SI JE NE PEUX PLUS MARCHER JE COURRAI

 

Un livre étonnant. Dans sa préface, Philippe Pozzo di Borgo écrit : « Comme j’aurais été heureux d’être l’ami de Léo », ce jeune père de famille peu à peu détruit par la maladie de Charcot.

Un livre à la fois journal intime et témoignage, qui nous secoue dans la question que parfois nous nous posons : « qui suis-je ? »

Par son récit, ses réflexions, son exploration du mystère de la vie qui se construit (celle de ses enfants) et se détruit tout en demeurant d’une présence surprenante (celle de Léo), Axelle Huber, l’auteur, dépasse le simple contenu narratif. Elle ouvre des portes par lesquelles nous ne sommes pas habitués à passer, découvre l’intime d’un mari qui ne faisait qu’un avec elle et qui s’avère de plus en plus  rayonnant alors même que la maladie le détruit.

S’il fallait utiliser une image, je prendrais celle d’un château fort qui reste debout et présent malgré les assauts du temps et la violence des éléments.

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Voir aussi La lumière ne s’enferme jamais..

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SEIGNEUR, NOUS AS-TU ABANDONNES ?

Voici, pour ceux qui n’ont pas eu la possibilité de la lire, l’homélie prononcée par le cardinal André Vingt-Trois lors de la Messe célébrée le 27 juillet 2016 pour les victimes de Saint-Étienne du Rouvray

 

Mesdames et Messieurs,
Frères et Sœurs,

  1. Seigneur, nous as-tu abandonnés ?

« Serais-tu pour moi un mirage, comme une eau incertaine ? »En ce moment terrible que nous vivons, comment ne ferions-nous pas nôtre ce cri vers Dieu du prophète Jérémie au milieu des attaques dont il était l’objet ? Comment ne pas nous tourner vers Dieu et comment ne pas Lui demander des comptes ? Ce n’est pas manquer à la foi que de crier vers Dieu. C’est, au contraire, continuer de lui parler et de l’invoquer au moment même où les événements semblent remettre en cause sa puissance et son amour. C’est continuer d’affirmer notre foi en Lui, notre confiance dans le visage d’amour et de miséricorde qu’il a manifesté en son Fils Jésus-Christ.

Ceux qui se drapent dans les atours de la religion pour masquer leur projet mortifère, ceux qui veulent nous annoncer un Dieu de la mort, un moloch qui se réjouirait de la mort de l’homme et qui promettrait le paradis à ceux qui tuent en l’invoquant, ceux-là ne peuvent pas espérer que l’humanité cède à leur mirage. L’espérance inscrite par Dieu au cœur de l’homme a un nom, elle se nomme la vie. L’espérance a un visage, le visage du Christ livrant sa vie en sacrifice pour que les hommes aient la vie en abondance. L’espérance a un projet, le projet de rassembler l’humanité en un seul peuple, non par l’extermination mais par la conviction et l’appel à la liberté. C’est cette espérance au cœur de l’épreuve qui barre à jamais pour nous le chemin du désespoir, de la vengeance et de la mort.

C’est cette espérance qui animait le ministère du P. Jacques Hamel quand il célébrait l’Eucharistie au cours de laquelle il a été sauvagement exécuté. C’est cette espérance qui soutient les chrétiens d’Orient quand ils doivent fuir devant la persécution et qu’ils choisissent de tout quitter plutôt que de renoncer à leur foi. C’est cette espérance qui habite le cœur des centaines de milliers de jeunes rassemblés autour du Pape François à Cracovie. C’est cette espérance qui nous permet de ne pas succomber à la haine quand nous sommes pris dans la tourmente.

Cette conviction que l’existence humaine n’est pas un simple aléa de l’évolution voué à la destruction inéluctable et à la mort habite le cœur des hommes quelles que soient leurs croyances et leurs religions. C’est cette conviction qui a été blessée sauvagement à Saint-Étienne du Rouvray et c’est grâce à cette conviction que nous pouvons résister à la tentation du nihilisme et au goût de la mort. C’est grâce à cette conviction que nous refusons d’entrer dans le délire du complotisme et de laisser gangréner notre société par le virus du soupçon.

On ne construit pas l’union de l’humanité en chassant les boucs-émissaires. On ne contribue pas à la cohésion de la société et à la vitalité du lien social en développant un univers virtuel de polémiques et de violences verbales. Insensiblement, mais réellement cette violence virtuelle finit toujours par devenir une haine réelle et par promouvoir la destruction comme moyen de progrès. Le combat des mots finit trop souvent par la banalisation de l’agression comme mode de relation. Une société de confiance ne peut progresser que par le dialogue dans lequel les divergences s’écoutent et se respectent.

  1. La peur de tout perdre

La crise que traverse actuellement notre société nous confronte inexorablement à une évaluation renouvelée de ce que nous considérons comme les biens les plus précieux pour nous. On invoque souvent les valeurs, comme une sorte de talisman pour lequel nous devrions résister coûte que coûte. Mais on est moins prolixe sur le contenu de ces valeurs, et c’est bien dommage. Pour une bonne part, la défiance à l’égard de notre société, – et sa dégradation en haine et en violence – s’alimente du soupçon selon lequel les valeurs dont nous nous réclamons sont très discutables et peuvent être discutées. Pour reprendre les termes de l’évangile que nous venons d’entendre : quel trésor est caché dans le champ de notre histoire humaine, quelle perle de grande valeur nous a été léguée ? Pour quelles valeurs sommes-nous prêts à vendre tout ce que nous possédons pour les acquérir ou les garder ? Peut-être, finalement, nos agresseurs nous rendent-ils attentifs à identifier l’objet de notre résistance ?

Quand une société est démunie d’un projet collectif, à la fois digne de mobiliser les énergies communes et capable de motiver des renoncements particuliers pour servir une cause et arracher chacun à ses intérêts propres, elle se réduit à un consortium d’intérêts dans lequel chaque faction vient faire prévaloir ses appétits et ses ambitions. Alors, malheur à ceux qui sont sans pouvoir, sans coterie, sans moyens de pression ! Faute de moyens de nuire, ils n’ont rien à gagner car ils ne peuvent jamais faire entendre leur misère. L’avidité et la peur se joignent pour défendre et accroître les privilèges et les sécurités, à quelque prix que ce soit.

Est-il bien nécessaire aujourd’hui d’évoquer la liste de nos peurs collectives ? Si nous ne pouvons pas nous en affranchir, en nommer quelques-unes nous donne du moins quelque lucidité sur le temps que nous vivons. Jamais sans doute au cours de l’histoire de l’humanité, nous n’avons connu globalement plus de prospérité, plus de commodités de vie, plus de sécurité, qu’aujourd’hui en France. Les plus anciens n’ont pas besoin de remonter loin en arrière pour évoquer le souvenir des misères de la vie, une génération suffit. Tant de biens produits et partagés, même si le partage n’est pas équitable, tant de facilités à vivre ne nous empêchent pas d’être rongés par l’angoisse. Est-ce parce que nous avons beaucoup à perdre que nous avons tant de peurs ?

L’atome, la couche d’ozone, le réchauffement climatique, les aliments pollués, le cancer, le sida, l’incertitude sur les retraites à venir, l’accompagnement de nos anciens dans leurs dernières années, l’économie soumise aux jeux financiers, le risque du chômage, l’instabilité des familles, l’angoisse du bébé non-conforme, ou l’angoisse de l’enfant à naître tout court, l’anxiété de ne pas réussir à intégrer notre jeunesse, l’extension de l’usage des drogues, la montée de la violence sociale qui détruit, brûle, saccage et violente, les meurtriers aveugles de la conduite automobile… Je m’arrête car vous pouvez très bien compléter cet inventaire en y ajoutant vos peurs particulières. Comment des hommes et des femmes normalement constitués pourraient-ils résister sans faiblir à ce matraquage ? Matraquage de la réalité dont les faits divers nous donnent chaque jour notre dose. Matraquage médiatique qui relaie la réalité par de véritables campagnes à côté desquelles les peurs de l’enfer des prédicateurs des siècles passés font figure de contes pour enfants très anodins.

Comment s’étonner que notre temps ait vu se développer le syndrome de l’abri ? L’abri antiatomique pour les plus fortunés, abri de sa haie de thuyas pour le moins riche, abri de ses verrous, de ses assurances, appel à la sécurité publique à tout prix, chasse aux responsables des moindres dysfonctionnements, bref nous mettons en place tous les moyens de fermeture. Nous sommes persuadés que là où les villes fortifiées et les châteaux-forts ont échoué, nous réussirons. Nous empêcherons la convoitise et les vols, nous empêcherons les pauvres de prendre nos biens, nous empêcherons les peuples de la terre de venir chez nous. Protection des murs, protection des frontières, protection du silence. Surtout ne pas énerver les autres, ne pas déclencher de conflits, de l’agressivité, voire des violences, par des propos inconsidérés ou simplement l’expression d’une opinion qui ne suit pas l’image que l’on veut nous donner de la pensée unique.

Silence des parents devant leurs enfants et panne de la transmission des valeurs communes. Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation des déviances. Silence des votes par l’abstention. Silence au travail, silence à la maison, silence dans la cité ! A quoi bon parler ? Les peurs multiples construisent la peur collective, et la peur enferme. Elle pousse à se cacher et à cacher.

C’est sur cette inquiétude latente que l’horreur des attentats aveugles vient ajouter ses menaces. Où trouverons-nous la force de faire face aux périls si nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’espérance ? Et, pour nous qui croyons au Dieu de Jésus-Christ, l’espérance c’est la confiance en la parole de Dieu telle que le prophète l’a reçue et transmise : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te sauver et te délivrer. Je te délivrerai de la main des méchants, je t’affranchirai de la poigne des puissants. »

« Mon rempart, c’est Dieu, le Dieu de mon amour. »

Amen !

Cardinal André VINGT-TROIS
Archevêque de Paris.

 

Merci à Mgr André Vingt-Trois pour cette très belle homélie, largement applaudie par l’assemblée toute entière.

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LA VIE DES PRÊTRES

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Bien sûr, ce texte n’a pas la prétention de décrire la vie des prêtres, mais seulement de remercier tous ces hommes qui ont donné leur vie à Dieu et leur dire notre attachement et notre reconnaissance.

Ils ont tourné leur existence vers Dieu, et nous en sommes les bénéficiaires. Ils nous tendent la main pour nous aider à marcher vers Lui, à sortir de nos égarements, à réfléchir au mystère de notre Créateur (le célébrant ne dit-il pas, durant la M12062016-DSC_0098esse : « Il est grand le mystère de la foi » ?), l’amour avec lequel Dieu a conçu l’humanité, le grand défi qu’il s’est Lui-même imposé en nous faisant totalement libres et autonomes, et l’espoir que nous L’aimions et que nous nous aimions les uns les autres.

Prêtres que nous connaissons, prêtres que nous ne connaissons pas, vous méritez plus que notre respect ou notre reconnaissance, vous méritez notre amitié. Lorsque vous  rencontrez des difficultés, sachez que nous prions pour vous, plus encore aujourd’hui, après l’assassinat de l’un des vôtres.

Parce que nous sommes des êtres humains, différents les uns des autres, nous nous entendons mieux avec certains d’entre vous qu’avec les autres. C’est histoire de caractère. Mais au-delà de ces différences (différences mais pas divergences), nous avons besoin de vous tous.

La mort tragique du Père Jacques Hamel nous remue profondément. Dans une lettre paroissiale du mois de juin 2016, publiée par La Vie, il écrivait notamment : « Faisons-nous un cœur attentif aux belles choses, à chacun et à ceux et celles qui risquent de se sentir un peu plus seuls. Que les vacances nous permettent de faire le plein de joie d’amitié et de ressourcement. Alors nous pourrons, mieux pourvus, reprendre la route ensemble. Bonnes vacances à tous ! »

Prêtres de par le monde, nous pensons à vous tous.

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Texte et photos © Jean-Michel Touche

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Savez-vous ce qu’est un MOOC ?

 

Voici la définition qu’en donne le Collège des Bernardins :

«  MOOC (Massive Open Online Courses) est un cours en ligne gratuit, ouvert à tous et proposé sur une période donnée. Il se compose de brèves vidéos accompagnées de ressources pédagogiques, d’évaluations individuelles ou collectives et d’un examen final facultatif.
Le MOOC se caractérise par une forme dynamique, didactique et une interaction forte entre enseignant et participants. Il est destiné à tous ceux qui, faute de temps ou de proximité avec un lieu de formation, trouveront dans ce média le moyen de suivre une formation à la fois sérieuse et accessible. »

Vous voulez en savoir davantage sur le programme proposé ? Cliquez sur SINOD et vous saurez tout sur ces cours « généralement précédés d’une ou plusieurs vidéos d’introduction pour acquérir, si besoin, les connaissances nécessaires au futur cours. »

Un beau projet de l’Ecole Cathédrale au sein du Collège des Bernardins !

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Un conte pour l’Epiphanie (épisode 2 et fin)

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Un conte de Bernard Messana (épisode 2)

Cliquer sur épisode 1 pour retrouver le début du conte

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C’est Caïus, dit  « la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant 

 

Les voilà à nouveau assis. «  Je crois en ta bonne foi, Joseph », dit Septimus. «  Mais tu connais la règle. Nos supplétifs ont le droit de prélever, sur les voyageurs argentés, la dîme qui convient. Alors Anouar va choisir. » Et Anouar a déjà choisi. «  Joseph sait bien les règles qui régissent les rapports du Juif et du Palestinien. Le premier fait du commerce et gagne de l’argent, le second lui assure une protection armée, et prélève le coût de son service. Je laisserai donc à Joseph l’encens et la myrrhe qu’il saura monnayer en Egypte, et sur le prix desquels je récupérerai mon dû à son retour. Dans l’immédiat, je prendrai l’or, mais pas tout, la moitié seulement. Je ne saurais en effet me montrer moins généreux que ces mages paillards que j’ai parfaitement reconnus, – ce sont Melchior, Balthazar et Gaspard-, et qui sont en fait mes lointains cousins. Voilà, Joseph, ce sera là mon cadeau à ton petit Jésus ». Et Anouar divise en deux le tas d’or. Joseph prend sa part, remercie une fois, deux fois, trois… «  C’est bien comme cela, Joseph. Va ton chemin. »

 

Joseph, Marie, Jésus et l’âne sont partis depuis longtemps, et la journée touche à sa fin. « Une patrouille amie arrive du Nord ! » prévient un guetteur, « et il y a un Romain avec elle ».       « Comment le vois-tu ? ». «  Il ne sait pas monter à chameau ! » s’esclaffe le guetteur. Septimus a le temps de revêtir sa tunique de cérémonie. Anouar et une vingtaine de guerriers en armes s’alignent derrière lui. La petite troupe a fait baraquer ses chameaux et son chef, un Romain replet qui frotte ses reins endoloris s’avance à pas comptés. Septimus le reconnaît. C’est Caïus, dit «  la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant, courtisan comme il y en a tant dans l’ombre des Grands, qui doit servir comme conseiller technique d’Hérode, à Jérusalem. Ils se saluent cérémonieusement, comme c’est la règle, et Septimus, suivi d’Anouar, entraîne Caïus vers son tapis de réception sur lequel attendent coupes d’eau fraîche et de lait de chamelle, dattes sèches, lanières de gazelle séchées.

 

 

Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser

 

« Quelle nouvelle pressante m’apportes-tu si tard, Caïus ? ». « Des évènements graves, Septimus, ont conduit Hérode à des décisions terribles que je suis chargé de te transmettre. Voilà : des agitateurs font courir le bruit de la naissance récente d’un Messie, en qui les Juifs voient leur roi, rival inévitable d’Hérode et de ses descendants. Les astrologues ne démentent pas, et s’appuient pour cela sur l’apparition de phénomènes célestes étranges que tu as peut-être observés. Alors, n’ayant pas réussi à localiser l’enfant et à s’en emparer, et pour sauvegarder la paix future du royaume, Hérode a décidé de faire exécuter tous les nouveau-nés. Le Messie sera certainement parmi eux. Tout cela est en cours autour de Jérusalem, Bethléem, Béthanie, mais au cas où certains auraient échappé à la liquidation et s’enfuiraient vers l’Egypte, tu es chargé de les intercepter et de les immoler. »

 

Septimus reste un instant muet. Puis, la voix déformée par la colère, il articule : «  Moi, Romain, j’amène ici ma paix et ma civilisation et Hérode, ce roitelet barbare, m’ordonnerait de massacrer des innocents ! Tu dérailles, Caïus ! ».

« Je comprends ton sentiment, Septimus, mais Hérode a notre confiance et notre soutien. Et puis tu es soldat, et sommé d’obéir. Les quelques gouttes de sang que tu risques de faire couler nous épargneront demain guerres et massacres ô combien plus sanglants. De toute façon, j’ai, en ce qui me concerne, fait mon travail. Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser. Les bras pensants, nous savons les trancher. Salut ! Au fait, pour l’information d’Hérode, ni toi ni Anouar n’avez vu passer de fugitifs avec des nouveau-nés ? ».

« Non », dit Septimus. « Rien à signaler » renchérit Anouar, et Septimus le remercie du regard.

Caïus est parti et le silence s’est installé. «  Si tu as des regrets, Septimus, et si désobéir te coûte plus que de tuer l’enfant, je peux facilement rattraper Joseph, Marie et Jésus avant qu’ils ne soient en Egypte… » murmure Anouar. « En as-tu envie, Anouar ? », répond Septimus. «  Pas le moins du monde, sourit Anouar. Le Juif est mon cousin, et c’est aussi mon coffre-fort. Pourquoi le détruirais-je ? Nous sommes faits pour vivre ensemble. »

 

La nuit est maintenant tombée. Une hyène ricane dans le lointain, une autre lui répond, et le désert se fait ricanement.

 

 

©Bernard Messana
que je remercie pour ce conte de l’Epiphanie.
(et, de vous à moi, merci à Anouar et Spetimus !…)

Un conte pour l’Epiphanie

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Un conte de Bernard Messana (épisode 1)

 

 

Finis les rêves d’avancement et de promotion, peut-être, mais bienvenue à toi, Liberté ! 

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Le centurion Septimus jure. Assis sur sa peau de mouton, tunique retroussée, jambes croisées, il essaie d’extraire l’épine qui s’est fichée dans la corne pourtant épaisse de son pied droit. Le piquant a traversé la semelle de sa sandale avant de se ficher profondément dans sa chair. Et Septimus jure contre la déplorable qualité des sandales que ce maudit Commissariat, peuplé de technocrates replets et rapaces, soi-disant défenseur du bien-être du légionnaire, lui fournit désormais. «  Tout se dégrade », maugrée-t-il, «  l’habillement, l’armement, la solde ! Pendant que ces gros lards prétentieux de la Rome d’en Haut festoient, nous les obscurs qui défendons la Cité contre les Barbares, nous sommes oubliés, négligés, méprisés. Que l’on prenne garde à la colère des Légions ! »

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En prononçant ces derniers mots, un sourire un peu narquois déride le visage du soldat. Les Légions, voilà longtemps qu’il les a quittées, volontairement. Fatigué des marches et contremarches, ordres et contre-ordres, combats douteux à arrière-goût amer, lassé d’obéir aveuglément sans comprendre, par habitude, à des roitelets arrogants, ou par amitié, quelques rares fois, à des chefs respectés, et enfin navré de voir ses conquêtes tomber aux mains de proconsuls véreux, il a demandé à servir dans les territoires du Sud, au désert. On le lui a aussitôt accordé. Pensez donc ! C’était là l’affectation par tous redoutée et honnie, faite de solitude au milieu de supplétifs à la fidélité relative, d’austérité de vie, avec la certitude, loin de Rome, d’être oublié. «  Finis les rêves d’avancement et de promotion, peut-être », murmure-t-il, « mais bienvenue à toi, Liberté ! »

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Le bambin les fixe en souriant paisiblement, et son regard, d’un bleu saphir, a quelque chose de fascinant

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Et libre, il l’est ! Autour de lui rien, sinon le désert du Sinaï, où, seul Romain en exercice, il règne sur des nomades insaisissables et fuyants, vagabonde de pâturage en pâturage pour contrôler des campements fugitifs, apprend avec passion à lire et interpréter les traces, et se perd toutes les nuits dans la contemplation d’un ciel où tournent des étoiles désormais familières. Enfin pas toutes…Car il y a parfois des apparitions étranges. Tiens, par exemple, il y a peu de temps, une grosse étoile dorée et chevelue a semblé virevolter au Nord, puis s’immobiliser soudain pendant un temps, descendre sur l’horizon comme si elle souhaitait indiquer quelque chose, puis remonter au firmament, s’enflammer et mourir dans une gerbe de pétales rouge sang. «  Funeste présage ! », avait murmuré Anouar, son adjoint palestinien, sans préciser pourquoi, mais Septimus avait ressenti lui aussi une sorte d’angoisse confuse.

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Un brouhaha, des cris, des rires tirent Septimus de ses réflexions. Un Anouar hilare vient vers lui. Il précède un groupe de supplétifs gesticulant autour d’un homme à pied. Celui-ci remorque un âne lourdement chargé d’on ne sait quoi. Anouar s’accroupit devant Septimus et entame la longue litanie des salutations traditionnelles auxquelles le centurion se prête paisiblement. Montrer une impatience particulière serait manquer à la dignité. Enfin vient le moment de la question : « Quelles nouvelles, Anouar ? », et la réponse joyeuse, «  On a attrapé un Juif ! ». Septimus rit : «  Le passage de Juifs de Palestine en Egypte est chose courante, Anouar. Qu’a donc ce Juif de si particulier ? ». «  Regarde Septimus…» et, ménageant ses effets, Anouar ouvre lentement un sac, en extrait trois objets soigneusement enveloppés qu’il découvre et aligne devant le centurion : deux coffrets de bois finement travaillés et incrustés de pierres fines, et une bourse rebondie. Il ouvre le premier coffret et un puissant parfum d’encens s’exhale des grains sombres et résineux qu’il contient. Il ouvre le deuxième coffret et l’entêtante fragrance de la myrrhe vient se mêler à l’odeur de l’encens. Il renverse la bourse, et une pluie de pièces d’or ruisselle sur la peau de mouton qui sert de siège au centurion. Septimus siffle entre ses dents : «  Joli magot ! Tu as capturé un banquier ? ». « Non Septimus, et c’est ce qui ne va pas. L’homme qui transporte cela a tout l’air d’un pauvre. »

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Poussé par les soldats, l’homme est venu à son tour s’accroupir devant Septimus. La gandourah qui l’enveloppe est bien celle d’un pauvre. Mais l’allure est fière et le regard droit. Septimus et Anouar alternent les questions auxquelles l’homme, qui dit s’appeler Joseph, répond sans crainte, posément. Il vient de la région de Bethléem où sa femme, Marie, vient de mettre au monde leur premier enfant, Jésus. Ils se rendent maintenant en Egypte, au-delà des sources de Moïse, où l’attend un chantier de construction. Il est en effet charpentier. « Montre tes mains »  demande Septimus. Les mains de Joseph sont calleuses, marquées de cicatrices. «  Ce ne sont pas les mains d’un voleur », pense-t-il. Alors cet or, cet encens, cette myrrhe ? Embarrassé un instant, mais souriant, Joseph explique que c’est là un cadeau de trois généreux personnages qui passaient par Bethléem après la naissance de Jésus, et que l’aspect du nouveau-né avait manifestement émerveillé. Pourquoi donc ? Émulation dans la générosité pour ces trois personnages fastueux et richissimes, mages connus répandant alentour remèdes et prédictions ? Peut-être aussi, avoue Joseph, une surexcitation d’après banquet, – nos mages étaient quelque peu éméchés-, jointe à la présence dans le ciel d’une impressionnante étoile à crinière. «  Tout était merveille pour nos mages ce soir-là, et la beauté de mon fils Jésus m’a valu tous ces présents » conclut Joseph.

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« Montre-moi ton fils » demande Septimus en se levant. Joseph le précède vers le petit groupe resté à l’ombre d’un épineux. L’âne, une bête superbe au poitrail imposant a été déchargé des bagages légers qu’il portait sur sa croupe, et des outres à eau qui pendaient sur ses flancs. Son pelage est clair, marqué sur l’échine d’une grande croix sombre. «  Cicatrice de blessure ? », demande Septimus. «  Non, marques naturelles inusitées », répond Anouar qui est allé examiner l’animal. La femme est assise un peu à l’écart. Enveloppée dans un voile sombre, on ne voit d’elle que ses yeux. «  Marie, montre-nous Jésus », demande Joseph. Marie écarte le voile, découvrant son visage à l’ovale parfait, et le nouveau-né blotti sur ses genoux. «  Superbe ! » s’exclament ensemble Septimus et Anouar. Le bambin ne dort pas. Il les fixe en souriant paisiblement, et son regard, d’un bleu saphir, a quelque chose de fascinant. Septimus regarde les yeux noirs de Marie, l’œil de jais de Joseph, et s’étonne… «  Le grand-père de Marie avait le même regard que notre Jésus », dit Joseph. « Ouais, ouais… » grommelle Septimus en retournant vers sa peau de mouton.

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… à suivre avec l’épisode 2

Texte ©Bernard Messana

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LE VILLAGE DANS LA NEIGE (2ème épisode)

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Un conte sous forme de poème, de Michel Tirouflet

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Un clic sur Episode 1
si vous voulez retrouver le début du conte.

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. . . Minuit avait sonné, l’église était déserte,

Un manteau blanc l’avait à moitié recouverte.

De boissons alourdi, le village était sombre.

Le silence était roi, pas un bruit, pas une ombre.

Tout et tous dormaient, bien repus et bien gras,

Sans le moindre remords, bien au chaud dans leurs draps.

Nul n’avait perçu que, depuis la fin du jour,

La neige, sans répit, s’accumulait toujours.

En les logis, le feu qui s’épuisait dans l’âtre,

Projetait alentour une lueur rougeâtre.

Les braves gens dormaient au mitan de leur couche,

Un ronflement épais s’échappait de leur bouche.

Le misérable alla jusqu’à la fin du bourg

Sans recevoir de pain ni le moindre secours,

Fit encor quelques pas heurtés et chancelants.

Ses yeux décolorés étaient vieux de mille ans.

Alors, l’homme épuisé leva ces yeux aux cieux,

Joignit ses deux mains bleues et dit « mon Dieu, mon Dieu,

Que votre volonté en cette nuit soit faite.

Je vous remets mon âme à cette heure où la fête

De votre incarnation devrait ouvrir les cœurs.

Mais par malheur pour moi, l’égoïsme est vainqueur.

Me voici Seigneur. » Et puis il s’endormit,

Sous les coups de la faim, du froid, de l’anémie.

Hors, pendant son sommeil, Jésus Christ le Sauveur

Envoya sur son corps une douce chaleur.

Et, pendant qu’il dormait, le lourd manteau de neige

Montait vers le ciel noir comme un blanc sortilège.

Il engloutissait tout, flocon après flocon

Les choses et les gens et leurs cœurs inféconds

Les vouant assez vite à une mort certaine,

Une fin méritée pour cette race hautaine.

Inconscient, réchauffé, le vieillard reposait

Comme les villageois allaient agoniser.

La cendre tiédissait dans les foyers éteints,

Le souffle des dormeurs devenait incertain.

Au matin, délassé, il étendit ses membres

Puis contempla surpris cette sorte de chambre

Qui au milieu des monts semblait surnaturelle.

L’aurore silencieuse était trop solennelle,

Le vieux s’en inquiéta, regarda alentour,

Ne vit rien que du blanc et un vol de vautours.

Du village d’hier il ne subsistait rien.

Un linceul virginal étouffait les vauriens.

Solitaire au milieu de cette étendue blanche,

La flèche du clocher semblait un menu ranche.

Quant à l’homme effaré, il vit sur le moment

Qu’il avait devant lui un divin châtiment.

La veille encor vivant, pour cause d’hécatombe,

Le village d’hier n’était plus qu’une tombe.

Alors, le cœur en pleurs, il tomba à genoux

Et se mit à prier : « Ma mère au cœur si doux,

Les gens avaricieux sont aussi vos enfants,

Ces brebis égarées sont de bien pauvres gens.

Ô mère de Jésus, dites à votre fils

Qui pour tous les pécheurs endura son supplice,

D’accorder son pardon aux êtres de ce lieu.

Ô Marie, suppliez le Miséricordieux. »

La très pure oraison monta au paradis

Toucha le fils de l’homme et sauva les maudits.

Très vite un souffle tiède échauffa l’atmosphère,

Qui dégagea bientôt le haut des conifères.

Puis on vit émerger le sommet des maisons.

Qui le temps d’une nuit, s’étaient faites prisons.

Contemplant ce miracle en réponse à ses vœux,

L’homme toujours au sol remerciait le bon Dieu.

Puis, le cœur contenté, il mendia du Seigneur

En ce jour de Noël, une ultime faveur.

« Divin enfant, dit-il, envoyez votre esprit,

Que rentrent les brebis dans votre bergerie. »

Son âme était si pure et sa prière si belle

Que l’esprit vint à lui telle une colombelle.

Il se fit un grand bruit et dessus chaque feu

Descendit lentement une langue de feu.

Alors l’homme au cœur si grand, sans peur du lendemain,

Tourna le dos au lieu et reprit son chemin.

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LE VILLAGE DANS LA NEIGE © Michel Tirouflet

 

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