LE TABLEAU RETOURNÉ (3)

 

– III –

LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Suzanne commença par pousser des cris lorsque Gabriel, aidé de René Félicien, installa cette “affreuse toile” dans son bureau, au rez-de-chaussée de la maison.

– Mon pauvre ami, vous avez encore dû dépenser une fortune pour cette horreur.
– Pas du tout, ma chère. Tenez-vous bien, Monsieur Félicien nous l’offre.
– Gabriel, je vous en prie, enlevez ce tableau de cette maison. Il me met mal à l’aise. Je suis incapable de vous dire pourquoi, mais je suis certaine qu’il va nous amener des tas d’ennuis.
– Suzanne, enfin !

Ma grand-mère en larmes quitta le bureau, laissant Gabriel fort marri et René Félicien, qui avait cru faire plaisir, bien embarrassé.
Gervais et Felicity son épouse furent mandés pour donner leur avis… que prudemment ils évitèrent de faire connaître. Il ne restait que moi, Gabriel me fit donc appeler.
Mon grand père commença par me regarder puis regarda le personnage à gauche du tableau, tourna de nouveau les yeux vers moi.

– Il n’y a pas quelque chose qui vous frappe ? demanda-t-il à René Félicien.
– Sidérant… murmura le bonhomme. Sidérant…

Ils n’ajoutèrent pas un mot et se contentèrent de me regarder. Pour ma part je fixai le tableau et me mis à trembler. Felicity, qui se tenait près de moi, passa son bras autour de mes épaules et dit à mon grand-père, avec ce restant de délicieux accent anglais qui donnait tant de charme à ses propos, “Ce tableau lui fait peur.”

– Vous ne remarquez rien? interrogea Gabriel.
Apparemment Felicity ne comprenait pas ce que voulait dire Gabriel, pas plus que Gervais qui répondit sèchement à son père “Felicity a raison, tu vois bien que ce tableau lui fait peur.”

– C’est vrai ? me demanda Gabriel.
– Non, je n’ai pas peur. Mais je sais où c’est, j’y suis déjà allé.
– Hubert, cesse de dire des âneries, s’écria Gervais que toute cette histoire énervait.

° ° °

Le soir venu je quittai silencieusement mon lit et descendis dans le bureau sur la pointe des pieds. Ce que je découvris était conforme à mon attente : tandis que la maison dormait, le tableau prenait vie. Dans la nuit, des lampes s’allumaient par ci par là, au milieu de la foule en procession d’où sourdait la rumeur d’un peuple en marche.

– Hubert, appela une voix, Hubert viens vite. La boucle est bouclée.
Je m’entendis répondre “Pas encore, c’est trop tôt. Je viens à peine de commencer, ici.”
– Ça ne fait rien, reprit la voix, Il est vraiment temps. Tu vas bientôt devoir choisir.

Un sentier de terre s’ouvrit devant moi, que la lune éclaira faiblement. Cela ne me surprit pas outre mesure, je m’y avançai et me fondis peu à peu dans la foule du tableau.

– Ta place est ici, viens.” dit la voix. Une main attrapa la mienne. Nous longeâmes les hommes et les femmes qui descendaient vers le rocher et prîmes place à gauche de la toile.

° ° °

Le lendemain matin, lorsque Felicity qui me cherchait partout eut l’idée de venir dans le bureau, elle s’évanouit. Gabriel qui l’entendit tomber, se précipita et la fit revenir à elle.

– Regardez, là… là…

Gabriel leva les yeux vers le tableau et poussa un cri avant de déclarer, comme un aveu auquel se serait mêlé une pointe délicate de satisfaction, “J’étais certain que quelque chose d’extraordinaire allait se produire.” Et il regarda la toile dans laquelle je me trouvais à présent, donnant la main au personnage de gauche dont le regard, autrefois égaré vers quelque chose ou quelqu’un d’absent, se posait à présent sur moi : il m’attendait, c’est sûr !

Suzanne voulut savoir ce qui se passait. Aussitôt entrée elle fondit à en larmes, ce qui devenait chez elle une habitude. Gervais, alerté à son tour, arriva immédiatement et ne put que constater la chose.

Quant à moi, tous ces mouvements me donnaient le fou rire et j’aurais volontiers fait de grands signes à ma famille si le personnage qui se tenait près de moi ne m’avait envoyé de sévères coups de coudes dans les côtes en soufflant “Tais-toi, le moment n’est pas venu.”

 

– IV –

LE TABLEAU MASQUÉ

Le duc Pazzani,  homme de grande stature, officier général des troupes à cheval, avait retenu le meilleur peintre de Florence pour le portrait de sa jeune épouse. Il voulait quelque chose de remarquable, du jamais vu, un tableau qu’il avait l’intention mettre sur un grand chevalet au centre du salon, dans le château qu’il occupait depuis la disparition de ses parents emportés lors de la dernière épidémie de peste.

Le duc, éperdument amoureux de Bellissima Feliccia la bien nommée, avait naturellement porté son choix sur Umberto dont la renommée dépassait désormais les limites de Florence.

° ° °

Entre le jeune peintre et la belle Bellissima, on peut dire que le courant passa. Et même qu’il passa très fort !..
Le duc voulait du jamais vu, il allait être servi !
Présent lors des premières séances de pose, il dut quitter précipitamment Florence pour se porter au devant de troupes irrégulières qui menaçaient de piller la province. Umberto mit à profit cette période de liberté et réalisa une œuvre fort belle, qu’il eût été cependant difficile pour le duc de montrer à ses amis. Elle représentait en effet Bellissima de face, belle, évidemment, maisdans le plus simple appareil…

C’est au cours d’une des dernières séances de pose qu’était venue à Umberto cette brillante idée, et que se produisit ce dont le jeune Florentin devait par la suite se confesser auprès de Pietro Gozzoli.

° ° °

Comment le portrait arriva devant la demeure du chapelain, nul ne saurait l’expliquer. Toujours est-il que ses serviteurs vinrent cogner à la porte de sa chambre pour lui annoncer la nouvelle : Bellissima, vêtue de sa seule pudeur, se tenait debout en plein milieu de la rue, face à l’hôtel du prélat. Enfin… pas la jeune femme elle-même mais son portrait. Le scandale n’en était pas moins grand.

Le sang de Pietro Gozzoli ne fit qu’un tour. Cet Umberto était le diable soi-même ! Puisqu’il en était ainsi, on allait voir ce que l’on allait voir. Négligeant pour une fois l’ordonnancement des ses vêtements, le prélat se précipita hors de chez lui et se dirigea tout droit vers la demeure d’Umberto, suivi par ses gens qui s’efforçaient de le suivre car il marchait bon train malgré son embonpoint, vitupérant contre ce mécréant, ce fils de rien, cette âme perdue, ce suppôt du diable, ce ceci, ce cela… Son chapelet d’injures ne prit fin que lorsque le gros homme fut arrivé devant la petite maison du peintre.

Las ! Il eut beau tambouriner, appeler, crier, exorciser, la porte resta close, Umberto avait disparu.

Pas tout à fait.

Toute la ville, informée de l’infortune du duc Pazzani, se trouvait à présent dans les rues. Florentins et Florentines criaient à qui mieux mieux, les uns outrés par le tableau d’Umberto (mais curieux de le voir et lents à s’en aller tant était belle la belle Bellissima), les autres ravis du bon tour joué par ce grand jeune homme encanaillé dont ils riaient des aventures. Seuls les ânes restaient sans braire parce qu’on ne s’occupait pas d’eux et qu’ils trouvaient ça plutôt bien.

Mais d’Umberto… pas le moindre signe !
Ni à son domicile, dont les gens d’armes, bien décidés à le saisir et à lui frotter consciencieusement les côtes, forcèrent la porte,  ni dans son atelier que l’on parcourut en tous sens, mettant les toiles sans dessus dessous et gâchant les pâtes qui lui servaient à peindre, ni dans les estaminets, tripots, tavernes, bistrots et bistroquets ou autres gargotes, ni chez les nonnes (on y alla voir, on ne sait jamais avec pareil débauché). Pas plus d’Umberto que de diable dans la poche d’un cardinal : le Florentin  demeurait in-trou-vabilé. (à prononcer avec l’accent italien, ça sonnera lieux.)

Personne ne daigna s’attarder devant cette toile curieuse, très sombre, recouverte d’une sorte de vernis foncé, que l’un des hommes bouscula et faillit renverser. Pourtant si l’un quelconque des poursuivants avait jeté un regard sur la grande œuvre que le jeune peintre venait d’achever, il n’eût pas manqué d’être surpris.

° ° °

Revenons un peu en arrière, au moment où le portrait si scandaleux de Bellissima Feliccia quitta mystérieusement l’atelier.

Le Seigneur réveilla Umberto et lui passa, si l’on peut s’exprimer ainsi, un sacré savon. Umberto se conduisait comme un imbécile, gâchait les dons qui lui avaient été donnés à sa naissance, choquait le monde par sa conduite – ou plutôt son inconduite.

– Mon Dieu, tenta de répondre le jeune homme, si vous m’avez donné le talent de peindre, c’est bien pour que je reproduise ce qui est beau.
– Fais attention que l’impertinence n’aggrave pas ton cas, Umberto.
– Seigneur, je n’ai pas cherché à vous offenser.
– Alors, Umberto, tu as sciemment évité de te poser la question.  Ce que tu as fait, ce n’est pas bien, ni pour Bellissima, ni pour son duc de mari.
– Pourtant…
– Écoute, Umberto, ne pérore pas sans cesse. Je t’ai fait libre, comme tous les hommes, et tu peux librement choisir de te tourner vers moi ou de chercher un autre maître. Pour que tu sois en mesure de faire ton choix librement, je vais t’envoyer faire un grand voyage dans le temps et dans l’espace. Tu verras des tas de choses, des tas de gens, des tas de situations différentes les unes des autres. Lorsque tu connaîtras suffisamment le monde et que tu auras compris le sens de la vie, alors tu pourras choisir. Librement car je ne voudrais pour rien au monde t’influencer dans ta décision. Comment serais-je heureux si je t’obligeais à m’aimer ? C’est ça la liberté, Umberto, la liberté d’aimer ou de tourner le dos.

Le Seigneur s’interrompit, approcha Umberto de la grande toile et dit :

– Maintenant entre dans la scène que tu as créée, et ouvre bien les yeux et les oreilles.
– Mais, Seigneur !..

Umberto se trouva propulsé dans son tableau, à gauche devant le rocher, et la toile s’obscurcit aussitôt.
– Seigneur !! hurla Umberto.

Le Seigneur ignora l’appel du jeune Florentin…

 

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

 

Liens pour retrouver les épisodes précédents :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

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LE TABLEAU RETOURNÉ (2)

– II –

UMBERTO

Umberto… Umberto!”

– Oui, répondit le peintre en se retournant. Voilà, qu’est-ce que c’est?

Regardant à droite et à gauche, Umberto s’étonna de ne voir personne dans son atelier. Il revint à ses pinceaux, prit un peu de peinture bleue tout en pensant qu’il avait la berlue. Pourtant son nom retentit à nouveau dans l’atelier.
Il fit alors un demi-tour si brusque qu’il faillit renverser le chevalet sur lequel reposait une immense toile où de nombreux personnages commençaient de prendre forme. L‘atelier était vide. Umberto comprit ; il tomba à genoux.

– Ah! Seigneur, c’est vous n’est-ce pas ?
– Oui, Umberto, c’est moi.
Il y eut un silence, puis Dieu reprit :
– La Crucifixion, n’est-ce pas, c’est bien ça que tu as commencé de peindre ?
– Oui, Seigneur. Pietro Gozzoli, le chapelain de la chapelle des Espagnols, m’en a passé commande.
– Je sais, Umberto, je sais.

Umberto se rappela ce jour de décembre où le prélat était venu à l’atelier, sans crier gare, sans se faire annoncer. Un homme de peine avait simplement ouvert la porte, créant un courant d’air glacial, et s’était incliné devant l’imposant personnage que précédait, sous la soutane et le manteau aux large bords de fourrure, une confortable bedaine.

– Alors c’est toi, Umberto da… La porta claqua et couvrit le reste de la question. Le gros chapelain se promena d’un air majestueux dans la vaste pièce où travaillait le jeune peintre et où les toiles, posées à même le sol, s’accumulaient contre les murs. Umberto peignait de façon décidée, d’un trait sûr et précis. Son nom commençait d’être connu à Florence, pour son talent comme pour ses aventures… mais n’allons pas trop vite, laissons Pietro Gozzoli terminer son tour de l’atelier. Il marchait à petits pas, prenant soin de sa personne à laquelle il attachait grande importance.

– Andrea di Firenze, tu connais ? interrogea soudain le prélat.
– Un excellent ami, Monseigneur. Et peintre remarquable. J’ai beaucoup appris en travaillant à ses côtés lorsque j’étais adolescent.
– Je “ssais”, je “ssais”, fit Pietro Gozzoli qu’un cheveu sur la langue faisait zézayer. “Cs’est” lui qui m’a “consseillé” de venir te trouver. Il termine en ce moment une fresque intitulée “Le gouvernement de l’Église”, que je lui ai commandée pour la chapelle des Espagnols. J’aurais voulu qu’il fasse une autre toile sur la Crucifixion, pour faire pendant à la fresque principale. Mais Monssieur zoue les zommes très pris.  Il prétend qu’un prince de Rome lui a passé commande d’un panneau à peindre sur place, et qu’il n’a pas le temps de travailler pour moi. Pourtant je paie rubis sur l’ongle, en belles pièces d’or bien pesées et bien comptées. Andrea m’a donc recommandé de m’adresser à toi pour réaliser cet ouvrage.

Umberto éclata de rire puis, reprenant son sérieux, expliqua : “Andrea m’a prévenu, Monseigneur. Voilà pourquoi je ris. Si je puis mettre ma palette au service de votre grandeur, vous m’en verrez fort aise.”

L’affaire fut rapidement conclue. Ce serait donc une Crucifixion que le jeune Florentin devrait achever au plus tard pour la fin décembre de l’an de grâce 1368. Monseigneur tenait absolument à ce que cette Crucifixion fût en place avant l’achèvement du “Gouvernement de l’Église”, histoire de faire un pied de nez à Andrea di Firenze.
L’intendant du chapelain remit à Umberto une bourse ronde et lourde, acompte sur le prix final de l’œuvre que Pietro Gozzoli accepta sans discuter.

° ° °

Pareille aubaine valait bien quelque bombance. Le soir même, notre jeune ami promenait ses 25 ans dans les troquets de Florence, buvant moult vin en pichet, offrant à boire aux gosiers les plus assoiffés et les moins fréquentables de la ville, attrapant par la hanche les servantes qui avaient le malheur de passer à proximité de ses bras vigoureux.
Un malheur ? Ce n’est peut-être pas ce qu’elles pensaient. Umberto était joli garçon, portait une belle chevelure brune et bouclée, et il parlait si bien…

Ce soir-là Umberto jura d’éternelles amours à plus d’une et but largement au-delà de la raison.

Les tripots de Florence connaissaient bien le jeune peintre qui les fréquentait dès que l’état de ses finances le lui permettait. Il y rencontrait quelques seigneurs en mal d’amusements, des artistes abandonnés par leurs mécènes et qui se lamentaient sur l’injustice de la vie, des servantes aux mœurs légères, et tous les ivrognes de la création qui pestaient, grognaient et proféraient d’horribles injures.

° ° °

Pourtant les tripots n’étaient pas les seuls à le connaître. Plusieurs princes et autres seigneurs qui lui avaient commandé le portrait de leur bien aimée, s’étaient ensuite mordu les doigts d’avoir, si l’on peut dire, introduit le loup dans la bergerie. Généralement son charme innocent, la finesse de son visage, la profondeur bleutée de sa chevelure et, par-dessus tout, l’insistance de son regard, se frayaient un chemin jusqu’au coeur de la dame qui tentait vainement de se défendre – mais n’était-ce pas pour pimenter la situation ?

– Ah ! Monsieur, pourquoi me regarder ainsi ? demandait-elle.
– Comment faire autrement, ma Dame, si vous voulez que je reproduise sans erreur la perfection de votre beau visage ?

Rares étaient celles qui, entendant pareil compliment, ne sentaient pas s’installer en elles, comment vous dire, une sorte de faiblesse, une tendresse coupable.
Conscient du charme qu’il exerçait, Umberto se mettait alors à réciter un ou deux poèmes. Et le sourire de la Dame devenait très différent du sourire de commande un peu figé qu’avaient dessiné ses lèvres lors de la première  séance de pose.

– Souffrez, Monsieur, que l’on vous félicite, lançait d’ordinaire le mari – ou le prétendant –  lorsqu’il regardait l’avancement du portrait, à cent lieues de se douter du trouble dans lequel Umberto avait jeté son modèle.

Il arrivait toutefois que notre jeune ami s’enhardît par trop et prît des risques inconsidérés. L’on vous conterait avec délectation, dans les auberges des environs de la cité, tel ou tel départ précipité par une porte dérobée ou par quelque fenêtre étroite, dans une tenue que la morale réprouve, de telle ou telle dame ou damoiselle à qui les belles paroles d’Umberto avaient fait perdre la raison.

Ou encore la fuite échevelée d’Umberto, sur le premier cheval venu, poursuivi par un mari jaloux, voire par une troupe de spadassins grassement payés pour mettre un terme aux aventures du plus jeune peintre de Florence.

Le lendemain, ou peut-être le jour suivant, Umberto regrettait sa hardiesse coupable, faisait en son cœur le serment de ne plus se livrer à ces jeux dangereux qui pourraient, une fois ou l’autre, se terminer de façon malheureuse. Mais c’était plus fort que lui. Il suffisait qu’il vît un joli minois et notre artiste, oublieux de tous ses engagements, s’efforçait à nouveau de séduire. Dans ses prières, le soir à son coucher, il lui arrivait de dire “Seigneur, vous m’avez trop gâté.”

Et le Seigneur enregistrait tout ça. Et “tout ça” ne lui plaisait guère. Pas plus que ne lui plaisait le penchant d’Umberto pour le vin gouleyant de l’année qui finissait par lui faire dire des bêtises, les nuits où il festoyait dans les tavernes avec les ivrognards, pochards et soudards de tous poils.

° ° °

Le brave Pietro Gozzoli, quand on lui eut appris les frasques d’Umberto, décida de se rendre dans l’atelier pour inciter le jeune artiste à retrouver une vie plus rangée. L’entretien se déroula de façon fort civile, Umberto accepta de se mettre à genoux et confessa ses dernières aventures. Le chapelet des innombrables conquêtes du jeune homme amusa fort le prélat qui sentit poindre en lui une affection paternelle, voire même un soupçon d’admiration pour ce beau garçon. Pourtant les choses n’allaient pas tarder à se gâter.

– La “Dussesse Pazzani ?” hurla brusquement Pietro Gozzoli dont le zézaiement s’accentua nettement lorsqu’il entendit Umberto prononcer le nom de Bellissima Feliccia.
– Euh ! Oui. Quoi ? s’étonna le peintre dont les confessions n’avaient jamais provoqué semblable réaction, même lorsqu’il avait avoué ses fautes à l’évêque en personne, dans le palais épiscopal.
– Mais la “Dussesse” est mariée. La Dussesse est l’épousse du Duc.
– Ça je le sais, répliqua Umberto.
– Et en plus “css” ’est ma filleule !
– Ah! ça, Excellence, je l’ignorais.
– La “Dussesse”, la “Dussesse Pazzani ! C’est inssanssé, tout ççça.” La consternation du chapelain décuplait son défaut de prononciation.

Ce dernier aveu corsa notablement l’addition de la pénitence. Umberto promit, pour mériter le pardon, de réciter douze douzaines d’Ave Maria pour chaque incartade avouée. “A ce train là, se dit-il, je ne suis pas près de terminer la Crucifixion.” Puis, pensant à la duchesse, il reconnut qu’elle valait bien vingt quatre heures de chapelets à elle toute seule. Umberto savait apprécier la valeur des plaisirs de l’existence. Mais il se garda bien de le dire, de peur que le chapelain ne doublât la peine.

Le prélat conclut sa visite en enjoignant une dernière fois à Umberto de mener dorénavant une vie convenable. “Autrement je me verrai dans l’obligation de te retirer ma commande et de la confier à un autre peintre.”

– Il n’y en a aucun, Monseigneur, qui puisse faire ce que vous désirez.

– Ne sois pas orgueilleux, veux-tu !

Et Pietro Gozzoli, avait laissé Umberto à ses réflexions.

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La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

Retrouver le chapitre 1 en cliquant sur le lien suivant :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

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LE TABLEAU RETOURNÉ (conte de Noël)

Un conte écrit en 1996, étrange (mais un conte se doit de l’être, à quoi servirait-il autrement ?), à découvrir petit à petit avant Noël.

Vous plaira-t-il ? Je ne puis le dire… mais je l’espère !

 

1

LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Entrez donc, monsieur, vous le verrez mieux de l’intérieur.”

Gabriel rougit de surprise, se redressa, sourit, répondit “Oui, euh! non. Enfin oui, pourquoi pas ?” et il pénétra dans la galerie.

– Ce tableau vous intrigue, n’est-ce pas ? Ça fait plusieurs fois que je vous vois l’examiner.

Un peu gêné d’avoir été remarqué, Gabriel se contenta de sourire. Depuis des semaines, c’est vrai, il faisait fréquemment un détour afin de passer devant la galerie Félicien et de s’arrêter un moment pour regarder cette grande toile sombre, empreinte de mystère. Il se sentait attiré par cette composition curieuse dont il cherchait à deviner le sens, mais les reflets de la vitre masquaient en grande partie les détails essentiels.

Suzanne son épouse, à qui il avait tenu à montrer le tableau un jour où le vent d’est soufflait désagréablement, l’avait vivement refroidi en décrétant tout à trac :

– Mais c’est horrible, mon ami, ça n’a ni queue ni tête, ce tableau. D’abord qu’est-ce que ça représente ?

– Je n’en sais trop rien, avait répondu Gabriel. Mais avouez que c’est étrange : on dirait qu’il se passe quelque chose, un événement exceptionnel, mais que le peintre a voulu seulement éveiller notre curiosité et puis… plus rien, comme si nous devions rester sur notre faim.

– Ce que je trouve étrange, rétorqua Suzanne, c’est l’effet que produit cette chose sur vous.  Alors écoutez, mon ami, regardez-la tant que vous voulez, mais moi je suis gelée, je rentre.
Puis  elle avait ajouté, un rien autoritaire, “Vous venez ?”

Gabriel avait souri comme d’habitude car il souriait beaucoup, mon grand-père. C’est un homme qui ne se fâchait jamais. “Allez devant, Suzanne, je vous rejoins.”

° ° °

Gabriel et Suzanne sont mes grands-parents. Des grands-parents adoptifs, en réalité, car mes parents m’ont recueilli petit enfant sans savoir très exactement d’où je venais. J’ignore tout de mes origines mais qu’importe : ma vraie famille c’est celle avec laquelle je vis. Voilà, vous savez tout de moi. Je ne trouve rien d’autre à dire parce que vraiment, quand je me regarde dans une glace, je ne vois guère de traits particuliers à vous signaler. A l’exception peut-être de mes cheveux bruns et bouclés qui tranchent sur la blondeur naturelle de mes parents. Ah! j’oubliais : mon père se prénomme Gervais et ma mère Felicity (elle est Anglaise). Moi, c’est Hubert.

° ° °

Mais revenons donc à ce jour de printemps où Gabriel put se pencher tout à loisir sur ce curieux tableau.

– Puis-je vous offrir une tasse de thé ? proposa l’homme de la galerie.

– C’est trop aimable, je ne voudrais pas abuser…

– Pas du tout, pas du tout. Permettez-moi de me présenter : René Félicien. Je suis le propriétaire de cette galerie et mon père l’était avant moi.

Mon grand-père se présenta à son tour et les deux hommes se serrèrent la main.

– Je suis très heureux que vous soyez ici, cher Monsieur. Figurez-vous que ce tableau m’intrigue et je me réjouis de l’intérêt que vous semblez lui porter.

Gabriel, amateur de peinture averti, ne comprenait rien à cette toile. L’opacité qui ombrait fortement le tableau ne correspondait à aucune école, aucune époque, aucun style.

– De quoi s’agit-il exactement ? finit-il par demander.

– Je n’en sais rien. J’ai trouvé ça dans un grenier, au milieu de quelques belles pièces. Apparemment, personne n’en connaissait l’existence. Au premier abord j’ai pensé qu’il s’agissait d’un tableau de la Renaissance abandonné sans soin et meurtri par les siècles. Regardez tous ces personnages. Malgré cette espèce de croûte sombre qui gâche la toile, n’évoquent-ils pas les fresques dont regorgent les musées de Sienne et de Florence ? Et cet homme, au premier plan sur la gauche, voyez comme il se détache du reste de l’œuvre.

Gabriel porta son attention sur un jeune homme que les reflets de la vitre empêchaient de voir depuis la rue. Un beau jeune homme au visage d’une finesse extrême, qui se tenait debout, sur la gauche de la toile. Il portait un vêtement de couleur indéfinissable et son visage penché du côté gauche paraissait regarder quelque chose ou quelqu’un. Mais il n’y avait rien à l’endroit où se posait son regard.

– C’est étrange, n’est-ce pas ? On dirait que le peintre n’a pas eu le temps de terminer la scène.

– C’est curieux, très curieux ! fit mon grand-père de plus en plus excité.

 

Le tableau, fort sombre, représentait un paysage de nuit. Le jeune homme au beau visage se détachait sur une masse foncée, une sorte de rocher à côté duquel se dressaient des cyprès. De la partie supérieure droite du tableau descendait une longue colonie de personnages qui avançaient en dessinant des sinuosités, sans que l’on parvînt à distinguer les traits des hommes et des femmes qui composaient cette foule en marche.

– Incroyable, s’exclama Gabriel, ce tableau nous cache quelque chose. De quoi peut-il bien s’agir ? Et ce jeune homme aux yeux tournés vers on ne sait quoi… ou on ne sait qui…, comme il est beau! Comment avais-je pu ne pas le voir depuis la rue ? Vous allez rire : il me rappelle…  Ah! oui, c’est stupéfiant.… Sait-on le nom du peintre ?

– J’ai cherché longtemps et j’ai fini par trouver quelque chose. Mais là encore c’est le mystère. Regardez, cher Monsieur, là, en bas à droite. Vous ne voyez rien ?

Les deux hommes s’accroupirent, mon grand-père chaussa ses lunette tandis que René Félicien releva les siennes sur son front et montra du doigt une zone du tableau que Gabriel se mit à fixer attentivement.

– Ça y est ! s’écria Gabriel dans un état d’excitation avancé. Ça y est, je le vois. Mais je ne distingue pas tout. Voyons, on dirait “Umbr…o, Umbr…a” quelque chose.

– Félicitations,  Monsieur, moi je n’étais pas arrivé à lire quoi que ce soit.

– Attendez, attendez, reprit Gabriel. Voilà, j’y suis. C’est “Umberto da…”

– Da quoi ?

– Da… rien. Il n’y a rien d’autre. Enfin si, peut-être. mais le reste du nom est caché par un trait de peinture brune. Je suis certain que quelqu’un a voulu masquer partiellement le nom du peintre.

– Ah ! Monsieur, Monsieur… bégaya René Félicien, c’est inouï, je possède ici une autre toile signée “Umberto da…” mais de façon beaucoup plus lisible. Et comme sur celle-ci le reste du nom a été masqué par une peinture épaisse. Ah ! Monsieur, venez voir.

René Félicien se précipita vers l’arrière de la galerie, déplaça fébrilement plusieurs toiles et finit par trouver celle qu’il cherchait. Il la prit avec soin, la tint à bout de bras un bref instant puis l’installa sur un chevalet. Il tourna ensuite sa belle tête grisonnante vers mon grand-père et demanda :

– Qu’en dites-vous ?

Gabriel resta muet de saisissement, incapable de prononcer le moindre mot.

– Alors, Monsieur, qu’en pensez-vous ?

René Félicien ne tenait plus en place. Il marchait de droite à gauche, de gauche à droite, s’approchant de mon grand-père, prenant ensuite du recul pour admirer l’œuvre qu’il venait de tirer de ses trésors.

Gabriel murmura : “C’est extraordinaire…”

Posée sur un chevalet, une jeune femme peu vêtue regardait timidement les deux hommes, dans une attitude pudique. Et cette jeune femme ressemblait à s’y méprendre à la Vénus de Botticelli.

 

René Félicien et mon grand-père ne cessaient de pousser des petits “Oh !” et des petits “Ah !” Quand ils reprirent leurs esprits ils se penchèrent pour déchiffrer la signature. A n’en pas douter c’était bien “Umberto da…”, comme sur la grande toile de la galerie. Les deux hommes pensaient la même chose, et d’émotion, eux qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant, ils s’embrassèrent. C’est vous dire l’effet qu’avaient produit sur eux ces deux toiles !

Le tableau de la jeune femme, comme la grande toile mystérieuse, avait souffert de l’agression du temps, des taches d’humidité dessinaient comme les contours d’un puzzle sur le corps laiteux. René Félicien avançait par instants la main pour essuyer la toile mais la retirait immédiatement par pudeur.

 

– A votre avis, Monsieur Félicien, demanda mon grand-père, cette toile est-elle antérieure ou postérieure à celle de Botticelli ?

René Félicien fit une moue, écarta les bras, se racla la gorge et dit “Ça va vous paraître fou, cher Monsieur, j’aurais tendance à dire que cette toile est antérieure.”

– Alors… qui donc est Umberto ?.
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.A

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

Seco,d épisode : cliquer sur   LE TABLEAU RETOURNÉ (2)

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EXCUSES ET NOUVELLES DÉDICACES

Tout d’abord, les excuses !

A la suite d’un bug encore inexpliqué, les exemplaires de MANIGOA n’ont pas été livrés à temps pour le salon Radio France fête le Livre, les 25 et 26 novembre.
Je suis désolé pour les amis qui ont eu la gentillesse de venir me voir à la Maison de la Radio, et leur présente toutes mes excuses.

° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° °

Ensuite les nouveaux Salons auxquels je suis heureux de participer

Quatre nouvelles occasions de découvrir Manigoa ainsi que Bienvenue dehors (un livre présentant les SDF pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des êtres humains à la fois respectables et attachants !)

Samedi 2 décembreSalon des Écrivains Catholiques, à la Mairie du 6ème,   78 rue Bonaparte (en face de Saint-Sulpice), de 14h00 à 18h30.

Dimanche 3 décembre Journée d’Entraide de la Marine, au Cercle National des Armées, 8, place Saint-Augustin, de 14h00 à 16h00.

Dimanche 3 décembre (et oui, le même jour…) Paroisse du Saint-Esprit, entrée par le 7 rue Cannebière (12ème), de 16h30 à 18h00.

Samedi 9 décembre Salon régional du livre et des médias chrétiens à Dijon, Salle Devosge – 5 rue Devosge, de 10h00 à 19h00

 

Si certains d’entre vous peuvent venir, cela sera une joie !

Alors peut-être à bientôt.

Jean-Michel Touche

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QUAND ON A LA CHANCE . . .

 

Quand on a la chance d’avoir une si belle critique sur un roman, on est vraiment heureux de la partager.

C’est donc un vrai plaisir de vous en proposer la lecture ci-dessous, en remerciant Clothilde de Turgoff et le magazine Passy Notre-Dame.

 

 

POUR SITUER MANIGOA…

Une carte pour situer l’île où se déroule une partie importante du roman MANIGOA 1 LE SOLITAIRE;

A SUIVRE POUR EN SAVOIR DAVANTAGE . . .

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Carte © Jean-Michel Touche
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L’ÎLE MYSTÉRIEUSE DU ROMAN « MANIGOA »

Une carte pour essayer de découvrir où se trouve cette île où se déroule une grande partie du roman…

 

 

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