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LE TABLEAU RETOURNÉ (5)

Liens pour retrouver les épisodes précédents :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

Episode 3 : LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Episode 4 : VOYAGE D’UMBERTO DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

 

 

V

VOYAGE AU TEMPS DU SATELLITE ESPOIR

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Le soleil brillait au zénith quand la tribu s’ébranla. Thétis Kahn, qui savait tout depuis longtemps, s’efforçait de la conduire au rythme des plus lents pour la mener de l’autre côté des montagnes, là-bas, très loin, où elle découvrirait son humanité. H’umban avait deviné le sens de cet appel. Regardant les hommes et les femmes de sa tribu, il vit combien il était différent d’eux, et il comprit qu’en dépit de cela il les aimait.

                        ° ° °

Le vaisseau achevait les manœuvres d’accostage rendues délicates par le balancement rapide du sas dans lequel il devait se placer.

De loin l’équipage avait pu voir “Espoir”, un anneau monumental éclairé par le soleil, qui tournait sur lui-même dans sa course folle à travers l’espace. Le plus beau satellite jamais conçu par l’homme prenait tour à tour une couleur orangée, puis ocre, puis brune, pour virer insensiblement au bleu turquoise, au vert émeraude, enfin au jaune safran, selon le rythme des spirales que dessinait sa trajectoire incertaine.

Le commandant avait annoncé sur le panneau de contrôle que l’approche risquait d’être brutale, et rappelé les consignes de sécurité. Tirés de leur torpeur, les passagers, tous volontaires, avaient refermé sur eux leur combinaison de survie – mais quelle survie peut-on espérer en cas de collision et de projection dans l’espace et le temps ? – et avaient regardé le spectacle qui s’offrait à eux.

Après que le vaisseau eût lentement contourné “Espoir”, l’équipage et les passagers s’étaient extasiés devant la beauté des jeux de la lumière et de la nuit. Sur un fond largement tapissé d’étoiles, ils avaient vu l’anneau d’ “Espoir” se détacher en noir, à contre jour du soleil. Puis, au fur et à mesure de leur approche, le satellite avait pris des dimensions de plus en plus vastes, jusqu’au moment où les rayons du soleil en avaient caressé le cercle intérieur.

Abban, comme les autres, restait à présent silencieux, le cœur agité par un mélange d’angoisse et d’excitation. Lorsqu’il s’était porté volontaire pour l’expédition, on l’avait mis en garde contre tous les dangers de la mission, risques pour lui-même, risques pour les habitants d’Espoir s’il y en restait quelques uns, risques peut-être aussi pour les habitants de la terre, on ne savait pas trop. Mais il y avait au fond de lui une voix qui appelait, une voix qu’il entendait de plus en plus fréquemment. Lorsqu’il en avait fait mention devant la commission médicale chargée de trier les volontaires, le médecin chef s’était borné à sourire. “L’appel de l’espace, avait-il dit, vous savez…” sans achever sa phrase.

Oui, une voix d’enfant, lancinante, chavirante, qui appelait Abban par son nom

A cette même époque un étrange oiseau s’était introduit au plus secret de ses rêves. Ses plumes réfléchissaient la lumière en myriades d’étincelles qui se réunissaient pour former un cercle lumineux très semblable au satellite dans lequel le jeune homme allait à présent s’introduire.  L’oiseau revenait chaque nuit et recommençait son mystérieux ballet. Abban éprouvait alors une curieuse sensation de déjà vu, déjà vécu, quelque chose de furtif, d’insaisissable.

° ° °

Abban faisait partie du petit nombre auquel “Espoir” s’était adressé. Il lui avait été donné de connaître l’incroyable histoire de cette création virtuelle qui avait échappé à ses créateurs, les emmenant à la frontière de l’univers, aux confins de ces zones où la lumière n’avait plus accès.

“Espoir” le mal nommé s‘évadait au gré des fluides de l’infini, du temps et de l’espace. Il se perdait dans l’imaginaire, prenait ses racines dans le futur et se déplaçait en amont puis en aval du temps.

En amont et en aval du temps… C’est ainsi que s’exprimaient les hommes de science qui n’avait pas trouvé mieux pour parler de ce phénomène.

Car, voyez-vous, “Espoir” n’existait pas. Enfin… pas dans le sens que l’on entend habituellement quand on parle d’existence. Aucun livre, aucune base de données, aucune réserve d’archives magnétiques, aucune bibliothèque concrète ou virtuelle, ne possédait le moindre renseignement sur lui. On ne le connaissait pas, tout simplement.

Mais Dieu, prenant pitié du mal qui rongeait “Espoir”, avait frappé au coeur des plus fous comme des plus sensibles pour les alerter sur le drame qui se jouait – tout en les laissant libres d’intervenir ou non, comme à son habitude : attirer l’attention mais laisser libre.

 

Dans une période troublée du grand futur, un futur incroyablement éloigné des jours que nous vivons, des hommes et des femmes avaient décidé de créer un espace virtuel. Tout ce que la terre connaissait – il faudrait peut-être dire “connaîtra” –  d’intelligences hors du commun s’était lié dans cette aventure peu banale. Philosophes, hommes et femmes de science, penseurs de tous bords, ils s’étaient retrouvés pour former la plus prodigieuse concentration d’esprits jamais réalisée.

Ce qu’ils firent, ou plutôt ce qu’ils feront et comment ils s’y prendront, nul ne saurait encore l’expliquer dans l’état actuel de nos connaissances.

Toujours est-il qu’ils mirent au monde (comment le dire autrement ?) une “chose” d’une extrême beauté et d’un niveau technologique largement en avance sur leur propre époque. Pourtant “Espoir”, puisqu’ils l’avaient ainsi baptisé, “Espoir” n’existait pas. Il appartenait au monde virtuel.

Enivrés par leur création, atteints d’un narcissisme exubérant, les grands esprits décidèrent de se fondre au sein d’ “Espoir”… et de quitter la terre.

Rien de moins.

° ° °

L’anneau de lumière se désagrégea un soir d’automne, au moment où le soleil quittait l’horizon, emportant dans un flux irréel les grands esprits de son temps. Sans déclaration préalable, sans témoin. Les quelques familles qui habitaient la contrée isolée où les grands esprits avaient fait prendre corps à leur projet, s’étaient bien sûr étonnées de ne plus voir l’immense cercle de lumière, sur la montagne, en face de leur domaine. Sans trop chercher  à en savoir davantage.

“Espoir” s’était donc lancé dans une incroyable odyssée durant laquelle un fol orgueil s’empara de ses créateurs, jusqu’à les faire s’imaginer qu’ils étaient Dieu.

C’est à l’époque où, dans sa course incohérente, sorti du sens dans lequel s’écoule normalement la vie, “Espoir” allait revenir vers le soleil, que Thétis Khan vint troubler les nuits d’Abban. Rejoignons celui-ci au moment où il va quitter le vaisseau pour s’introduire dans le satellite.

 

L’équipage, invisible depuis le départ de la terre, avait manifesté son amitié aux volontaires en écrivant sur l’écran géant un énorme “Bonne chance”. La porte du vaisseau s’était ouverte sur l’ordre du commandant et les volontaires étaient sortis. Très rapidement le sas s’était refermé derrière eux puis le vaisseau avait commencé les manœuvres de départ.

Le responsable de la mission avait tout expliqué à l’avance. Chacun savait qu’il ne fallait pas s’éterniser dans le sas qui pouvait se rompre à tout instant. Ils ignoraient tout de ce qu’ils allaient découvrir et, comme avait dit le responsable, ç’allait être chacun pour soi et Dieu pour tous. A la manière de l’équipage du vaisseau, il souhaita bonne chance aux membres de la mission et déchira la protection du sas. L’aventure commençait.

 

Abban pénétra le dernier dans le satellite. Une curieuse impression s’empara de lui. Comme s’il connaissait déjà l’univers qu’il allait explorer. Il y avait… comment dire ? Il y avait à la fois tout et rien. Un paysage impressionnant, fait d’éclats de lumière et de sons cristallins, s’étendait d’un bout à l’autre de l’horizon. L’on apercevait la terre, entourée de son halo bleu célèbre dans toute la galaxie, mais comme réfractée par les angles d’un prisme, présentée en tranches successives. Abban ferma les yeux. A sa droite un membre de l’équipe, une femme, s’écria “Dieu que c’est beau”. Et elle disparut, comme engloutie par les éclats de lumière. Une cloche sonna. C’était étrange, cela ressemblait au glas qui résonne encore dans les campagnes lorsqu’on enterre un mort. Abban frissonna. Il chercha la femme et ne rencontra rien. Elle avait totalement disparu. Il pensa que c’était dommage car il l’avait trouvée sympathique durant la traversée de l’espace.

On l’avait pourtant prévenu lors de la mise en condition pour la mission : “Dites-vous que tout peut arriver, que nous ignorons tout de ce satellite. Nous ne savons même pas s’il existe vraiment. Nous ne décelons aucune trace de matière, qu’elle soit vivante ou inerte.”

“Ne vous attachez surtout pas à vos compagnons de mission. Ils pourraient se perdre et vous perdre avec eux.”

° ° °

Abban de nouveau ferma les yeux. Il les rouvrit, étonné, pour les fermer à nouveau. Surpris, il constata que le paysage qu’il découvrait lorsqu’il rouvrait les yeux était plus précis, plus complet que quelques minutes auparavant. Et qu’il ressemblait à ce qu’il venait d’imaginer. Il s’essaya plusieurs fois à cet exercice. Oui, c’était bien ça, les détails du paysage se dessinaient au fur et à mesure qu’il les rêvait. C’était comme si une énergie latente s’appuyait sur ce qu’il imaginait et concrétisait le tout dans les  moindres détails.

Abban se souvint de la maison de sa jeunesse. Elle prit forme aussitôt devant lui, aussi mal entretenue que par le passé. Il se dit qu’elle eût été plus belle avec un perron devant l’entrée principale. Immédiatement un perron se dessina. Et quand il voulut la revoir telle qu’elle était réellement, il n’y parvint pas. Il renouvela l’expérience à plusieurs reprises et constata qu’il ne pouvait jamais revenir en arrière : il pouvait créer, il ne pouvait pas supprimer. Et plus il pensait, plus le monde prenait forme sous ses yeux, les bâtiments se pressant les uns contre les autres.

Il s’efforça de ne penser à rien, mais plus il faisait d’efforts dans ce sens et plus les souvenirs remontaient de sa mémoire. Il n’osa bientôt plus regarder devant lui. Quand enfin il ouvrit les yeux, Abban se trouvait au centre d’une ville dont il connaissait tous les éléments puisqu’ils provenaient de sa mémoire. Mais avec le même degré de flou que lorsque l’on pense revoir dans sa tête quelque chose que l’on connaît bien. On l’appelle, on l’assemble, mais on ne voit pas sa réalité matérielle.

Abban cria. Le son de sa voix lui revint, rebondissant sur des millions, des milliards de cristaux lumineux. Au-dessus de lui, dans un ciel d’encre, il vit la terre. Cette fois elle apparaissait dans son entier, énorme boule sur laquelle se dessinait l’Amérique avec à droite une partie de l’Europe et de l’Afrique.

“Mon Dieu, pensa-t-il, Nous fonçons droit dessus.”

Un froissement d’ailes attira son attention. Il chercha d’où cela provenait et reconnut Thétis Khan, l’oiseau qui avait hanté ses nuits. Il était à présent mille fois plus beau que dans les songes.

Thétis Khan dessina des arabesques puis entreprit de partir sur la gauche. Il revint près d’Abban, fila de nouveau sur la gauche, et recommença plusieurs fois son manège, jusqu’au moment où Abban se décida à le suivre.

Une longue errance à travers l’irréel devait commencer. L’oiseau quitta la ville élaborée par Abban et vola longtemps, tout droit, au milieu d’éclats de lumière qui formaient des courants, des rivières de bleu, d’ocre, de vert. Lorsqu’ils se croisaient, formant des tourbillons, des pétales lumineux se mêlaient les uns les autres. Ainsi unis l’on eût dit qu’ils constituaient des grains de matière. Ils prenaient alors des formes diverses, bras qui se tordaient, se dressaient vers le ciel, océans dont la houle se mettait à murmurer  le chant du vent sur des vagues de plus en plus énormes. Ou bien cela semblait prendre vie, à la façon d’animaux étranges, terrifiants ou doux comme des biches.

Et puis tout se désagrégeait. Les éclats de lumière regagnaient le lit de leur torrent, une musique irréelle se mettait à danser autour d’Abban, comme si la vie succédait sous cette forme aux mouvements désordonnés de la lumière.

“Où suis-je ?” demanda Abban.

– Tu es dans la pensée des hommes,” répondit une voix, “et tu accomplis ton voyage dans l’espace et le temps. Souviens-toi, je t’ai naguère annoncé un long périple qui t’amènerait à découvrir le vrai sens de la vie. Aujourd’hui tu viens de pénétrer dans l’absolu de l’esprit. “Espoir” est encore incréé mais la lumière au sein de laquelle tu te déplaces est l’embryon de la pensée des hommes qui, un jour, dans très longtemps, créeront cet univers irréel. Leur pensée est déjà présente, ici, à l’état de promesse.”

– Mais que suis-je venu y faire ?

–  Y découvrir un germe d’espoir.

Abban, étonné, voulut prolonger la conversation, mais la voix ne lui répondit plus.

Ayant perdu tous ses repères, il ne savait plus depuis combien de temps il se trouvait dans le satellite. Bien qu’il eût à plusieurs reprises tenté de retrouver les autres membres de la mission, Abban restait seul avec ses pensées. Depuis sa conversation avec la voix, il tentait de les maîtriser pour s’efforcer d’imaginer ce que pouvait être ce fameux germe d’espoir dont lui avait parlé la voix.

 

– Viens.

Abban leva la tête. Thétis Khan dansait dans les airs comme il savait si bien le faire quand il voulait attirer l’attention de quelqu’un.

Rien ne pouvant plus maintenant le surprendre, Abban se redressa et le suivit. Sa marche ne ressemblait pas à celle qu’il avait faite auparavant. Il voyait maintenant le dessin d’une côte, le mouvement de la mer et le vol de ce qui ressemblait à des oiseaux migrateurs, un saule pleureur dont les branches retombaient sur une prairie parsemée de pâquerettes, des bouquets de fleurs dont le parfum sauvage parvenait jusqu’à lui.

Thétis Khan se mit à danser un véritable ballet, montant, descendant, s’approchant d’Abban autour duquel il tournait, puis repartant toujours vers le même endroit.

Arrivé à proximité de la côte, Abban vit au milieu des herbes folles que semblait caresser le vent, posé à même le sol, nu et criant, un petit d’homme qui gesticulait en mouvements désordonnés des jambes et des bras.

Interdit, il se baissa et prit l’enfant dans ses bras. C’était un tout petit enfant, un nouveau né, qui écarta les paupières comme pour regarder le visage d’Abban. Puis, laissant sa tête tomber sur l’épaule du jeune homme, ce magnifique germe d’espoir s’endormit doucement.

 

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

 

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Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

Episode 3 : LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Episode 4 : VOYAGE D’UMBERTO DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

 

 

LE TABLEAU RETOURNÉ (3)

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Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

 

– III –

LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Suzanne commença par pousser des cris lorsque Gabriel, aidé de René Félicien, installa cette “affreuse toile” dans son bureau, au rez-de-chaussée de la maison.

– Mon pauvre ami, vous avez encore dû dépenser une fortune pour cette horreur.
– Pas du tout, ma chère. Tenez-vous bien, Monsieur Félicien nous l’offre.
– Gabriel, je vous en prie, enlevez ce tableau de cette maison. Il me met mal à l’aise. Je suis incapable de vous dire pourquoi, mais je suis certaine qu’il va nous amener des tas d’ennuis.
– Suzanne, enfin !

Ma grand-mère en larmes quitta le bureau, laissant Gabriel fort marri et René Félicien, qui avait cru faire plaisir, bien embarrassé.
Gervais et Felicity son épouse furent mandés pour donner leur avis… que prudemment ils évitèrent de faire connaître. Il ne restait que moi, Gabriel me fit donc appeler.
Mon grand père commença par me regarder puis regarda le personnage à gauche du tableau, tourna de nouveau les yeux vers moi.

– Il n’y a pas quelque chose qui vous frappe ? demanda-t-il à René Félicien.
– Sidérant… murmura le bonhomme. Sidérant…

Ils n’ajoutèrent pas un mot et se contentèrent de me regarder. Pour ma part je fixai le tableau et me mis à trembler. Felicity, qui se tenait près de moi, passa son bras autour de mes épaules et dit à mon grand-père, avec ce restant de délicieux accent anglais qui donnait tant de charme à ses propos, “Ce tableau lui fait peur.”

– Vous ne remarquez rien? interrogea Gabriel.
Apparemment Felicity ne comprenait pas ce que voulait dire Gabriel, pas plus que Gervais qui répondit sèchement à son père “Felicity a raison, tu vois bien que ce tableau lui fait peur.”

– C’est vrai ? me demanda Gabriel.
– Non, je n’ai pas peur. Mais je sais où c’est, j’y suis déjà allé.
– Hubert, cesse de dire des âneries, s’écria Gervais que toute cette histoire énervait.

° ° °

Le soir venu je quittai silencieusement mon lit et descendis dans le bureau sur la pointe des pieds. Ce que je découvris était conforme à mon attente : tandis que la maison dormait, le tableau prenait vie. Dans la nuit, des lampes s’allumaient par ci par là, au milieu de la foule en procession d’où sourdait la rumeur d’un peuple en marche.

– Hubert, appela une voix, Hubert viens vite. La boucle est bouclée.
Je m’entendis répondre “Pas encore, c’est trop tôt. Je viens à peine de commencer, ici.”
– Ça ne fait rien, reprit la voix, Il est vraiment temps. Tu vas bientôt devoir choisir.

Un sentier de terre s’ouvrit devant moi, que la lune éclaira faiblement. Cela ne me surprit pas outre mesure, je m’y avançai et me fondis peu à peu dans la foule du tableau.

– Ta place est ici, viens.” dit la voix. Une main attrapa la mienne. Nous longeâmes les hommes et les femmes qui descendaient vers le rocher et prîmes place à gauche de la toile.

° ° °

Le lendemain matin, lorsque Felicity qui me cherchait partout eut l’idée de venir dans le bureau, elle s’évanouit. Gabriel qui l’entendit tomber, se précipita et la fit revenir à elle.

– Regardez, là… là…

Gabriel leva les yeux vers le tableau et poussa un cri avant de déclarer, comme un aveu auquel se serait mêlé une pointe délicate de satisfaction, “J’étais certain que quelque chose d’extraordinaire allait se produire.” Et il regarda la toile dans laquelle je me trouvais à présent, donnant la main au personnage de gauche dont le regard, autrefois égaré vers quelque chose ou quelqu’un d’absent, se posait à présent sur moi : il m’attendait, c’est sûr !

Suzanne voulut savoir ce qui se passait. Aussitôt entrée elle fondit à en larmes, ce qui devenait chez elle une habitude. Gervais, alerté à son tour, arriva immédiatement et ne put que constater la chose.

Quant à moi, tous ces mouvements me donnaient le fou rire et j’aurais volontiers fait de grands signes à ma famille si le personnage qui se tenait près de moi ne m’avait envoyé de sévères coups de coudes dans les côtes en soufflant “Tais-toi, le moment n’est pas venu.”

 

– IV –

LE TABLEAU MASQUÉ

Le duc Pazzani,  homme de grande stature, officier général des troupes à cheval, avait retenu le meilleur peintre de Florence pour le portrait de sa jeune épouse. Il voulait quelque chose de remarquable, du jamais vu, un tableau qu’il avait l’intention mettre sur un grand chevalet au centre du salon, dans le château qu’il occupait depuis la disparition de ses parents emportés lors de la dernière épidémie de peste.

Le duc, éperdument amoureux de Bellissima Feliccia la bien nommée, avait naturellement porté son choix sur Umberto dont la renommée dépassait désormais les limites de Florence.

° ° °

Entre le jeune peintre et la belle Bellissima, on peut dire que le courant passa. Et même qu’il passa très fort !..
Le duc voulait du jamais vu, il allait être servi !
Présent lors des premières séances de pose, il dut quitter précipitamment Florence pour se porter au devant de troupes irrégulières qui menaçaient de piller la province. Umberto mit à profit cette période de liberté et réalisa une œuvre fort belle, qu’il eût été cependant difficile pour le duc de montrer à ses amis. Elle représentait en effet Bellissima de face, belle, évidemment, maisdans le plus simple appareil…

C’est au cours d’une des dernières séances de pose qu’était venue à Umberto cette brillante idée, et que se produisit ce dont le jeune Florentin devait par la suite se confesser auprès de Pietro Gozzoli.

° ° °

Comment le portrait arriva devant la demeure du chapelain, nul ne saurait l’expliquer. Toujours est-il que ses serviteurs vinrent cogner à la porte de sa chambre pour lui annoncer la nouvelle : Bellissima, vêtue de sa seule pudeur, se tenait debout en plein milieu de la rue, face à l’hôtel du prélat. Enfin… pas la jeune femme elle-même mais son portrait. Le scandale n’en était pas moins grand.

Le sang de Pietro Gozzoli ne fit qu’un tour. Cet Umberto était le diable soi-même ! Puisqu’il en était ainsi, on allait voir ce que l’on allait voir. Négligeant pour une fois l’ordonnancement des ses vêtements, le prélat se précipita hors de chez lui et se dirigea tout droit vers la demeure d’Umberto, suivi par ses gens qui s’efforçaient de le suivre car il marchait bon train malgré son embonpoint, vitupérant contre ce mécréant, ce fils de rien, cette âme perdue, ce suppôt du diable, ce ceci, ce cela… Son chapelet d’injures ne prit fin que lorsque le gros homme fut arrivé devant la petite maison du peintre.

Las ! Il eut beau tambouriner, appeler, crier, exorciser, la porte resta close, Umberto avait disparu.

Pas tout à fait.

Toute la ville, informée de l’infortune du duc Pazzani, se trouvait à présent dans les rues. Florentins et Florentines criaient à qui mieux mieux, les uns outrés par le tableau d’Umberto (mais curieux de le voir et lents à s’en aller tant était belle la belle Bellissima), les autres ravis du bon tour joué par ce grand jeune homme encanaillé dont ils riaient des aventures. Seuls les ânes restaient sans braire parce qu’on ne s’occupait pas d’eux et qu’ils trouvaient ça plutôt bien.

Mais d’Umberto… pas le moindre signe !
Ni à son domicile, dont les gens d’armes, bien décidés à le saisir et à lui frotter consciencieusement les côtes, forcèrent la porte,  ni dans son atelier que l’on parcourut en tous sens, mettant les toiles sans dessus dessous et gâchant les pâtes qui lui servaient à peindre, ni dans les estaminets, tripots, tavernes, bistrots et bistroquets ou autres gargotes, ni chez les nonnes (on y alla voir, on ne sait jamais avec pareil débauché). Pas plus d’Umberto que de diable dans la poche d’un cardinal : le Florentin  demeurait in-trou-vabilé. (à prononcer avec l’accent italien, ça sonnera lieux.)

Personne ne daigna s’attarder devant cette toile curieuse, très sombre, recouverte d’une sorte de vernis foncé, que l’un des hommes bouscula et faillit renverser. Pourtant si l’un quelconque des poursuivants avait jeté un regard sur la grande œuvre que le jeune peintre venait d’achever, il n’eût pas manqué d’être surpris.

° ° °

Revenons un peu en arrière, au moment où le portrait si scandaleux de Bellissima Feliccia quitta mystérieusement l’atelier.

Le Seigneur réveilla Umberto et lui passa, si l’on peut s’exprimer ainsi, un sacré savon. Umberto se conduisait comme un imbécile, gâchait les dons qui lui avaient été donnés à sa naissance, choquait le monde par sa conduite – ou plutôt son inconduite.

– Mon Dieu, tenta de répondre le jeune homme, si vous m’avez donné le talent de peindre, c’est bien pour que je reproduise ce qui est beau.
– Fais attention que l’impertinence n’aggrave pas ton cas, Umberto.
– Seigneur, je n’ai pas cherché à vous offenser.
– Alors, Umberto, tu as sciemment évité de te poser la question.  Ce que tu as fait, ce n’est pas bien, ni pour Bellissima, ni pour son duc de mari.
– Pourtant…
– Écoute, Umberto, ne pérore pas sans cesse. Je t’ai fait libre, comme tous les hommes, et tu peux librement choisir de te tourner vers moi ou de chercher un autre maître. Pour que tu sois en mesure de faire ton choix librement, je vais t’envoyer faire un grand voyage dans le temps et dans l’espace. Tu verras des tas de choses, des tas de gens, des tas de situations différentes les unes des autres. Lorsque tu connaîtras suffisamment le monde et que tu auras compris le sens de la vie, alors tu pourras choisir. Librement car je ne voudrais pour rien au monde t’influencer dans ta décision. Comment serais-je heureux si je t’obligeais à m’aimer ? C’est ça la liberté, Umberto, la liberté d’aimer ou de tourner le dos.

Le Seigneur s’interrompit, approcha Umberto de la grande toile et dit :

– Maintenant entre dans la scène que tu as créée, et ouvre bien les yeux et les oreilles.
– Mais, Seigneur !..

Umberto se trouva propulsé dans son tableau, à gauche devant le rocher, et la toile s’obscurcit aussitôt.
– Seigneur !! hurla Umberto.

Le Seigneur ignora l’appel du jeune Florentin…

 

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

 

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Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

 

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LE TABLEAU RETOURNÉ (2)

Retrouver le chapitre 1 en cliquant sur le lien suivant :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

 

 

 

– II –

UMBERTO

Umberto… Umberto!”

– Oui, répondit le peintre en se retournant. Voilà, qu’est-ce que c’est?

Regardant à droite et à gauche, Umberto s’étonna de ne voir personne dans son atelier. Il revint à ses pinceaux, prit un peu de peinture bleue tout en pensant qu’il avait la berlue. Pourtant son nom retentit à nouveau dans l’atelier.
Il fit alors un demi-tour si brusque qu’il faillit renverser le chevalet sur lequel reposait une immense toile où de nombreux personnages commençaient de prendre forme. L‘atelier était vide. Umberto comprit ; il tomba à genoux.

– Ah! Seigneur, c’est vous n’est-ce pas ?
– Oui, Umberto, c’est moi.
Il y eut un silence, puis Dieu reprit :
– La Crucifixion, n’est-ce pas, c’est bien ça que tu as commencé de peindre ?
– Oui, Seigneur. Pietro Gozzoli, le chapelain de la chapelle des Espagnols, m’en a passé commande.
– Je sais, Umberto, je sais.

Umberto se rappela ce jour de décembre où le prélat était venu à l’atelier, sans crier gare, sans se faire annoncer. Un homme de peine avait simplement ouvert la porte, créant un courant d’air glacial, et s’était incliné devant l’imposant personnage que précédait, sous la soutane et le manteau aux large bords de fourrure, une confortable bedaine.

– Alors c’est toi, Umberto da… La porta claqua et couvrit le reste de la question. Le gros chapelain se promena d’un air majestueux dans la vaste pièce où travaillait le jeune peintre et où les toiles, posées à même le sol, s’accumulaient contre les murs. Umberto peignait de façon décidée, d’un trait sûr et précis. Son nom commençait d’être connu à Florence, pour son talent comme pour ses aventures… mais n’allons pas trop vite, laissons Pietro Gozzoli terminer son tour de l’atelier. Il marchait à petits pas, prenant soin de sa personne à laquelle il attachait grande importance.

– Andrea di Firenze, tu connais ? interrogea soudain le prélat.
– Un excellent ami, Monseigneur. Et peintre remarquable. J’ai beaucoup appris en travaillant à ses côtés lorsque j’étais adolescent.
– Je “ssais”, je “ssais”, fit Pietro Gozzoli qu’un cheveu sur la langue faisait zézayer. “Cs’est” lui qui m’a “consseillé” de venir te trouver. Il termine en ce moment une fresque intitulée “Le gouvernement de l’Église”, que je lui ai commandée pour la chapelle des Espagnols. J’aurais voulu qu’il fasse une autre toile sur la Crucifixion, pour faire pendant à la fresque principale. Mais Monssieur zoue les zommes très pris.  Il prétend qu’un prince de Rome lui a passé commande d’un panneau à peindre sur place, et qu’il n’a pas le temps de travailler pour moi. Pourtant je paie rubis sur l’ongle, en belles pièces d’or bien pesées et bien comptées. Andrea m’a donc recommandé de m’adresser à toi pour réaliser cet ouvrage.

Umberto éclata de rire puis, reprenant son sérieux, expliqua : “Andrea m’a prévenu, Monseigneur. Voilà pourquoi je ris. Si je puis mettre ma palette au service de votre grandeur, vous m’en verrez fort aise.”

L’affaire fut rapidement conclue. Ce serait donc une Crucifixion que le jeune Florentin devrait achever au plus tard pour la fin décembre de l’an de grâce 1368. Monseigneur tenait absolument à ce que cette Crucifixion fût en place avant l’achèvement du “Gouvernement de l’Église”, histoire de faire un pied de nez à Andrea di Firenze.
L’intendant du chapelain remit à Umberto une bourse ronde et lourde, acompte sur le prix final de l’œuvre que Pietro Gozzoli accepta sans discuter.

° ° °

Pareille aubaine valait bien quelque bombance. Le soir même, notre jeune ami promenait ses 25 ans dans les troquets de Florence, buvant moult vin en pichet, offrant à boire aux gosiers les plus assoiffés et les moins fréquentables de la ville, attrapant par la hanche les servantes qui avaient le malheur de passer à proximité de ses bras vigoureux.
Un malheur ? Ce n’est peut-être pas ce qu’elles pensaient. Umberto était joli garçon, portait une belle chevelure brune et bouclée, et il parlait si bien…

Ce soir-là Umberto jura d’éternelles amours à plus d’une et but largement au-delà de la raison.

Les tripots de Florence connaissaient bien le jeune peintre qui les fréquentait dès que l’état de ses finances le lui permettait. Il y rencontrait quelques seigneurs en mal d’amusements, des artistes abandonnés par leurs mécènes et qui se lamentaient sur l’injustice de la vie, des servantes aux mœurs légères, et tous les ivrognes de la création qui pestaient, grognaient et proféraient d’horribles injures.

° ° °

Pourtant les tripots n’étaient pas les seuls à le connaître. Plusieurs princes et autres seigneurs qui lui avaient commandé le portrait de leur bien aimée, s’étaient ensuite mordu les doigts d’avoir, si l’on peut dire, introduit le loup dans la bergerie. Généralement son charme innocent, la finesse de son visage, la profondeur bleutée de sa chevelure et, par-dessus tout, l’insistance de son regard, se frayaient un chemin jusqu’au coeur de la dame qui tentait vainement de se défendre – mais n’était-ce pas pour pimenter la situation ?

– Ah ! Monsieur, pourquoi me regarder ainsi ? demandait-elle.
– Comment faire autrement, ma Dame, si vous voulez que je reproduise sans erreur la perfection de votre beau visage ?

Rares étaient celles qui, entendant pareil compliment, ne sentaient pas s’installer en elles, comment vous dire, une sorte de faiblesse, une tendresse coupable.
Conscient du charme qu’il exerçait, Umberto se mettait alors à réciter un ou deux poèmes. Et le sourire de la Dame devenait très différent du sourire de commande un peu figé qu’avaient dessiné ses lèvres lors de la première  séance de pose.

– Souffrez, Monsieur, que l’on vous félicite, lançait d’ordinaire le mari – ou le prétendant –  lorsqu’il regardait l’avancement du portrait, à cent lieues de se douter du trouble dans lequel Umberto avait jeté son modèle.

Il arrivait toutefois que notre jeune ami s’enhardît par trop et prît des risques inconsidérés. L’on vous conterait avec délectation, dans les auberges des environs de la cité, tel ou tel départ précipité par une porte dérobée ou par quelque fenêtre étroite, dans une tenue que la morale réprouve, de telle ou telle dame ou damoiselle à qui les belles paroles d’Umberto avaient fait perdre la raison.

Ou encore la fuite échevelée d’Umberto, sur le premier cheval venu, poursuivi par un mari jaloux, voire par une troupe de spadassins grassement payés pour mettre un terme aux aventures du plus jeune peintre de Florence.

Le lendemain, ou peut-être le jour suivant, Umberto regrettait sa hardiesse coupable, faisait en son cœur le serment de ne plus se livrer à ces jeux dangereux qui pourraient, une fois ou l’autre, se terminer de façon malheureuse. Mais c’était plus fort que lui. Il suffisait qu’il vît un joli minois et notre artiste, oublieux de tous ses engagements, s’efforçait à nouveau de séduire. Dans ses prières, le soir à son coucher, il lui arrivait de dire “Seigneur, vous m’avez trop gâté.”

Et le Seigneur enregistrait tout ça. Et “tout ça” ne lui plaisait guère. Pas plus que ne lui plaisait le penchant d’Umberto pour le vin gouleyant de l’année qui finissait par lui faire dire des bêtises, les nuits où il festoyait dans les tavernes avec les ivrognards, pochards et soudards de tous poils.

° ° °

Le brave Pietro Gozzoli, quand on lui eut appris les frasques d’Umberto, décida de se rendre dans l’atelier pour inciter le jeune artiste à retrouver une vie plus rangée. L’entretien se déroula de façon fort civile, Umberto accepta de se mettre à genoux et confessa ses dernières aventures. Le chapelet des innombrables conquêtes du jeune homme amusa fort le prélat qui sentit poindre en lui une affection paternelle, voire même un soupçon d’admiration pour ce beau garçon. Pourtant les choses n’allaient pas tarder à se gâter.

– La “Dussesse Pazzani ?” hurla brusquement Pietro Gozzoli dont le zézaiement s’accentua nettement lorsqu’il entendit Umberto prononcer le nom de Bellissima Feliccia.
– Euh ! Oui. Quoi ? s’étonna le peintre dont les confessions n’avaient jamais provoqué semblable réaction, même lorsqu’il avait avoué ses fautes à l’évêque en personne, dans le palais épiscopal.
– Mais la “Dussesse” est mariée. La Dussesse est l’épousse du Duc.
– Ça je le sais, répliqua Umberto.
– Et en plus “css” ’est ma filleule !
– Ah! ça, Excellence, je l’ignorais.
– La “Dussesse”, la “Dussesse Pazzani ! C’est inssanssé, tout ççça.” La consternation du chapelain décuplait son défaut de prononciation.

Ce dernier aveu corsa notablement l’addition de la pénitence. Umberto promit, pour mériter le pardon, de réciter douze douzaines d’Ave Maria pour chaque incartade avouée. “A ce train là, se dit-il, je ne suis pas près de terminer la Crucifixion.” Puis, pensant à la duchesse, il reconnut qu’elle valait bien vingt quatre heures de chapelets à elle toute seule. Umberto savait apprécier la valeur des plaisirs de l’existence. Mais il se garda bien de le dire, de peur que le chapelain ne doublât la peine.

Le prélat conclut sa visite en enjoignant une dernière fois à Umberto de mener dorénavant une vie convenable. “Autrement je me verrai dans l’obligation de te retirer ma commande et de la confier à un autre peintre.”

– Il n’y en a aucun, Monseigneur, qui puisse faire ce que vous désirez.

– Ne sois pas orgueilleux, veux-tu !

Et Pietro Gozzoli, avait laissé Umberto à ses réflexions.

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La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

Retrouver le chapitre 1 en cliquant sur le lien suivant :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

 

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LE TABLEAU RETOURNÉ (conte de Noël)

Un conte écrit en 1996, étrange (mais un conte se doit de l’être, à quoi servirait-il autrement ?), à découvrir petit à petit avant Noël.

Vous plaira-t-il ? Je ne puis le dire… mais je l’espère !

 

1

LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Entrez donc, monsieur, vous le verrez mieux de l’intérieur.”

Gabriel rougit de surprise, se redressa, sourit, répondit “Oui, euh! non. Enfin oui, pourquoi pas ?” et il pénétra dans la galerie.

– Ce tableau vous intrigue, n’est-ce pas ? Ça fait plusieurs fois que je vous vois l’examiner.

Un peu gêné d’avoir été remarqué, Gabriel se contenta de sourire. Depuis des semaines, c’est vrai, il faisait fréquemment un détour afin de passer devant la galerie Félicien et de s’arrêter un moment pour regarder cette grande toile sombre, empreinte de mystère. Il se sentait attiré par cette composition curieuse dont il cherchait à deviner le sens, mais les reflets de la vitre masquaient en grande partie les détails essentiels.

Suzanne son épouse, à qui il avait tenu à montrer le tableau un jour où le vent d’est soufflait désagréablement, l’avait vivement refroidi en décrétant tout à trac :

– Mais c’est horrible, mon ami, ça n’a ni queue ni tête, ce tableau. D’abord qu’est-ce que ça représente ?

– Je n’en sais trop rien, avait répondu Gabriel. Mais avouez que c’est étrange : on dirait qu’il se passe quelque chose, un événement exceptionnel, mais que le peintre a voulu seulement éveiller notre curiosité et puis… plus rien, comme si nous devions rester sur notre faim.

– Ce que je trouve étrange, rétorqua Suzanne, c’est l’effet que produit cette chose sur vous.  Alors écoutez, mon ami, regardez-la tant que vous voulez, mais moi je suis gelée, je rentre.
Puis  elle avait ajouté, un rien autoritaire, “Vous venez ?”

Gabriel avait souri comme d’habitude car il souriait beaucoup, mon grand-père. C’est un homme qui ne se fâchait jamais. “Allez devant, Suzanne, je vous rejoins.”

° ° °

Gabriel et Suzanne sont mes grands-parents. Des grands-parents adoptifs, en réalité, car mes parents m’ont recueilli petit enfant sans savoir très exactement d’où je venais. J’ignore tout de mes origines mais qu’importe : ma vraie famille c’est celle avec laquelle je vis. Voilà, vous savez tout de moi. Je ne trouve rien d’autre à dire parce que vraiment, quand je me regarde dans une glace, je ne vois guère de traits particuliers à vous signaler. A l’exception peut-être de mes cheveux bruns et bouclés qui tranchent sur la blondeur naturelle de mes parents. Ah! j’oubliais : mon père se prénomme Gervais et ma mère Felicity (elle est Anglaise). Moi, c’est Hubert.

° ° °

Mais revenons donc à ce jour de printemps où Gabriel put se pencher tout à loisir sur ce curieux tableau.

– Puis-je vous offrir une tasse de thé ? proposa l’homme de la galerie.

– C’est trop aimable, je ne voudrais pas abuser…

– Pas du tout, pas du tout. Permettez-moi de me présenter : René Félicien. Je suis le propriétaire de cette galerie et mon père l’était avant moi.

Mon grand-père se présenta à son tour et les deux hommes se serrèrent la main.

– Je suis très heureux que vous soyez ici, cher Monsieur. Figurez-vous que ce tableau m’intrigue et je me réjouis de l’intérêt que vous semblez lui porter.

Gabriel, amateur de peinture averti, ne comprenait rien à cette toile. L’opacité qui ombrait fortement le tableau ne correspondait à aucune école, aucune époque, aucun style.

– De quoi s’agit-il exactement ? finit-il par demander.

– Je n’en sais rien. J’ai trouvé ça dans un grenier, au milieu de quelques belles pièces. Apparemment, personne n’en connaissait l’existence. Au premier abord j’ai pensé qu’il s’agissait d’un tableau de la Renaissance abandonné sans soin et meurtri par les siècles. Regardez tous ces personnages. Malgré cette espèce de croûte sombre qui gâche la toile, n’évoquent-ils pas les fresques dont regorgent les musées de Sienne et de Florence ? Et cet homme, au premier plan sur la gauche, voyez comme il se détache du reste de l’œuvre.

Gabriel porta son attention sur un jeune homme que les reflets de la vitre empêchaient de voir depuis la rue. Un beau jeune homme au visage d’une finesse extrême, qui se tenait debout, sur la gauche de la toile. Il portait un vêtement de couleur indéfinissable et son visage penché du côté gauche paraissait regarder quelque chose ou quelqu’un. Mais il n’y avait rien à l’endroit où se posait son regard.

– C’est étrange, n’est-ce pas ? On dirait que le peintre n’a pas eu le temps de terminer la scène.

– C’est curieux, très curieux ! fit mon grand-père de plus en plus excité.

 

Le tableau, fort sombre, représentait un paysage de nuit. Le jeune homme au beau visage se détachait sur une masse foncée, une sorte de rocher à côté duquel se dressaient des cyprès. De la partie supérieure droite du tableau descendait une longue colonie de personnages qui avançaient en dessinant des sinuosités, sans que l’on parvînt à distinguer les traits des hommes et des femmes qui composaient cette foule en marche.

– Incroyable, s’exclama Gabriel, ce tableau nous cache quelque chose. De quoi peut-il bien s’agir ? Et ce jeune homme aux yeux tournés vers on ne sait quoi… ou on ne sait qui…, comme il est beau! Comment avais-je pu ne pas le voir depuis la rue ? Vous allez rire : il me rappelle…  Ah! oui, c’est stupéfiant.… Sait-on le nom du peintre ?

– J’ai cherché longtemps et j’ai fini par trouver quelque chose. Mais là encore c’est le mystère. Regardez, cher Monsieur, là, en bas à droite. Vous ne voyez rien ?

Les deux hommes s’accroupirent, mon grand-père chaussa ses lunette tandis que René Félicien releva les siennes sur son front et montra du doigt une zone du tableau que Gabriel se mit à fixer attentivement.

– Ça y est ! s’écria Gabriel dans un état d’excitation avancé. Ça y est, je le vois. Mais je ne distingue pas tout. Voyons, on dirait “Umbr…o, Umbr…a” quelque chose.

– Félicitations,  Monsieur, moi je n’étais pas arrivé à lire quoi que ce soit.

– Attendez, attendez, reprit Gabriel. Voilà, j’y suis. C’est “Umberto da…”

– Da quoi ?

– Da… rien. Il n’y a rien d’autre. Enfin si, peut-être. mais le reste du nom est caché par un trait de peinture brune. Je suis certain que quelqu’un a voulu masquer partiellement le nom du peintre.

– Ah ! Monsieur, Monsieur… bégaya René Félicien, c’est inouï, je possède ici une autre toile signée “Umberto da…” mais de façon beaucoup plus lisible. Et comme sur celle-ci le reste du nom a été masqué par une peinture épaisse. Ah ! Monsieur, venez voir.

René Félicien se précipita vers l’arrière de la galerie, déplaça fébrilement plusieurs toiles et finit par trouver celle qu’il cherchait. Il la prit avec soin, la tint à bout de bras un bref instant puis l’installa sur un chevalet. Il tourna ensuite sa belle tête grisonnante vers mon grand-père et demanda :

– Qu’en dites-vous ?

Gabriel resta muet de saisissement, incapable de prononcer le moindre mot.

– Alors, Monsieur, qu’en pensez-vous ?

René Félicien ne tenait plus en place. Il marchait de droite à gauche, de gauche à droite, s’approchant de mon grand-père, prenant ensuite du recul pour admirer l’œuvre qu’il venait de tirer de ses trésors.

Gabriel murmura : “C’est extraordinaire…”

Posée sur un chevalet, une jeune femme peu vêtue regardait timidement les deux hommes, dans une attitude pudique. Et cette jeune femme ressemblait à s’y méprendre à la Vénus de Botticelli.

 

René Félicien et mon grand-père ne cessaient de pousser des petits “Oh !” et des petits “Ah !” Quand ils reprirent leurs esprits ils se penchèrent pour déchiffrer la signature. A n’en pas douter c’était bien “Umberto da…”, comme sur la grande toile de la galerie. Les deux hommes pensaient la même chose, et d’émotion, eux qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant, ils s’embrassèrent. C’est vous dire l’effet qu’avaient produit sur eux ces deux toiles !

Le tableau de la jeune femme, comme la grande toile mystérieuse, avait souffert de l’agression du temps, des taches d’humidité dessinaient comme les contours d’un puzzle sur le corps laiteux. René Félicien avançait par instants la main pour essuyer la toile mais la retirait immédiatement par pudeur.

 

– A votre avis, Monsieur Félicien, demanda mon grand-père, cette toile est-elle antérieure ou postérieure à celle de Botticelli ?

René Félicien fit une moue, écarta les bras, se racla la gorge et dit “Ça va vous paraître fou, cher Monsieur, j’aurais tendance à dire que cette toile est antérieure.”

– Alors… qui donc est Umberto ?.
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La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

Seco,d épisode : cliquer sur   LE TABLEAU RETOURNÉ (2)

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PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (7ème et dernier épisode)

 

Copyright 2012 JMT

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Paris, le 25 décembre au matin

Le jour se levait et donnait à la ville cet air un peu défraîchi que prend tout petit matin aux yeux des mal-éveillés.

Ils débouchèrent du passage d’Éphrata, sur­pris de retrouver les vitrines encore illuminées, les réverbères enveloppés de brume, les sans-abris couverts de vieux cartons.

Marie, la première, passa la tête, suivie d’Emmanuel qu’elle regardait avec admiration depuis qu’elle avait découvert le sens de son prénom. Le professeur venait ensuite, précé­dant de peu Geneviève et Jean-Baptiste.

– Et Samuel ? s’enquit Jean-Baptiste en re­gardant derrière lui.

– Samuel ? Il est resté là-bas, répondit le professeur.

– Pourquoi ?

– Peut-être sa mission est-elle achevée ? Peut-être même est-elle confiée à quelqu’un d’autre ?

– À qui ça ? s’étonna Jean-Baptiste.

– J’ai mon idée… murmura le professeur.

Un couple, qui avait copieusement fêté Noël, traversa le boulevard entre deux feux. La femme riait aux éclats, faisant des mouli­nets avec son sac. L’homme titubait un peu. Il avait l’alcool triste et pleurait, prononçant des propos incohérents, promettant de ne plus jamais… Et il s’arrêtait net.

– Plus jamais quoi ? interrogeait la femme en riant de plus belle.

– Non, plus jamais !…

° ° ° ° ° ° ° ° ° °

Coup de klaxon furieux. Bruit de freins. Portière qui s’ouvre.

Un homme qui se précipite vers le couple renversé, un hurlement de femme !

Des cris ! En fait, plus de peur que de mal. La voiture ne les a que frôlés.

L’homme et la femme se relevèrent péni­blement, s’appuyant sur Jean-Baptiste et le professeur arrivés en courant.

– Salaud ! hurla l’homme à l’intention du chauffeur. « On vit dans un monde de salauds, mon vieux ! » reprit-il en se cramponnant à Jean-Baptiste. « Tout le monde ment, mon vieux, tout le monde se fout de tout le monde. Mais pourquoi… pourquoi ? Je te demande un peu ! »

C’était un grand type, jeune encore, qui pesait au bras de Jean-Baptiste.

– On nous ment, mon vieux, continua-il en essuyant son manteau de la main pour effacer les traces de sa chute. « Noël ? Je t’en fous, ouais ! On nous promet la fête, le réveillon, le rêve. Mais y a rien, mon vieux après la bouffe, y a rien du tout ! Tu te retrouves tout seul. Une fois que tu as donné ton fric, tu n’intéresses plus personne. »

La femme le rejoignit, fou rire éteint, ma­quillage délavé, regard triste.

– Allez, viens. C’est Noël quand même, non ?

– Non ! C’est fini, Noël ! Il n’y a plus de Noël ! Ça n’a jamais existé, Noël. C’est fini, je te dis.

Jean-Baptiste se mit à rire. « Je crois au contraire que tout commence », confia-t-il à l’oreille de l’homme. « Venez, tous les deux ! »

Impressionnés par son calme, surpris par l’éclat presque lumineux de son sourire, l’hom­me et la femme le suivirent et marchèrent avec lui en direction de la vitrine du magasin puis du passage d’Éphrata.

– Où nous conduis-tu ? interrogea la fem­me.

– Allez, répondit Jean-Baptiste en les invi­tant à pénétrer dans la ruelle étroite. Allez, marchez tout droit et vous découvrirez la révélation de Noël. Quand vous serez parvenus à Ephrata, vous comprendrez tout.

Alors sans se retourner, sans plus rien dire, le couple, et à sa suite un flot de passants sur­gis d’on ne sait où, se mit en marche. Tous s’engagèrent dans le passage étrange au bout duquel un enfant nouveau-né, dans les bras de sa mère, les attendait.

 

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Ainsi s’achève  PASSAGE D’EPHRATA

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© Jean-Michel Touche

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Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5v
Episode 6

Pour en savoir davantage sur Noël

 

 

 

 

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 6)

Copyright 2012 JMT

À grandes enjambées, le professeur qui avait momentanément disparu, revint près d’eux.
– Je viens de parler avec les soldats. Ce sont des Romains, dites donc. Surprenant, hein ? Mais ce qui va vous surprendre davantage, c’est quand vous saurez pourquoi il y a tous ces gens.
– Et pourquoi ? demanda Jean-Baptiste aga­cé, qui faillit ajouter « Monsieur Je-sais-tout. »
– Je vous le donne en mille : c’est un recen­sement.
– Comment ça, un recensement ?
– Un recensement… quand on recense des gens… expliqua le professeur.
– Oui, merci, je sais ce que c’est !
– Alors pourquoi vous me le demandez ?
– Ce que je voudrais savoir, c’est un recen­sement de quoi ?
– Eh bien… un recensement de tous les gens de la région. C’est l’empereur qui l’a ordonné.
– Je ne comprends strictement rien à ce que vous racontez, fit Jean-Baptiste.
– Un recensement ? s’exclama Geneviève. Mais alors… le photographe avait raison ?
– Tu veux m’expliquer ? fit Jean-Baptiste qui s’énervait. C’est agaçant, à la fin, tes sous-en­tendus.
– Recensement… Noël… Ça ne te rappelle rien ?

*      *
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13-09-20-arcachon-379

Il faisait nuit à présent, et les étoiles tapis­saient le ciel. Se penchant pour poser un châle sur Marie et Emmanuel, Geneviève aperçut une lueur sur sa droite. Elle se leva et voulut se diriger vers cette lumière tremblotante, mais elle heurta quelqu’un.

Interdite plus encore qu’effrayée, Geneviève recula et s’assit à même le sol. À quelques pas de là, deux formes humaines, courbées pour se faire aussi petites que possible, avançaient tout doucement vers la lueur qu’elle avait aperçue. La première tenait l’autre par la main et sem­blait la guider.

– Dépêche-toi, fit une voix d’enfant. Tu traî­nes toujours. Je te garantis qu’on ne va pas res­ter longtemps. Si les parents s’aperçoivent de notre absence, tu vas voir ce qu’on va prendre.
– Quand ils sauront ce qui se passe, les pa­rents, ils ne diront rien, répondit l’autre dont la voix indiquait qu’il n’était guère plus âgé.

Il y eut un silence durant lequel les deux formes demeurèrent immobiles. Puis l’une des voix reprit : « Allez, Benjamin, accélère au lieu de raconter des idioties comme d’habitude. C’est pas tes affaires d’interpréter les prophè­tes. On n’a même pas fait Bar-Mitsva. On n’a rien à dire. Et j’aurais jamais dû t’écouter, avec tes idées folles. Il y en a partout, des gens. Pourquoi tu veux voir ceux-là plutôt que les autres ? »

– Parce que la mère va avoir un bébé, c’est toi qui me l’as dit.
– Et alors ? C’est pas le premier. Nous aussi on a été bébés. Et Rachel, elle n’attend pas un bébé, peut-être ?
– Oui, tu as raison, Samuel. Mais là, je pense que c’est lui, l’envoyé, le Messie, celui que l’on attend.
– Tu m’agaces, Benjamin, à pressentir toujours quelque chose. Si tu continues, on rentre à la maison et tu ne sauras rien du tout. Voilà !

On entendit un profond soupir, signe d’une certaine lassitude, puis l’autre enfant s’excusa : « Ce n’est quand même pas ma faute si je devine les choses au lieu de les voir. »

Cette remarque énerva le premier garçon qui tira son frère brusquement par la main. Le jeune aveugle perdit l’équilibre et s’affala de tout son long. Sa tête heurta sans doute une pierre, car il se mit à pleurer doucement. Geneviève distingua nettement l’aîné. En plus jeune, il ressemblait à s’y méprendre à Samuel, le photographe.

– Pardon, Benjamin, murmura la première voix.

Geneviève ne vit pas la suite. La fatigue et les moments intenses qu’elle venait de vivre eurent raison de ses forces. Revenant vers Jean-Baptiste, elle s’assit à côté de lui et s’endormit, la tête contre son épaule, tout près de Marie et Emmanuel.

Il n’y avait plus que Jean-Baptiste à rester éveillé. Même le professeur dormait, rythmant ses songes par un ronflement ample et sonore.

Penché en avant, les coudes sur ses genoux et la tête entre ses mains, Jean-Baptiste regar­dait droit devant lui. A vrai dire il ne regardait rien. Il cherchait à comprendre la raison de ces événements.

À l’image de Geneviève et des autres, tout Bethléem dormait : les voyageurs, venus de partout, éreintés par une route longue et fati­gante ; les habitants du village que ces arrivées successives avaient épuisés ; et même les sol­dats de l’occupant détesté, qui n’en pouvaient plus d’avoir tantôt canalisé les groupes venus se faire recenser, tantôt surveillé les plus bruyants et chassé les marauds en quête de rapine.

Pourtant dans une grotte éloignée, seul endroit qui autorisât l’intimité dont il avait besoin, le petit couple que cherchaient Benja­min et Samuel ne dormait pas. Lui, le mari, il se sentait gauche et presque étranger devant sa jeune épouse qui allait enfanter. Elle, une jeune femme, encore presque une enfant, tenait ses mains posées sur son ventre. Et pourtant « Elle sourit, n’est-ce pas ? » demanda Benjamin que son frère avait caché derrière un épineux.

– Mais comment le sais-tu ? Ce n’est pas possible, tu vois, ma parole !
– Non, Samuel, tu le sais bien. Comment t’expliquer ? Peut-être que le Tout-Puissant attend de moi quelque chose et me permet de voir… ce que toi tu ne vois pas ?
– Arrête, prétentieux ! Tu te rends compte de ce que tu dis ?

Benjamin tourna la tête vers son frère, l’air navré. Depuis ses premiers souvenirs, il savait que son Dieu attendait quelque chose de lui.

Mais il ignorait quoi. Et la remarque acerbe de Samuel le blessait, lui qui se voulait ouvrier et rien d’autre. Ses yeux sans regard étaient un océan noir qui ne reflétait rien. Mais ses lèvres… ses lèvres ! Le sourire qu’elles por­taient donnait à son visage la beauté du ciel, l’espérance de la lumière, la grâce de la vie. Benjamin rayonnait, lui qui disait si souvent que nous ne sommes rien mais que l’amour de Dieu a formé l’homme à partir de la poussière de la terre et de son propre souffle.

– Pourquoi parles-tu ainsi, lui demandait parfois sa mère qui serrait contre son sein cet enfant si fragile dont l’éclat du sourire mas­quait l’ingratitude du visage.
– Je ne sais pas, répondait-il. Mais la brûlure que je sens, vient du Seigneur. Cela, j’en suis certain.
– Tais-toi, tonnait Moshé, le père. Tu vas t’attirer les foudres d’Elohim.

Tournant vers son père ses yeux sans vie, Benjamin le regardait avec son âme. Et il l’aimait.

Or ce soir-là, il était persuadé qu’il allait se passer quelque chose de très important. Quel­que chose qui allait changer la face de la terre. Et il se lamentait de constater que son frère tant aimé ne voyait rien, ne comprenait rien.

– Tu te rappelles, Samuel, ce qu’il a lu, Ya­cob, à la synagogue ?
– D’abord, on est trop jeunes pour aller à la synagogue.
– Oui, évidemment qu’on est trop jeunes pour entrer avec les autres. Mais rien n’empê­che de s’installer à côté et d’écouter, crétin !
– Et qu’est-ce qu’il a entendu, près de la synagogue, Monsieur Je-sais-tout ?
– Eh bien, Yacob, il a lu dans le rouleau le passage de Michée, le prophète : « Et toi, Beth­léem Éphrata, petite entre les milliers de Juda, de toi sortira pour moi Celui qui dominera sur Israël. » Et même qu’après il a dit que nous pouvions être fiers d’habiter ici, parce que c’est chez nous que naîtra Celui que les prophètes ont annoncé.
– D’abord, tu es trop petit pour compren­dre.
– Je suis peut-être trop petit, mais c’est bien Bethléem Éphrata, ici, non ? Et je te dis que le bébé qui va naître, c’est lui. La preuve, Yacob a conclu avec une phrase d’Isaïe : « La jeune fille deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d’Emmanuel. »
– Et alors, ricana Samuel, tu sais peut-être son nom à ce bébé qui n’est pas encore né ?
– Eh bien, on verra, tu seras peut-être bien étonné.

Ébranlé par l’assurance de son frère, Sa­muel se tut.

Tandis que les deux enfants approchaient de la grotte, il se fit brusquement une grande lumière, et l’ange du Seigneur qu’ils n’avaient jusqu’alors jamais rencontré, se tint près d’eux, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté.

Samuel s’arrêta net et tomba les genoux à terre, pendant que Benjamin s’avançait en courant vers la source de cette lumière qui illuminait son âme.

De l’endroit où ils se tenaient, Marie et Emmanuel s’éveillèrent ainsi que leurs pa­rents, pendant que s’élevait dans la campagne une voix puissante et musicale qui annon­çait : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce une grande joie. Aujourd’hui un Sauveur vous est né, le Messie de Dieu. Vous le trouverez enveloppé de langes et couché dans une crèche. »

– Venez, on va voir, s’écrièrent Emmanuel et Marie en tirant leurs parents par la main.

Geneviève se leva, intriguée mais confiante. Jean-Baptiste, de son côté, commença par résister. Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Pourtant, devant l’insistance de ses enfants, il accepta de les suivre en précisant cepen­dant : « On restera à l’écart. »

Déjà plusieurs voyageurs, éveillés égale­ment par la voix majestueuse qui annonçait la grande joie, avaient quitté leur campement de fortune pour se diriger vers la grotte qu’éclai­rait une lumière douce et vive à la fois. Ils formaient un arc de cercle devant la grotte, et la plupart d’entre eux s’étaient accroupis. Tout devant se trouvaient Samuel et Benjamin. Le petit aveugle s’était assis familièrement sur les genoux de la jeune mère.

– Benjamin ! souffla Samuel. Faut pas te gêner ! Reviens !…
– Approche, toi aussi, Samuel, proposa l’époux de la jeune mère, qui se tenait à côté d’elle. Viens le voir. Et vous aussi, dit-il à la petite Marie et à Emmanuel qui avaient laissé Geneviève et Jean-Baptiste pour venir contem­pler l’enfant radieux.
– Comment il s’appelle ? demanda Samuel.
– Emmanuel, Dieu-avec-nous, répondit Marie, le visage illuminé. On l’appelle aussi Jésus, le-Seigneur-sauve.

À ce nom, Benjamin se tourna vers Samuel qui s’était accroupi à côté de lui. Il faillit lui ti­rer la langue, mais il sentit monter en lui une si grande vague de bonheur qu’il chercha la main de son frère et la prit dans la sienne. La petite Marie ne put retenir une exclamation. « Em­manuel ! Ça alors ! Comme mon frère ! »

Un peu à l’écart sur un petit tertre, Jean-Baptiste ne comprit pas pourquoi des larmes lui montaient aux yeux. Des larmes toutes simples, chaudes et douces sur ses joues. Un vrai bonheur. Il s’avança à son tour, prit place parmi les nomades, et s’assit, toute réticence vaincue.

Lui, l’esprit fort, le sceptique, lui qui sou­riait devant la foi (naïve, disait-il) de sa mère, lui qui estimait que si Dieu existait, il faudrait lui demander des comptes pour toutes les souffrances du monde, voilà qu’il rendait les armes sans combattre. Car ce que voyait Jean-Baptiste allait bien au-delà du nourrisson dans sa mangeoire. Ébloui, il contemplait une fres­que largement ouverte et suivait du regard cet enfant, fils de l’homme, Jésus Christ, dont le parcours terrestre s’achevait sur une croix. Ce qu’il ressentait, Jean-Baptiste ne l’avait encore jamais éprouvé. Aucune joie, aucun plaisir, même le plus intense et le plus fou, ne pouvait se comparer à cette émotion d’une extraordi­naire profondeur qui transcendait son être et le faisait vibrer sur des notes jamais entendues, imperceptibles à l’oreille humaine, et sur des lumières d’un éclat extrême… Jean-Baptiste, le temps d’une seconde, peut-être plus, peut-être moins, se sentit pris par Dieu et transporté dans l’extase.

Émerveillés qu’ils étaient, tous, par l’enfant de la crèche, personne ne vit Jean-Baptiste illuminé de l’intérieur, personne ne vit son corps devenir translucide pour s’effacer devant son âme qui répondait à Dieu. L’enveloppe se transfigurait pour laisser passer l’essence même de l’être, comme la chair d’une mère s’efface devant l’enfant qui vient au monde.

Le temps de cette extase, Jean-Baptiste comprit que l’homme est appelé à plus grand que lui-même. Au-delà de l’enfant minus­cule, d’une faiblesse extrême, il fut pénétré par l’amour, devint amour, uni à l’infinie puis­sance du Créateur qui ne demande qu’à aimer et être aimé.

Alors tout prit un sens. La naissance, la vie, la mort, le sourire d’un mendiant, l’éclat de lu­mière dans la prunelle de l’incroyant, l’ombre qui recouvre l’épaule du pêcheur et la folie de l’orgueil devant la vacuité de l’homme quand il se prend pour Dieu.

Durant ce temps infiniment petit par rap­port à l’infiniment grand, Dieu se glissa dans l’âme de Jean-Baptiste ; l’infiniment grand se faisant humble et aimant.

– Dis, murmura le souffle discret de Dieu, je t’invite. Répondras-tu à mon invitation ?
– Comment en serais-je capable ? s’entendit répondre Jean-Baptiste.
– Il suffit que tu le désires. Ton désir te don­nera des ailes.
– Alors oui, je le veux, répondit tout à la fois le commissaire, le mari et le père.

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 5)

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– Venez et vous comprendrez, avait pro­posé Samuel, de cette voix à la fois gutturale et douce qui paraissait venir de très loin.
– Comprendre quoi, avait rétorqué Jean-Baptiste, découvrir comment un homme peut tomber de la coupole d’un grand magasin et se transformer en un peu de terre ?

Samuel dont le rôle n’était sans doute pas d’expliquer mais seulement de montrer la voie, s’était contenté d’écarter les bras en signe d’impuissance à répondre. Après une courte hésitation il avait toutefois recommandé de ne pas s’éloigner les uns des autres, précisant qu’il ne fallait pas risquer de se perdre quand on remontait le temps. Puis il s’était dirigé vers la venelle et s’y était enfoncé, sans regarder en ar­rière, sans s’assurer que les autres le suivaient.

Décidément, l’affaire prenait un tour qui dérangeait les habitudes de Jean-Baptiste. La veille, il avait décidé d’explorer la ruelle, et maintenant que Samuel l’invitait à y pénétrer à sa suite, il se sentait comme angoissé. En lui se disputaient le commissaire qui refusait l’irrationnel et l’homme qui se découvrait un attrait insoupçonné pour le mystère, mâ­tiné cependant d’une certaine inquiétude. La crainte vague d’une découverte à laquelle il ne serait pas préparé. Le photographe lui inspirait de la sympathie. C’était un point acquis. Mais tout de même, cette expression, « remonter le temps »… Il fallait être Emmanuel, ou à la rigueur Marie, pour s’enthousiasmer à cette idée ! Jean-Baptiste avait haussé les épaules, prétextant qu’il se faisait tard et qu’il fallait coucher les enfants. Pourtant, devant les cris de ces derniers et l’insistance de Geneviève, il avait fini par céder.

– C’est Noël, avait plaidé Geneviève, tu peux bien leur laisser cette joie.
– D’accord. Mais dix minutes, pas plus, avait-il pris soin d’ajouter.

Ils marchaient donc les uns derrière les autres, dans cet étroit passage privé de lumière. Samuel ouvrait le chemin, tenant Marie par la main. Celle-ci donnait à son tour la main à Emmanuel. Puis venaient Geneviève, Jean-Baptiste et le professeur dont Jean-Baptiste ne comprenait pas pourquoi Samuel l’avait invité à se joindre à eux.

Depuis combien de temps avançaient-ils ? Maritti n’en savait rien. Il commençait d’ailleurs à se demander s’il ne serait pas plus sage de revenir à leur point de départ, mais curieusement, chaque fois qu’il se retournait, il lui semblait que le passage se refermait der­rière eux au fur et à mesure qu’ils avançaient, coupant définitivement tout contact avec le boulevard et la vitrine du magasin. Avait-il eu tort d’emmener avec lui femme et enfants dans une aventure à laquelle il ne comprenait rien ? Était-ce raisonnable de s’être engagé dans ce passage dont il ignorait où il conduisait ?

Passage d’Éphrata ! Encore une curiosité ! Bien qu’opérant souvent dans ce quartier, il n’avait jamais eu l’occasion d’y pénétrer. A vrai dire, il n’avait même pas remarqué cette ruelle qui ne voyait sans doute jamais le soleil, et que Samuel leur avait fait emprunter « pour comprendre la vérité ». Quel drôle de type, ce Samuel. De toute sa carrière Maritti ne se sou­venait pas d’en avoir croisé de semblable.

Soucieux, le commissaire passa en revue les différents éléments de l’affaire. Un bien maigre butin : une tentative de suicide ; un Père-Noël soi-disant aveugle qui se précipite pour sauver un désespéré et qui fait une chute mortelle… mais on ne trouve que du sable, de la terre et de la poussière dans son vêtement rouge ; un photographe de rue qui raconte des choses invraisemblables ; et maintenant lui-même et sa famille en train de marcher dans une ruelle plongée dans l’obscurité… presque à l’écart du monde.

Il y avait dans tout cela quelque chose d’irrationnel qui le contrariait, lui le policier rigoureux, « le roi de la logique », comme l’ap­pelait Leclerc, lui qui ne croyait que ce qu’il voyait. Ce qui aurait dû se traiter comme un simple fait divers, s’enlisait petit à petit dans le mystère.

La main de Geneviève rejoignit celle de son mari et le tira de ses pensées. C’était tout Geneviève, ça ! Être présente lorsqu’il le fallait, sans bruit, rien qu’en exerçant une pression affectueuse des doigts. Dans l’obscurité quasi totale, elle n’avait rien pu lire sur le visage de son mari. Elle avait deviné, simplement, ma­nifestant de la sorte que l’amour n’a pas besoin de preuve mais seulement d’attention. Jean-Baptiste lui fut reconnaissant de ce contact et exerça à son tour une pression des doigts.

– Ça va ? murmura Geneviève.

Jean-Baptiste se mit à sourire. Voici peu, il se demandait depuis combien de temps ils avaient quitté le boulevard. Et grâce à ce tout petit signe de Geneviève, la question devenait sans objet. Qu’importait le temps ! Geneviève se trouvait là, avec ses petites phrases toutes simples qui parfois l’agaçaient, lui, le commis­saire attaché à la précision et à l’efficacité, mais des phrases qui allaient bien au-delà des mots, justement. C’est cela qui avait tant séduit Jean-Baptiste autrefois, cette façon d’aller au fond des choses avec des mots qui n’avaient l’air de rien et qui pourtant atteignaient l’âme.

Il serra davantage la main de sa femme. L’angoisse qui l’avait agité quelques instants auparavant, avait à présent disparu et il sou­rit de nouveau sans rien dire. Marchant tout contre lui à présent, Geneviève se souvenait avec nostalgie du jeune Jean-Baptiste qui lui avait fait la cour. Avec ses gestes maladroits, son sourire coincé, ses phrases trop longues et trop savantes, il l’avait agacée les premiers temps. Jusqu’au jour où elle avait découvert que derrière ces airs de professeur, se cachait une grande timidité qu’il tentait de masquer par une certaine raideur. Peut-être y avait-il un soupçon de mère dans l’affection qu’elle lui avait peu à peu portée ?

– Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda Jean-Baptiste.
– Je ne ris pas, mentit Geneviève dont le rire redoubla.

Devant eux allaient leurs enfants. Marie tenait toujours la main de Samuel, pendant qu’Emmanuel lui glissait à l’oreille qu’ils en­traient dans un jeu vidéo. Quand il poussa un retentissant « Waaahouuu ! », elle fut prise de hoquet et se mit à bégayer, incapable de s’ar­rêter. Geneviève demanda que l’on fît halte un moment afin que Marie puisse retrouver sa respiration.

– Le professeur, où est le professeur ? s’écria brusquement Samuel. J’avais bien dit qu’il ne fallait pas se séparer. J’espère qu’il ne s’est pas perdu ?
– Il y a donc d’autres chemins que nous ne voyons pas ?
– Non, répondit Samuel. Mais nous allons vers le passé. Si quelqu’un s’arrête en cours de route, où vais-je le retrouver?

Un grognement rassura tout le monde. Le professeur avait profité de la halte pour s’arrê­ter à quelque pas de là, et il attendait en silence que le groupe reprenne sa marche.

– C’est encore loin ? demanda Marie qui avait retrouvé le calme.
– Non, Marie, nous sommes tout près maintenant. Nous allons bientôt découvrir la joie de Noël.

À Emmanuel qui voulait savoir s’ils allaient recevoir des cadeaux, Samuel répondit que oui, mais pas forcément comme il l’entendait.

– Eh bien, chez nous, les cadeaux c’est autour de la crèche qu’on les trouve. Le matin de Noël. C’est le meilleur moment de l’année. Pas vrai, Marie ?

Marie sentait qu’il se passait des choses autrement plus sérieuses que de simples ca­deaux, et elle ne répondit pas.

Devant le silence de sa sœur, Emmanuel la traita de pimbêche et voulut expliquer à Samuel le rituel des cadeaux. Il n’en eut pas le temps.

Une voix s’éleva, qui demanda : « Samuel, c’est toi ? »

– Oui, répondit Samuel.

Interdits, les autres s’étaient immobilisés.

– Tu as mis du temps, tu sais, reprit la voix.
– Oui, j’ai mis du temps. Mais je ne savais plus comment faire. J’étais un peu désorienté après ton départ.
– Ils sont avec toi ?
– Oui.
– Et le professeur, il est venu ?
– Oui, il est là lui aussi.
– Ah ! C’est bien ! approuva la voix.

Maritti s’approcha de Samuel. « Où som­mes-nous ? » lui demanda-t-il.

– Mais… je croyais que vous aviez com­pris… Notre rôle, à mon frère et à moi, c’est d’aider les hommes à retrouver la vérité de Noël. Alors j’ai voulu vous amener à la Nati­vité. Parce que c’est ça, la vérité de Noël.

Maritti retrouva sa nature de policier et éclata de rire, en dépit des coups de coude que lui donnait Geneviève. La vérité de Noël ! Il entreprit d’expliquer à Samuel qu’à son âge, il savait quand même ce qu’était Noël, avec ses traditions, ses chants, ses réveillons, ses cadeaux…

– Jean-Baptiste ! intervint la voix venue de l’obscurité. C’est vraiment pour des gens comme toi que nous avons été envoyés en mission.
– Et qu’est-ce qu’ils ont de particulier, les gens comme moi ? protesta Maritti.
– Les gens comme toi, ils ont des yeux pour voir mais ils ne regardent rien. Voilà ce qu’ils ont !

Cette remarque eut le don d’énerver Jean-Baptiste qui se serait mis en colère si Geneviève n’avait pas poussé un cri de surprise.

Pendant qu’ils parlaient ainsi, le ciel s’était progressivement rempli d’étoiles. Le ciel ? Mais alors… cela signifiait qu’ils étaient sortis de l’étroit passage d’Éphrata ? Jean-Baptiste cons­tata qu’ils se trouvaient dans un endroit qu’il ne connaissait pas. Il faisait très chaud. Em­manuel venait d’ailleurs de retirer son anorak qu’il avait accroché à la branche d’un arbre, tandis que Marie s’apprêtait à l’imiter.

– Où sommes-nous ? demanda de nouveau Jean-Baptiste.
– Au bout du passage d’Éphrata, répondit Samuel.
– Et il y a quoi, au bout de ce passage ?
– Éphrata !

Jean-Baptiste allait s’énerver, mais une fois encore Geneviève lui prit la main, et une fois encore cela suffit à l’apaiser. Elle ne disait rien. Comme si c’était naturel de quitter les abords des grands magasins, une nuit de Noël, d’em­prunter le passage d’Éphrata et de se retrouver en pleine chaleur, dans un endroit totalement inconnu. Imitant les enfants, elle avait retiré son manteau qu’elle portait à présent sur les bras, et se tenait toute droite, immobile, les yeux tournés vers le ciel. Une myriade d’étoi­les emplissait la voûte sombre. L’une d’elles brillait plus intensément que les autres.

– Éphrata ! murmura-t-elle. Qu’est-ce que cela peut bien être ?
– Éphrata, répondit le professeur que l’on n’avait guère entendu jusque-là, si mes souve­nirs sont exacts, c’est un nom lié à Bethléem. Je crois même me rappeler que c’est l’un des noms de Bethléem.

Il s’interrompit quelques instants, comme s’il réfléchissait, puis il prononça quelques mots à voix basse, pour lui seul : « Mais alors… Benjamin a tenu sa promesse ?.. »
– Que voulez-vous dire ? interrogea Gene­viève.

Le professeur ne répondit pas.

*     *

*

Ils se trouvaient assis, tous les cinq, auprès d’un arbre rabougri dont les branches tentaient vainement de s’élever vers le ciel. Aucune auberge n’avait voulu d’eux et ils avaient dû subir le regard méfiant des gens. Dame ! Ils portaient d’étranges vêtements et parlaient une langue qui n’était même pas celle des occupants. D’ailleurs, les Romains aussi les regardaient d’un drôle d’œil, ces trois adultes et ces deux enfants qui ne s’exprimaient ni en hébreu, ni en araméen. Le centurion avait posé une question en latin, pour voir… Et l’un des adultes, un homme qui avait pourtant sale mine, lui avait répondu de façon parfaite. Mais le centurion se méfiait. Ça devait être des intellectuels, ces gens-là. Il ferait un rapport au camp, ce soir. Histoire de ne pas avoir d’en­nuis. Après, s’il arrivait quelque chose, il s’en laverait les mains. Il aurait fait son rapport. Mais pour l’heure, il ne pouvait pas intervenir. Ces gens ne dérangeaient personne. Il aurait pourtant aimé savoir de quelle province de l’empire ils arrivaient.

Les gamins du vieux Moshé, l’aveugle et son frère, avaient l’air de les connaître. De la mauvaise graine, ces deux-là. Toujours à met­tre leur nez là où il ne fallait pas. Surtout l’aveu­gle ! C’est fou, ce gosse, il voit rien mais il sait tout. Sont peut-être pas si bêtes que les gradés le disent, ces Juifs.

Dans la chaleur de fin d’après-midi, un nouveau groupe apparut. Juchée sur un âne, la femme s’efforçait de garder l’équilibre. L’homme, en silence, marchait à côté d’elle. Les traits tirés, la femme semblait épuisée mais elle ne se plaignait pas. À son allure et à la main qu’elle posait sur son ventre, le centu­rion comprit qu’elle attendait un enfant. En son for intérieur, car il était brave homme, il plaignit cette femme que les cahots du chemin devaient incommoder.

Au soldat qui voulut arrêter le couple, il fit signe de laisser passer. La femme se retourna et lui sourit. Ce regard lumineux qui contenait à lui tout seul à la fois le bonheur et la souf­france du monde, emplit le centurion de joie. Mais il ne fallait pas le montrer. Il était chef. Alors il fronça d’épais sourcils pour donner à ses yeux ce surcroît de sévérité que démentait son cœur .

– Allez, allez ! fit-il en ronchonnant.

Le couple se dirigea vers l’auberge, se frayant un chemin au milieu de tous ces voyageurs qui parlaient fort, attachaient leurs ânes en préparation de la nuit, s’apostrophaient, parfois se lançaient des injures.

Un coq, la crête orgueilleuse et la queue en panache, sema la terreur chez quelques poules égarées qu’il ramena vers un enclos.

Çà et là, des groupes se formaient. Ceux que l’auberge ne pouvait loger. Déjà cinq ou six clans avaient choisi de s’installer, chacun nettoyant l’endroit où il passerait la nuit, et préparant le feu. À la taloche quand il le fallait, les femmes rassemblaient les enfants. Tout le village bruissait des cris des voyageurs, et de temps à autre, une exclamation de joie mar­quait des retrouvailles. L’accent indiquait les origines. De longues files de nomades conti­nuaient d’arriver, qui s’installaient à leur tour. Les femmes cherchaient les puits pour emplir leurs outres. Elles échangeaient les ragots de la route et se demandaient pourquoi les Romains les avaient obligées à venir jusqu’ici.

Assis à distance sur une longue roche plate, incrédules, Geneviève et Jean-Baptiste contemplaient Bethléem dont les abords se transformaient en auberge de plein air. Éten­dus à leurs pieds, Marie et Emmanuel s’étaient endormis, épuisés par leur marche. Geneviève se laissait envahir par l’atmosphère de ce vil­lage oriental. Elle semblait avoir accepté sans étonnement ce déplacement dans l’espace – et peut-être dans le temps – auquel se refusait à croire son mari. Jean-Baptiste se rappelait qu’elle n’avait fait aucune objection à la pro­position de Samuel. Peut-être, à l’image de nombre de témoins qu’il avait eu l’occasion de questionner, attendait-elle inconsciemment une aventure, quelque chose de fou, qui vous dépasse, vous emporte loin de tout et d’abord de votre ordinaire, vous plonge dans une sorte de bonheur indescriptible et vous donne l’im­pression que vous reconstruisez le monde. Comme lorsque vous êtes adolescent.

Commissaire et mari, cela pouvait-il faire bon ménage ?

Dans le crépuscule, Jean-Baptiste observa sa femme. Geneviève regardait droit devant elle, guettant quelque chose qui allait se pro­duire mais dont elle ignorait tout.

D’un geste lent, comme pour ne rien brusquer, elle posa la main sur l’épaule de son mari. « Ça va ? » interrogea-t-elle. Jean-Baptis­te ne répondit pas et se contenta de hocher la tête. Sa raison ne parvenait pas à établir un lien entre tous les événements de ces derniers jours. Depuis la chute d’un individu dont personne n’avait pu donner une description correcte, jusqu’à l’incroyable équipée qui venait de les conduire dans ce village d’un autre monde, tout échappait à la logique.

Lorsque ce type, Samuel, le photographe, les avait abordés devant la vitrine, il émanait de lui une sorte d’autorité naturelle qui avait pris le dessus sur les réticences du policier. L’autorité de ceux qui savent. Et quand il avait dit « Je voudrais vous faire connaître la vérité sur Noël », Jean-Baptiste avait inconsciem­ment accepté. Comme un gamin, se repro­chait-il. « Moi, un policier chevronné, je me mets à suivre un type que je ne connais pas. Et en plus, avec Geneviève et les enfants ! »

La voix d’Emmanuel le tira de ses réflexions. « Où est Samuel ? » demandait le garçon.

C’est vrai, où avait-il bien pu passer ? « Res­tez là, et voyez, » avait recommandé le photo­graphe avant d’ajouter tout doucement : « Par­fois je m’interroge pour savoir si Benjamin n’a pas raison lorsqu’il suggère de fermer les yeux pour mieux voir. »

Samuel s’était ensuite dirigé vers Bethléem-Éphrata autour de laquelle la foule des noma­des avait établi ses quartiers.

 

 

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

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