BENARES (2) et fin du voyage (Extrait du journal 1982)

Dernières étapes du voyage
Delhi – Kathmandhu – Bénarès

Remarque :
Pour (re)trouver les précédentes étapes de ce voyage de 1982, il suffit de cliquer sur :  DelhiNépal-Etape 1,   Népal-Etape 2Népal-Etape 3, Bénarès (1)

Des photos plus nombreuses de ce voyage (Inde et Népal) se trouvent dès à présent sur le blog « A travers le regard ».

 

 

Aujourd’hui (2 février), j’ai vainement tenté de dénicher la petite mosquée dont on m’avait parlé en Oman. Personne ne semble la connaître.

J’ai donc retrouvé mon rickshaw man qui m’a de nouveau emmené en direction des ghats. Relativement tard cependant car il a fallu passer un bon moment dans les bureaux d’Indian Airlines afin de reconfirmer le billet pour Delhi et Bombay (démarche absolument nécessaire si l’on veut s’assurer de pouvoir reprendre l’avion…)

 

Mercredi 3 février

A nouveau les ghats. Le boatman rame en silence et l’on n’entend que les chants religieux et le grincement des rames qui frottent contre l’embarcation. Le soleil se cache, aujourd’hui encore, derrière un épais rideau de nuages qu’il traverse pourtant en quelques occasions pour éclairer les croyants dans leurs ablutions.

Nous remontons le Gange jusqu’à l’Asi ghat. Ici, plus de marche en pierre. Les gens se tiennent sur la berge en terre. Le batelier me montre différents bâtiments réservés aux sadhus et quelques-uns aux femmes pieuses. Près du ghat des crémations se dresse un édifice où se retirent les veuves. Elles y vivent grâce aux dons de riches Indiens. Plus loin, le palais du maharadja de Bihar avec ses trois tours. L’une d’elles servait d’ascenseur pour les femmes qui allaient au bain. L’ascenseur était actionné à bras d’hommes.

Croisé dans le Gange une vache morte, un chien crevé, des fleurs qui commencent à pourrir, une statue de divinité.

Différentes photos des ghats. Puis je me suis aventuré sans guide dans le chowk dont je suis sorti… bien loin de l’endroit que je voulais atteindre. Ça m’a donné l’occasion de tomber sur un cortège ouvert par des musiciens. En queue, porté dans un baldaquin, un jeune homme au visage masqué par un rideau de fleurs, qui se rend à ses noces…

 

Jeudi 4 février

Au réveil, brouillard sur Bénarès. Heureusement, il fait assez vite place à un magnifique ciel bleu, le premier ciel bleu depuis mon arrivée.

Aujourd’hui, visite de Jaunpur, capitale d’un éphémère royaume du XVème siècle. La route est parsemée d’obstacles car la chaussée, bien que d’assez bonne qualité, est trop étroite pour permettre à deux véhicules de se croiser ou de se doubler.

La traversée de différents villages ne manque pas de pittoresque ni de charme, avec les femmes en saris, les vaches blanches qui se reposent en ruminant le long des routes, ou boivent à un abreuvoir, ces milliers de bicyclettes qui évoquent les processions de fourmis. La campagne est très verte et très belle. Soixante kilomètres séparent les deux villes, mais il faut compter une heure et demie pour atteindre Jaunpur.

La première visite sera pour le Fort Rouge dont subsistent seulement des ruines, à l’exception d’une porte intéressante et de la mosquée Ibrahim Naib Barbak. Avant de pénétrer dans l’enceinte du fort, il faut remplir un cahier en inscrivant son nom, son adresse et l’heure d’arrivée.

La mosquée Ibrahim Naib Barbak est assez belle. C’est paraît- il la plus ancienne de Jaunpur. Quelques Indiens se promènent dans le parc. Plus loin, depuis ce qui devait être la muraille d’enceinte, vue magnifique sur la ville, le pont d’Akbar et l ‘Atala Masjid.

La voiture se fraie ensuite un chemin jusqu’à l’Atala Masjid dont la cour intérieure sert d’école publique d’un côté et abrite la madrasa de l’autre. Devant la salle de prière se dresse une haute façade qui fait office de minaret, surmontée par des haut-parleurs. Ce style de mosquée diffère de la conception des mosquées que l’on trouve traditionnellement en Inde.

Mon entrée est particulièrement remarquée par les jeunes écoliers qui se réjouissent de cette distraction inattendue (peu prisée au contraire par les professeurs qui les rappellent à l’ordre en leur donnant de légers coups de badine sur la tête.)  Du côté de la madrasa l’attention est beaucoup plus sérieuse et les élèves ne se tournent pas pour regarder passer l’étranger, sauf au moment de mon départ.

° ° °

Jami Masjid : coup de foudre! Avec son petit bassin central, ses palmiers de petite taille, la façade très pure et très belle de la salle de prière, cette mosquée incite au recueillement et à la méditation, tout comme les plus beaux cloîtres. A l’opposé de la salle de prière, une galerie sur laquelle donnent les chambres des religieux (ou des pèlerins ?)

Des sculpteurs taillent des blocs de pierre pour refaire la porte principale. A les voir ainsi au travail, penchés sur le matériau qui peu à peu prend forme, l’on imagine ce que devaient être les chantiers entourant les édifices en construction.

Laz Darwaza a Masjid: là encore je tombe sur la madrasa mais les cours sont terminés. L’un des professeurs me fait visiter les lieux.

Au retour, photos du fameux pont d’Akbar puis photos de scènes de rue. Par moments je suis l’attraction. Jamais (et aujourd’hui non plus) je n’ai ressenti la moindre appréhension au milieu d’une foule indienne. Et l’appareil de photos sert parfois à engager le dialogue avec ceux qui veulent être photographiés ou ceux qui veulent savoir ce qui intéresse un étranger.

Brusquement voici que parvient un brouhaha confus, de plus en plus fort. C’est la police qui tire un homme et lui fait faire le tour de la ville pour le montrer à la population. Il porte des traces de sang sur le haut du crâne et sur une de ses pommettes, et des marques blanches sur le reste du visage. Les policiers le tiennent littéralement en laisse, les mains serrées dans des menottes. La foule l’entoure. Une sourde tension monte. « Un voleur » commente le chauffeur.

Entre Jaunpur et Bénarès que nous regagnons en fin d’après-midi, nous croisons â nouveau des caravanes de dromadaires. Les bêtes sont nettement plus hautes et plus robuste d’apparence que celles de l’Oman.

 

Vendredi 5 Février

A nouveau, lever à l’aube. Ce matin enfin je peux voir le soleil se lever sur le Gange.

Les chants religieux gueulards disparaissent, gommés par la lueur qui éclaire peu à peu l’autre rive du fleuve. Lueur d’abord presque imperceptible. Une tache couleur de braise apparaît. Et le rond parfait du soleil jaillit de la terre. Le Gange renvoie des milliers d’étoiles aux clapots de l’eau. Moment fugitif dont la plus belle pierre précieuse ne saurait donner qu’une pâle idée.

Une heure en bateau. Puis longue, très longue marche sur les ghats qui sont, par endroits, d’une saleté repoussante. Beaucoup de photos. Je suis par moments arrêté par des hommes qui veulent être photographiés. L’un d’eux, un jeune renonçant, souhaite recevoir un tirage. Ce sera chose faite si toutefois je parviens à déchiffrer l’adresse qu’a écrite pour lui un passant (car le jeune homme ne sait ni lire ni écrire).

Où est la spiritualité, à Bénarès? Je pensais rencontrer Dieu (plus exactement je pensais trouver là une conscience collective de Dieu). Il y a certainement des hommes et des femmes sincères qui prient mais, je dois l’avouer, bien des sadhus et de renonçants m’ont donné l’impression d’exploiter la crédulité des pèlerins.

Eprouverais-je des sentiments du même ordre si, incroyant, je visitais Lourdes ? Je ne crois pas car la foi, quand elle s’exprime collectivement, devient presque palpable. Et même un Musulman priant seul, tourné vers la Mecque, donne une image de la foi.

Ici , au même endroit et en même temps, l’on peut voir un visage immobile, les yeux fermés, tourné vers le Gange et plongé dans la prière (ou la simple adoration) ; des renonçants fumant et devisant gaiement tout en prenant le soleil ; des brahmanes triturant des offrandes dans de l’eau sale, officiant pour quelques fidèles accroupis devant eux ; des gens en train de laver les régions les moins sacrées de leur corps ; des vaches ou des buffles laissant choir lourdement leurs excréments que des femmes ramassent à pleines mains pour en faire ces fameuses galettes utilisées comme combustible, une fois séchées.

Et pourtant, impossible de ne pas le voir, il passe par endroits un courant sacré. Faut-il un temps d’adaptation (ou s’être préalablement « vidé » l’esprit) pour comprendre ce qui est en train de se vivre ici ?

 

Samedi 6 Février

Dans quelques jours ce voyage prendra fin et je serai heureux de retrouver ma femme et mes enfants.

Sans doute croient-ils que je n’ai pas beaucoup pensé à eux, et pourtant voici quatre jours que je tente d’envoyer un télex à Mascate… sans succès.

Ce matin, visite de Sarnath où le Bouddha (« l’Illuminé ») prononça son premier sermon. Lieu de pèlerinage depuis plus de 6 siècles avant Jésus Christ, Sarnath est resté vénéré par les bouddhistes qui viennent parfois de très loin (des régions himmalayennes jusqu’à Sri Lanka) pour s’y recueillir.

Les monuments érigés sur ce site devaient être splendides, malheureusement les Musulmans détruisirent quasiment tout et saccagèrent nombre de statues et de bas reliefs.

Le musée contient de très belles choses. Regrettons toutefois que les murs soient recouverts d’une peinture bleu ciel délavée et que seules de minuscules fenêtres, placées au ras du plafond, éclairent les salles.

A l’extérieur, un vaste parc où se dressaient autrefois les monuments à présent en ruine -dont on peut cependant deviner l’ancienne splendeur.

Le temple principal, érigé au Vème ou VIème siècle, couvrait le lieu où avait vécu le Bouddha. Par endroits il reste de petits bas-reliefs représentant l’Illuminé. Comme nombre de pèlerins viennent chaque jour, il n’est pas étonnant de voir une de ces sculptures ornée d’un collier de fleurs.

Plus loin, la Dhamekh stupa, haute d’une quinzaine de mètres, construite dit-on à l’emplacement exact du premier sermon de Bouddha. Beaucoup de fidèles aux yeux bridés en font le tour en priant.

Ailleurs, un temple Jaïn avec une statue de Mahàvlra, fondateur du Jaïnisme, également appelé Jina, le « Victorieux ». Enfin, à l’extrémité du parc, un monastère bouddhiste de construction récente (1931): Mulagandhakuti Vihara.

Dernier arrêt à Sarnath (dans la cité cette fois) devant un temple tibétain.

 

° ° ° ° ° ° ° ° ° °

 

Voilà, le voyage est terminé, retour à Mascat où je retrouve avec joie épouse et enfants.

Il faudra de longs mois pour que toutes les rencontres, les émotions, les images de ce voyage, trouvent leur place dans le tiroir aux souvenirs. Et pour que les jugements parfois hâtifs se tempèrent à la mesure du temps qui passe…

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Texte et photos © Jean-Michel Touche
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BENARES (1) (Extrait du journal 1982)

Suite du voyage Delhi – Kathmandhu – Bénarès

 

 

Remarque :
La publication de ce récit de voyage de 1982 se compose de plusieurs articles que vous pouvez retrouver en cliquant sur les titres suivants : Delhi   Népal-Etape 1   Népal-Etape 2   Népal-Etape 3

Vous pourrez voir prochainement des photos prises en Inde et au Népal en 1982, qui seront présentées sur le blog « A travers le regard ».

 

BENARES – Mardi 2 février 1982

Hier, départ de Kathmandu sous la pluie. Évidemment, Indian Airlines avait plus de deux heures de retard. Il a donc fallu attendre dans un aéroport glacial et aux équipements sommaires, ce qui m’a permis de rencontrer un jeune médecin suisse, parti depuis trois ans et demi de son pays pour voyager et travailler dans le Tiers Monde.

Dans la salle d’attente se trouvent également des Japonais. Vêtus de kimonos, ils détonnent dans ce décor et prêtent à rire.

° ° °

Problème à l’aéroport : un douanier ne comprend pas que je puisse venir en Inde avec deux appareils de photos. Il n’a de paix ni de cesse que la mention de ces deux appareils soit portée sur mon passeport afin que je n’en vende pas un pendant mon séjour !

La route pour rejoindre ensuite la ville de Bénarès est semée de surprises, en tout cas pour moi. Par exemple le passage de chameliers et leurs chameaux.

Les voyages sont l’occasion de rencontres souvent passionnantes. Par exemple le soir de mon arrivée à Bénarès j’ai longuement discuté sur l’hindouisme avec le propriétaire de la librairie de mon hôtel et l’un de ses amis. Tous deux croient à la réincarnation : l’esprit est éternel et le corps lui-même se reconstitue après la mort. Ils ont raconté l’histoire d’un homme que l’on pensait mort et dont les médecins voulaient cesser le maintien en survie artificielle. Dès que les appareils médicaux eurent été débranchés, l’homme se redressa et dit que sa mère pleurait dans sa chambre, demandant qu’on aille la consoler. « Je vais là où je dois aller, dit-il, ne pleurez pas mais priez pour moi. »

Mes interlocuteurs décrivent l’hindouisme comme une religion très simple : « Soyez tolérants et vous pratiquez l’hindouisme. »

Parlant de la réincarnation, je leur demandai comment ils expliquaient l’augmentation des populations. Ils répondirent : « De même que mon corps peut engendrer plusieurs enfants, mon âme peut devenir plusieurs âmes. »

Réponse qui fut loin de me convaincre…

° ° °

Hier, en fin d’après-midi, j’ai eu mon premier contact avec les ghats (mot dont la traduction exacte est « marches »). Pour y aller j’ai pris un rickshaw (à bicyclette) et j’ai bien cru ma dernière heure arrivée ! On s’habitue à tout mais se jeter d’emblée dans la circulation  – la foule en mouvement – de Vanarasi (Bénarès) est une expérience dont on doit se souvenir longtemps !..

L’itinéraire pour se rendre sur les ghats, depuis le quartier où se trouvent les hôtels, traverse toute la ville. A ce moment-là j’ai compris pourquoi Claude Sauvageot (photographe célèbre dans les années 70) avait dit une fois, au cours d’un passage à Rambouillet: « L’Inde, c’est foutu ! »  Je n’imaginais pas un pareil grouillement dans la boue… dans la fange.

Les immondices coulent littéralement dans certaines ruelles. Il règne un vacarme étourdissant de cris, de voitures, de bus, de camions brinquebalants, de sonnettes de bicyclettes ou de rickshaws qui sont pitoyables dans ce tohu bohu.

Ce spectacle donne l’impression d’un monde en voie de décomposition. Tout est sale : le sol sur lequel règne la boue ( quand ce ne sont pas les bouses de vaches que les femmes ramassent à pleines mains pour en faire des galettes quelles mettent à sécher au soleil) ; les bus dont la crasse des vitres enferme les passagers dans une moiteur lourde; les maisons dont la peinture des murs, épuisée, a depuis longtemps cessé de s’écailler. Après un instinctif mouvement de répulsion, je regarde ce monde avec pessimisme : comment peuvent-ils s’en sortir? Du haut de mon rickshaw je me sens ridiculement « européen », ridiculement propre. Et pourtant, moins ridicule que ces occidentaux qui imitent les hindous, s’habillent comme eux, se laissent pousser les cheveux qu’ils attachent en crinière, se drapent de tissu orange ou rouge, essaient de se fondre au milieu des pèlerins sans bien y parvenir.

Au bout d’une demi-heure nous débouchons sur un rond-point qui bat tous les records d’affluence. Chaque artère possède son feu de signalisation qui fonctionne. Mais, en plein milieu du carrefour, un agent de police entend régler la circulation à sa façon. Et de toute manière les gens s’en fichent totalement et n’en font qu’à leur tête. Étonnant croisement de flux qui se mêlent, se fondent en un tourbillon impressionnant puis se détachent.

Il est déjà tard lorsque nous arrivons au ghat de Dasashvameda . Le rickshaw man me conduit auprès d’ Ashok, son ami, qui me servira de guide. Après quelques minutes de marche, nous voici en haut du ghat.
Ici commence un autre monde. Malgré le ciel bas et lourd, malgré l’heure tardive, les couleurs sont encore gueulardes. J’en parlerai plus loin.

Cette fois, vraiment, j’ai le choc ! C’est beau, c’est très beau !

Retour tardif (et froid, sur ce rickshaw) à l’hôtel.

Au restaurant, le soir, je retrouve mes Japonais de Kathmandu , toujours en costume traditionnel, les pieds dans des chaussettes qui se coincent bizarrement, aux orteils, dans des sortes de claquettes. Les plus âgés d’entre eux se déplacent lourdement en traînant les jambes et en se balançant de gauche à droite. Le plus jeune, sans doute celui qui fait office de guide, se lève pour lire ce qui semble être le programme du lendemain. Le tout accompagné des rituelle courbettes nippones.

° ° °

Ce matin, mardi, lever à 5 heures. A 6 Heures un taxi me dépose devant le ghat où m’a donné rendez-vous Ashok. Celui-ci arrive, mal réveillé, et prend une tasse de thé pour se mettre en forme. Il suce une préparation de bétel et crache sans cesse de longs jets de salive rouge.

Le temps est très mauvais, il fait froid.

Nous montons à bord d’une petite barque conduite par un jeune garçon d’une douzaine d’années, et nous voici partis sur le Gange. Les haut-parleurs criards hurlent des chants religieux qui doivent s’entendre à des kilomètres. Peu à peu le ciel s’éclaircit. Les pèlerins ont commencé à envahir les principaux ghats, malheureusement il fait trop mauvais pour prendre de bonnes photos. Malgré le froid, les fidèles pénètrent dans l’eau. Ils s’immergent entièrement à plusieurs reprises, sortent la tête hors de l’eau, la jettent en arrière et essuient leurs visages avec leurs mains. Les hommes, souvent, ne portent qu’un cache sexe pour tout vêtement.

L’embarcation continue son chemin. En cours de route, nouvelle rencontre avec les Japonais. Le plus gros se prosterne vers le soleil naissant tandis que les autres le photographient. Les Japonais ne prennent jamais de photos de paysages, de curiosité ou d’œuvre d’art : ils photographient toujours d’autres Japonais devant un paysage, une curiosité ou une œuvre d’art…

Plus loin, voici le ghat des crémations. Les doms (croque-morts) alimentent le feu et s’assurent que les corps se consument normalement. Leur corporation est l’une des plus « impures » de toutes aux yeux des Hindous. Ici s’achève le voyage du corps, dont la substance s’évade en une fine fumée. Le Gange, où seront dispersées les cendres, purifie le défunt pour qui sera enfin brisé le cycle des renaissances perpétuelles.

Revenant à terre, nous pénétrons dans le chowk (bazar) dont les ruelles étroites s’entrecroisent. Parfois la saleté est tout à fait repoussante. Les vaches déambulent dignement, au gré de leur inspiration bovine. Les passants les bousculent parfois sans complaisance, en dépit de leur caractère sacré.

Chez le patron d’Ashok , achat de soie sauvage.

Et maintenant, seul avec mes appareils de photos, je marche lentement le long des ghats.

Comment tout dire ?

Il y a quantité de gens pieux qui se baignent, qui parlent avec les brahmanes, qui lisent des livres saints ou encore méditent, immobiles, plongés dans un profond recueillement. Ailleurs se trouvent des sadhus vêtus d’orange (signe de chasteté depuis leur plus jeune âge), d’autres vêtus de trois fois rien, le front marqué de cendres.

 

Quelques rayons de soleil parviennent à traverser les nuages. Vite quelques photos.

Beaucoup de sadhus, beaucoup d’hommes et de femmes en prière, mais aussi des gens au regard chargé de toute la détresse du monde. Ils « acceptent », tout simplement. Et peut-être que leur
regard ne voit plus rien : ni Dieu, ni eux-mêmes, ni leur peine.

 

Il y  a également ces prêtres qui dictent le rituel à des pèlerins. Les gestes doivent avoir une importance particulière car les prêtres expliquent, montrent, et les fidèles les imitent ensuite respectueusement. Le rituel de ces prières est difficile à comprendre, notamment le riz que l’officiant jette dans de l’eau avec les pétales de fleurs et les feuilles vertes.

Un peu partout les bateliers me proposent un tour en bateau. Un homme âgé me propose même des massages. «  »Indian massage very, very good  » affirme-t-il. Je n’en doute pas… mais je les lui laisse.

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A suivre avec la publication prochaine de  BENARES (2) et fin du voyage (Extrait du journal 1982)


 

Texte et photos © Jean-Michel Touche
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DELHI – KATHMANDU – BENARES (Extrait du journal 1982)

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Voyage réalisé en janvier et février 1982
depuis le Sultanat d’Oman

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Lundi 25 janvier 1982

Le Boeing 747 d’Air India va se mettre à rouler dans quelques instants, sur la piste de Seeb International Airport et s’envoler à destination de Delhi. Françoise et les enfants m’ont accompagné jusqu’en salle d’enregistrement, sans doute regarderont-ils s’envoler l’appareil.

Après deux heures et demie d’un trajet sans histoire, atterrissage à Delhi et retard habituel dans la livraison des bagages. Une hôtesse d’accueil d’Air India, envoyée par mon ami Gupté, m’attend pour faciliter les formalités de Police et de Douane.

Akbar Hôtel. Beaucoup de monde car demain la République Indienne célèbre sa fête nationale, « Republic Day ». A la coffee shop, c’est l’atmosphère artificielle des tous les restaurants internationaux de cette catégorie : aseptisée et conventionnelle.

Le steak que j’attendais se faisant attendre plus longtemps que la normale, le serveur à qui je demandai des nouvelles du plat prit une mine embarrassée et appela un chef de salle qui m’annonça, avec beaucoup de componction :

– I’m sorry, Sir, your steack has burnt accidentally. But another one is on the way !

J’avoue être gêné par cette conversation, dans un pays dont une partie de la population connaît encore la faim !

 

Mardi 26 janvier

Aujourd’hui commence véritablement le voyage.
Le taxi, une inévitable « Ambassador » jaune et noire, s’éloigne de l’hôtel après que le chauffeur ait indiqué à ses pairs, en passant près d’eux, que nous nous rendions au Qutub Minar.

En dépit d’un ciel gris et sombre – et parfois même d’un peu de pluie – il faut bien faire quelques photos de ce minaret, le plus élevé du monde. Pas de chance : une barrière interdit l’accès à l’escalier interne dont l’effondrement d’un grand nombre de marches, peu de semaines auparavant, a provoqué la mort de plusieurs personnes dans la bousculade qui a suivi.

 

Près du minaret se trouve Alai Darwaza qui devait servir d’entrée à la mosquée Quwwat-al-Islam, et le tombeau de l’Imam Zamin. Toujours à proximité, on voit le tombeau d’Iltutmish (dont le dôme est aujourd’hui absent) et la Quwwat-al-Islam Masjid.

Quittant le site du Qutub Minar, le taxi prend la route du Fort Rouge, difficilement car la circulation est canalisée en raison de la parade militaire. Un Indien me fait signe de le suivre pour trouver une place d’où il sera facile de prendre des photos. En réalité le défilé passe assez loin de nous !

Retour au Fort Rouge, impressionnante masse qui manque assurément de charme. Près de l’enceinte stationnent deux régiments de Rajpoutes (du Rajhastan), l’un de cavaliers, l’autre de chameliers. Les bêtes s’abreuvent dans des bassins de toile mis en place par l’Intendance. Une foule de curieux se presse pour assister au spectacle et les soldats posent, prenant devant le photographe une mine farouche et guerrière.

Aprés le Fort Rouge, visite du tombeau Humayun. Le soleil s’étant mis de la partie, tout prend immédiatement plus de relief. Le tombeau d’Isa Khan surpasse en beauté celui d’Humayun , à la fois trop rigide et trop chargé. Au fond du parc, deux bâtiments dont l’un couvert d’un dôme bleu.

 

Mercredi 27 janvier

Au réveil, surprise: le brouillard recouvre Delhi, on ne voit rien au-delà des fenêtres.

Après la reconfirmation des billets Bombay-Muscat et Delhi-Kathmandu, nous (le taxi et moi) allons à Nizam ud Din, village demeuré à l’écart de la modernisation de Delhi. A l’entrée du sanctuaire du derviche Nizam ud Din, un homme bien mis et d’apparence aisée m’apprend que son père est en charge de l’entretien du sanctuaire… sans doute pour bien me faire comprendre que je serai taxé à la sortie, au nom des bonnes œuvres

Quelques belles pierres sculptées, mais la visite est gâchée par mon guide qui ne veut rien savoir pour me laisser tranquille. Autour de la mosquée, des Musulmans discutent par petits groupes ou méditent. L’un d’eux psalmodie des sourates.

A la mi-journée, le taxi me dépose devant Lodi Garden. Le chauffeur va faire une petite sieste en attendant mon retour. Il est tout heureux, ça ne lui arrive pas souvent d’avoir ainsi un client pour deux journées complètes.

Lodi Garden, c’est vraiment très beau : en dépit de la brume que le soleil ne parvient pas encore à dissiper, en dépit également de cette humidité froide, voire peut-être à cause d’elle. Une atmosphère de mystère entoure les édifices. Depuis l’intérieur de la Bara Gumbad Masjid on peut voir une ancienne hostellerie, sur la gauche, et à droite une salle de prière où la lumière tamisée par la brume jette comme une poussière d’or. Voici encore le tombeau de Shish Gumbad avec ses étroites fenêtres puis celui de Sikandar Lodi, entouré d’arcades sous lesquelles rêve un homme accroupi.

Le soleil à présent brille à nouveau. Nous retournons au Fort Rouge et la voiture s’arrête près de Lahore Gate. Il y  a foule : des tas d’Indiens font la queue pour entrer dans le fort. C’est d’ailleurs frappant de voir le nombre d’Indiens qui visitent les richesses de leur pays.

 

Aprés le Fort Rouge je me promène dans Chandli Chowk . Une véritable marée humaine déambule dans cette large artère, version indienne par endroits de la cour des miracles. Petits commerces en tout genre, estropiés et aveugles, exploitants des machines électriques à prédire l’avenir ! La vie grouille avec ses relents de parfums divers, ses bruits et ses couleurs. Ce pourrait être sordide… et c’est superbe.

Un spectacle de danses folkloriques se déroule dans un théâtre en plein air, la nuit venue. Mais il fait tellement froid qu’il est impossible de rester jusqu’au bout.

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Pour voir la partie de ce voyage concernant le Népal,
cliquer sur

Et pour voir un recueil de photos prises au cours de ce voyage, cliquer sur
Népal – carnet de voyage

Ces pages ont été publiées en mai 2015 en hommage aux Népalais, quelques jours après le tremblement de terre dont le Népal a été victime.

 

 

Texte et photos © Jean-Michel Touche
Développés en Oman avec les moyens du bord
les négatifs ont beaucoup souffert avec le temps,
ce qui explique la qualité parfois sommaire de certains tirages.
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