, (ainsi que le château Haut-Brion, dans les Graves), effectuée à la demande de Napoléon III, en 1855, et qui demeure en vigueur de nos jours, bien que parfois remise en question !

 

Là ne s’arrêtent pas les activités de ce musée différent des autres, qui dispose d’un restaurant et, bien sûr, d’une boutique. Car il propose également des cours de dégustation, véritables parcours initiatiques grâce auxquels on apprend à connaître la lente alchimie et la noblesse du vin qui n’est plus alors simple boisson à boire, mais fruit de la vigne et du travail des hommes dont on se prend à découvrir la couleur et la brillance, percevoir les arômes et goûter les saveurs.

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Texte et photos © Jean-Michel Touche

Article paru dans Passy Notre-Dame en mai 2009.

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Le Tigre est mort rue Franklin

Rue Franklin, à mi-chemin entre la place de Costa-Rica et Saint-Louis de Gonzague, remarquez cette porte, au numéro 8, surmontée d’un drapeau tricolore.

Elle ouvre sur le musée Georges Clemenceau.

Partagé entre un premier étage qui rassemble des souvenirs à proprement parler « historiques », et l’appartement de trois pièces du rez-de-chaussée, le lieu pourrait sembler anachronique. Il ne l’est pas. On croirait tout simplement pénétrer chez un vieil oncle.

À l’étage, de nombreux documents originaux retracent la vie de ce vendéen, né le 28 septembre 1841, qui sera interne des hôpitaux de Paris avant de se lancer dans la politique. Parmi les objets rappelant l’enfance et la jeunesse de celui que l’on appellera, à l’issue de la guerre de 14-18, « le père la Victoire » un ravissant portrait de lui encore enfant, ainsi qu’un médaillon le représentant avec sa sœur Emma, réalisés avec art par Benjamin Clemenceau, leur père.

Dans des vitrines et sur les murs, de nombreux documents, objets et tableaux, dont plusieurs caricatures, un portrait par Edouard Manet dont l’original se trouve au musée d’Orsay, un tableau de Jean-François Raffaelli intitulé « La réunion publique », et un autre de René Rousseau-Decelle représentant Clemenceau annonçant à la Chambre des Députés la signature de l’Armistice, le 11 novembre 1918.

On peut voir également une déclaration de la Commune de Paris, décrétant que l’Eglise est séparée de l’Etat, que le budget des cultes est supprimé, et que les biens dits « de mainmorte[1] » appartenant aux congrégations religieuses sont déclarés « propriétés nationales ». Le document est daté du 3 avril 1871… bien en avance sur la loi de 1905 instituant la séparation de l’Eglise et de l’Etat ! Autre sous-verre : un exemplaire de l’hebdomadaire « Le Travail » du 22 février 1862, « journal littéraire et scientifique paraissant le dimanche », 20 centimes le numéro, avec un article de Clemenceau intitulé « Les martyrs de l’Histoire ».

À côté de divers documents relatifs à l’affaire Dreyfus (dont l’édition du 13 janvier 1898 de l’Aurore, avec le fameux« J’accuse » de Zola, titre imaginé par Clemenceau lui-même), voici une lettre de cet auteur remerciant Clemenceau  pour l’envoi de son ouvrage sur Paris, et s’excusant de ne pas l’avoir félicité pour son duel du 21 novembre 1911 (un de plus ! Le Tigre, surnom dont il est affublé, est coutumier du fait et sera incarcéré 15 jours à la Conciergerie en 1872 au motif de duel.)

L’on verra aussi, entre autres, le manteau et les guêtres que portait « le père la Victoire » quand il rendait visite aux soldats sur le Front, durant la guerre.

La visite se poursuit par le rez-de-chaussée, avec l’appartement où Clemenceau vécut durant 35 ans grâce tout d’abord à la propriétaire, Madame Morand, qui, sachant les modestes revenus dont il disposait, n’en augmenta jamais le faible loyer, puis à l’Américain James Stuart Douglas, fervent admirateur, qui racheta l’immeuble aux enchères afin que Clemenceau puisse continuer d’y vivre. Ici, l’Histoire cède le pas à la vie de tous les jours de cette grande figure de la IIIème République, qui se levait dès trois heures, le matin, pour se mettre au travail.

L’appartement est resté inchangé depuis le jour où il s’est éteint, avec ses pantoufles près du lit, sa bibliothèque dont les livres montent jusqu’au plafond, le bureau, la commode sur laquelle demeure l’éphéméride dont il tournait chaque jour une page jusqu’au 24 novembre 1929, la table de travail, copie d’un meuble du XVIIIème appartenant à l’abbé de Sainte-Geneviève, à Paris, le bouchon de radiateur de la Rolls-Royce qu’un admirateur avait mise à sa disposition, et bien d’autres souvenirs…

Bien que farouchement anticlérical, le Tigre entretint une grande amitié avec le supérieur de Saint-Louis de Gonzague. Celui-ci fit abattre, à sa demande, un arbre dans la cour de récréation voisine, qui « l’empêchait de voir le ciel. »  Clemenceau adressa le mot suivant au père Trégard : «  Ne vous offensez pas du titre que je vous donne en vous appelant ‘mon père’, puisque vous venez de me donner le jour. » Malicieux, le Jésuite lui répondit « Ne soyez pas surpris que je vous appelle ‘mon fils’, puisque je viens de vous ouvrir le ciel. »[2]

Intéressante, la visite de ce musée peu connu est intelligemment commentée par audio-guide avec, pour l’appartement, la voix d’une petite-nièce de Clemenceau.

© Jean-Michel Touche (Texte et photos)

Avec l'aimable autorisation du magazine "Passy Notre-Dame" qui a publié cet article en octobre 2009

[1][1] ) biens appartenant à des personnes morales, qui échappent au régime des successions (Larousse)

[2] ) Dans « Franklin, 100 ans d’éducation pour l’avenir », p.56

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