ESI HALLE SAINT-DIDIER

Dans le cadre des articles destinés à faire
connaître les personnes en grande
précarité, voici le premier,
consacré à l’ESI de la
Halle Saint-Didier.

ESPACE SOLIDARITÉ INSERTION SAINT-DIDIER

Situé dans le 16ème arrondissement de Paris, l’ESI Halle Saint-Didier est un établissement public du Centre d’Action Sociale de la Ville de Paris, créé en 2001.

Vous trouverez en pièce jointe la fiche technique présentant cet établissement, son rôle et ce qu’il propose aux personnes en état de grande précarité (cliquer sur  FICHE TECHNIQUE ).
Comme vous pourrez le voir, il ne s’agit pas d’un endroit où l’on peut simplement s’asseoir et attendre qu’il fasse moins froid, mais bien au contraire un lieu ou professionnels et bénévoles apportent avec talent et dévouement une aide sociale, d’hygiène, médicale, juridique, psychologique, etc.

C’est également un endroit où l’on s’efforce d’apporter des moments de détente et de joie à ceux qui en manquent cruellement, comme le montrent les photos suivantes.

Merci à Nguyen Thi Tuyet Dung, la directrice de ce centre, et toutes les personnes autour d’elle qui  s’occupent de femmes et d’hommes en grande difficulté,  pour leur travail assidu et l’humanité de leur assistance.

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Merci à la Direction de l’ESI St-Didier
qui a fourni la fiche technique
et les photos.

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JEUDI, DAVID S’EN EST ALLÉ . . .

 

david-4En apparence, ce n’était pas un homme comme un autre. Un peu comme s’il avait oublié qu’il était un être humain.

Le froid, la chaleur, le vent, la pluie, la solitude aussi, avaient avec le temps repeint son visage en meurtrissant ses traits.

Oublié de la vie, exclu des hommes ordinaires, perdu dans un univers qui n’était plus le sien, locataire en plein air, à qui David pouvait-il bien ressembler ?

Son monde à lui était en quelque sorte inabordable. Que pensait-il ? A quoi rêvait-il ? Que désirait-il ? Allez savoir.

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Et pourtant !..

Et pourtant quand nous nous approchions de lui, un simple « Bonsoir David » prononcé à voix très basse suffisait pour qu’il se retourne, émerge du monde dans lequel il avait plongé et ouvre les yeux.

-Ah, disait-il pendant qu’un sourire se dessinait sur ses lèvres et dans ses yeux, c’est vous !

Alors il prenait vie. Sous les étranges vêtements dans lesquels il se serrait l’hiver ou transpirait l’été, il nous regardait chacun son tour et donnait l’impression de renaître. Nous aussi, nous partagions cette impression. C’est le miracle de ces rencontres entre êtres humains, quand on oublie notre environnement personnel et que nous ne sommes plus que des hommes ou des femmes en train de s’estimer mutuellement.

Sur ce plan, David était un exemple.

Oui, il buvait. Il buvait beaucoup, énormément. Il y avait toujours une bouteille de vin ou des canettes de bière à côté de ses jambes ou de ses bras. Mais que reste-t-il à faire quand toutes les blessures de la vie marquent votre corps, quand vous avez perdu tout fil avec la société pour des motifs que nous ne connaissons pas, quand le seul contact qui vous reste est celui du trottoir sur lequel vous dormez ?

Et voilà qu’avec son visage presque caricaturé, David était devenu un être attachant. Nous l’aimions comme un jeune frère qui n’aurait pas eu de chance. Lui aussi nous aimait. Quand nous partions après avoir passé un moment en sa compagnie, il disait : « Déjà ?.. »

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Cette fois, c’est lui qui est parti. Un arrêt cardiaque. Tous ceux qui l’ont connu et aimé en éprouvent un mélange de tristesse et de confiance dans cette vie nouvelle qu’il a rejointe auprès de notre Père à tous, cette vie depuis laquelle, à présent, il peut veiller sur nous.

A Dieu, David.

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Texte et photos © Jean-Michel Touche

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Maraude avec la Mairie du 16ème

Mercredi soir 25 mars 2015, 19h00.15-03-25-Maraude-Mairie-16-(Jacques)-021_modifié-1

A l’initiative de Jacques Legendre, Adjoint au Maire chargé de la Solidarité, des Affaires sociales et de l’Emploi, plusieurs adjoints au Maire, son chef de cabinet et des représentants de la Croix-Rouge, de l’Association Aurore, de l’Association Aux Captifs la Libération et du groupe de maraude de la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy se sont retrouvés, à l’approche de la nuit, pour une maraude en commun auprès des sans-abri du 16ème arrondissement de Paris.

Deux véhicules de la Croix-Rouge, une quinzaine de personnes. Surprenant, tant de monde, pour ceux que nous sommes allés rencontrer.

Adam, le premier, s’étonne de nous voir si nombreux. Il en oublie sa quête permanente d’une Eve qui répondrait à ses rêves. Il lève ses yeux d’un bleu profond et ne sait plus très bien quelles nouvelles donner de ses amis, partis il ne sait où et pas encore revenus.

– André ? Toujours en Pologne. Mais il va revenir.

– Emile et Polleck ? Je ne sais pas, indique-t-il quand on lui pose la question. Peut-être au Palais de Tokyo ? De même qu’il ignore où a bien pu se rendre Yan qui a quitté les lieux lorsque la bouche de chaleur a cessé de fonctionner, voici plusieurs semaines.

Avec lui se trouve un Polonais qui vient de temps à autres devant le musée Guimet, partager un moment avec ses amis.

Impossible de préciser son nom : il n’a jamais voulu l’indiquer. Mais ce soir, lui qui souvent se retirait à l’approche d’un groupe de maraude, il sort fièrement une liasse de photos qu’il est heureux de nous montrer : son épouse, Polonaise comme lui, et leur petite fille, ravissant bébé qui fait sa joie. Depuis qu’il s’est marié, il vit en Belgique où il travaille.

Etape suivante : David, avenue Victor-Hugo, tout près de Gérard Darel, mollement étendu sur une bouche de chaleur qui lui envoie un air chaud et sec.

Comme Adam, le grand nombre de visiteurs le surprend. Il se redresse à notre approche et ne comprend pas très bien ce qui se passe. Les jeunes femmes de la Croix-Rouge lui préparent de la soupe chaude qu’il boit avec plaisir tout en échangeant avec une jeune bénévole qui lui parle avec délicatesse.

Comme toujours, David répond avec sa jolie voix claire et douce, ravi par le duvet que lui offre la Croix-Rouge.

« Allez, David, nous devons partir. » Comme à l’accoutumée, David aurait aimé que nous restions plus longtemps. Il le manifeste par son habituel « Déjà ? »

– Rassurez-vous, David, la maraude du mercredi va passer vous voir d’ici une heure environ.

– Bon ! fait-il, philosophe, un sourire sur les lèvres.

Tout le monde remonte à bord des deux véhicules de la Croix-Rouge qui nous transportent ce soir, et nous voici partis en direction de la rue d’Auteuil pour y visiter Jacques et ses deux chiens.

Jacques est en très grande forme. Il nous accueille, façon Seigneur des lieux, rangeant un peu son matériel dispersé sur le trottoir, et rappelant ses chiens quand ils s’écartent trop. Nous formons devant lui un demi-cercle et nous l’écoutons. Il parle aisément. Thibault s’assied et caresse un des chiens tandis que l’autre vient me faire une démonstration de ses canines, façon « Le dernier loup », à croire qu’il avait tenu un rôle dans le film…

Une fois achevée la visite de Jacques, nous nous dirigeons vers l’avenue Mozart mais l’homme que nous voulions rencontrer dort profondément. Après avoir bénéficié durant trois mois d’un hébergement dans le cadre d’Hiver Solidaire, il retrouve la rue et il fait froid ce soir.

Cette visite était la fin du programme préparé pour cette soirée qui s’achève par un dîner auquel nous rejoint Claude Goasguen, Maire de 16ème, qu’une réunion a empêché de partager avec nous cette maraude.

Bien différent des maraudes habituelles, ce temps nous a permis d’échanger et de mieux nous connaître, d’apprécier la manière parfois différente dont les uns et les autres s’approchent de ceux qui ne possèdent rien. Le temps également du   dîner par lequel s’est achevée cette soirée.

Si vous désirez voir les photos illustrant cette maraude, il vous suffit de cliquer sur « A Travers le Regard » et vous découvrirez tout !

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Pour voir ou revoir la maraude du 1er janvier, cliquer sur le lien suivant : Maraude 1er janvier 2015

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Maraude d’un 1er janvier

Maraude d’un 1er janvier

Il ne fait pas bien chaud lorsque nous nous retrouvons place Possoz, Madeleine et moi, pour une maraude. Le jeudi n’est pas notre jour habituel de tournée, mais tant pis : un jeudi 1er janvier, ça se fête. Même après le réveillon de la veille. Bien qu’il ait fait un froid à vous engourdir les mains, cette maraude fut un grand moment !

Copyright  2012 JMT

Pour notre première halte, deux formes étendues dans l’obscurité mais pas encore totalement endormies s’étonnent de nous voir approcher de leur campement, au pied de l’immeuble où se réfugiait un ancien ami de la rue aujourd’hui décédé.

Le premier à se redresser, Vali, a dû avaler un « réchauffant » plutôt alcoolisé. Il a la voix éraillée mais se reprend petit à petit. L’autre, avec sa capuche sur le crâne, me rappelle quelqu’un. Il ressemble… mais oui, c’est lui… c’est Petru, le voyageur intramuros qui ne reste pas longtemps au même endroit de peur, avait-il avoué lors d’une précédente rencontre, de se brouiller avec ses amis de la rue et de se bagarrer.

Vali, après un élégant baise main à l’adresse de Madeleine, farfouille dans la platebande de fleurs qu’il a créée sur le petit massif, entre la rue et l’immeuble, et qui l’abrite de la curiosité des passants. Il en tire un bouquet et l’offre à Madeleine avec délicatesse.

Ceux qui ont rencontré Petru, voici quatre ans, se souviennent de cet homme étrange, à la fois timide et provocateur, qui racontait sa jeunesse : un père qui lui faisait boire de l’alcool jusqu’à l’enivrer alors qu’il avait douze ou treize ans, un passage en prison douloureux, en Roumanie, pour avoir dérobé du pain et quelques aliments dans le sac d’un passant afin de nourrir sa mère… cette mère dont il dut s’occuper entièrement aux dernières années de sa vie pour la soigner, la nourrir, la laver. Quelle expérience de vie pour un adolescent !

Petru a la voix aussi émouvante que railleuse. Tout en croisant les poignets, il nous déclare presque en riant : « Je reviens de vacances. » Comprenez qu’il vient de passer quelques jours en prison. Il ne livrera pas de détail. Puis, les yeux comme perdus dans un autre monde, il laisse filer à la manière d’une confidence : « Je ne suis pas en France pour faire de l’argent, comme les autres. Je suis là parce que j’aime regarder, j’aime voir, j’aime Paris, les rues, tout. »

Et puis, en nous regardant avec son sourire un peu triste, il ajoute : « je bois et je dors… je bois et je dors… comme ça je vis dans mes rêves… »

Parler avec Petru, comme souvent avec les personnes de la rue mais plus particulièrement avec lui, c’est approcher un univers autre, totalement différent de notre environnement quotidien, un moment de réflexion sur l’existence et l’usage que nous en faisons.

Vali, de son côté, plus réaliste, nous montre un sac de pommes de terres et nous fait découvrir toute une installation : de quoi faire du feu avec du gaz (en fait une bouteille de White Spirit, mais également du bois qu’il fait brûler devant le garage de l’immeuble… vous imaginez l’approbation enthousiaste de la police !), un renfoncement dans lequel il stocke du matériel et notamment une poêle. On est cuistot ou on ne l’est pas !

Nous aurions pu passer la nuit avec eux, mais il y a d’autres amis à visiter. Adios Petru et Vali ! A bientôt.

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Tout en roulant vers une nouvelle étape nous voyons Josée, l’homme le plus pauvre de monde, allongé en plein sommeil sur le trottoir de gauche, immobile, pieds nus. Nous ne nous arrêtons pas mais nous pouvons prier pour lui qui vit dans ses haillons, ne demande rien, refuse tout, accepte le froid, et souvent s’enfuit quand on essaie de lui parler.

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Seconde étape : un bon moment avec nos amis Polonais : Valentin, Aleksy, Jean (que nous n’avions pas vu depuis peut-être un an), Henrick, Raymond et Eugenius.

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Pendant que les autres sont en grande conversation avec Madeleine et lui font sans doute un peu la cour, Henrick me livre ses confidences amoureuses, mais assez difficiles à comprendre parce qu’il parle à voix très basse et s’exprime dans un mélange de français et de polonais. Le tout constitue un monologue des plus approximatifs. Mais quelle importance ? Ce qui compte pour lui, c’est de se confier ou faire semblant. Alors continuez, Henrick, chaque fois que vous voudrez.

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Après un épisode de santé fluctuante, Eugenius donne nettement l’impression de récupérer. Il se laisse pousser la barbe et semble prendre plaisir à sourire. Valentin, lui, s’inquiète pour Philippe dont on ignore ce qu’il est devenu.

Madeleine a dû distribuer quelques produits d’hygiène, caleçons et chaussettes, mais comme je me trouvais toujours dans le « parloir » d’Henrick, je n’ai rien vu.

Les habitants du quartier se sont montrés sympathiques avec nos amis à qui ils ont donné profusion de restes de réveillons : des poches entières les entourent, remplies de bonnes choses.

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Le temps de réaliser des photos avec leur assentiment, et nous voici à nouveau en voiture.

Déception devant la nouvelle cabine téléphonique de Joseph, dans le quartier Victor-Hugo. Monsieur Joseph est aux abonnés absents ! Nous avons beau interroger Victor Hugo lui-même, celui-ci nous affirme ne pas avoir vu Joseph, même en feuilletant son roman « Les Misérables ».

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Hugo nous aurait certainement parlé de Damien, dans ce roman, s’il l’avait connu. Un Damien que nous découvrons emmitouflé sous un duvet épais d’où seuls se détachent le bout de son crâne puis, en regardant mieux, une partie de son visage d’un rouge éclatant. Il ne dormait pas encore totalement à notre arrivée, aussi nous lance-t-il un sympathique « Ah, c’est vous ! Bonsoir ! »

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Madeleine a droit à des sourires charmants. J’en récolte également quelques-uns. Damien a l’air joyeux.

– Non merci, répond-il à nos propositions de soupe, de thé et autres liquides, mais oui pour les œufs durs, les pains d’épice, bananes, fromages etc. pour le lendemain.

– Ah bon, on est le premier janvier ? Ah ça alors…

Madeleine et moi ne pouvons nous empêcher de rire, tellement il paraît surpris en l’apprenant. Il est vrai que cette date ne va pas changer grand-chose à son quotidien.

 

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Toujours sous le charme de sa jolie voix, nous lui disons au-revoir après avoir conversé avec lui et avoir installé au pied de la vitrine du magasin contre lequel il a trouvé refuge de quoi s’alimenter à son réveil le lendemain. Nous traversons ensuite l’avenue pour nous rendre devant une boutique de déco où Costel et Mihaela se sont aménagé un rempart contre le froid en remontant devant eux un vaste carton qu’ils ont accroché au haut de la porte du magasin avec un tendeur à vélo. Astucieux et pratique pour éviter les courants d’air vraiment froids cette nuit !

– Toc ! Toc ! On peut entrer ?

Un bras se dresse derrière le carton, comme dans un film d’espionnage ! Petit à petit apparaît le visage de Costel qui nous salue d’un grand sourire, puis vient celui de Mihaela dont le bonnet cache les yeux avant qu’elle ne le remonte pour voir qui est là. Grand sourire de sa part également.

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La vitrine, derrière eux, est envahie par un immense buisson de couleur rose, qui rehausse leur univers nocturne. Ils nous disent entretenir de bons rapports avec les personnes du magasin dont ils libèrent l’entrée à 7 h 00 chaque matin.

Copyright  2012 JMT

Inutile de leur souhaiter une « Bonne année ». Ils en ont été gavés au cours de la nuit du 31 décembre – 1er janvier ! Des passants se dirigeant vers l’Arc de Triomphe, d’autres en revenant, tout au long de la nuit, avec cette joyeuse formule : « Bonne Année !». Formule qu’à la longue ils ont fini par trouver lassante !..

Leur joie ? Leur départ pour la Roumanie, dans quelques jours. Et leurs enfants, confiés aux parents de Costel, qu’ils vont revoir avec le bonheur qu’on peut imaginer. Trajet en mini-bus. Retour, très certainement, mais à une date encore inconnue. Nous leur remettons des chocolats qu’ils pourront offrir à leurs enfants. Madeleine leur donne quantité de produits d’hygiène, et même des rasoirs pour Costel. La joie !

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Le temps passe, ce n’est pas la grande chaleur. Le temps de dire bye-bye à Costel et Mihaela, leur souhaiter un bon séjour en Roumanie, et nous repartons. Arrêt devant l’entrée d’un immeuble pour passer un moment avec Raymondea et Razvan (et leur chien qui, cependant, se fait discret et reste réfugié derrière un carton ; nous saurons qu’il existe mais ne le verrons pas.)

Longue conversation, distribution de pas mal de choses (les sacs s’allègent), ainsi que d’une belle couverture en laine, que des paroissiens ont donnée et qui se trouvait dans le placard de l’accueil. Maria a besoin d’un manteau, nous lui remettons un bon pour le vestiaire, et Madeleine lui confie quantité de produits d’hygiène et de beauté qu’elle glane dans les hôtels et dont raffolent celles et ceux qui en bénéficient grâce à elle.

Proposition d’une photo souvenir avant notre départ, puis nous retournons dans la voiture. En partant, nous constatons que Razvan et son épouse étudient attentivement le plan au dos du bon pour le vestiaire.

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L’heure tourne. Un peu plus loin nous trouvons un véritable village de Roumains endormis. Une bonne dizaine. Nous sommes accueillis par une sonate pour dormeurs et ronfleurs. Tels les bateliers ramant dans la Volga, les ronflements des uns emportent les autres dans un flot de rêves qui dessinent des sourires sur leurs lèvres malgré le froid. Serait-ce pour eux le seul moment joyeux de la journée ? Pour mieux se tenir chaud, ils sont serrés les uns contre les autres, bien à l’abri dans leurs manteaux et leurs duvets, la tête recouverte de capuches en laine.

Hors les ronflements, tout est calme. Toutefois, au moment où Madeleine s’approche afin de poser délicatement ce qui reste dans nos sacs, que nos amis trouveront demain, l’un d’entre eux, plutôt corpulent, se réveille. Il bénéficiera de la seconde couverture que nous avions emportée et qu’il installe immédiatement sur lui. Il nous apprend que Mihaela, l’indéracinable Mihaela, a dû retourner d’urgence en Roumanie parce que (si nous avons bien compris), sa fille et son gendre (ou son fils et sa belle-fille) sont brusquement partis de Roumanie pour se rendre en Espagne, abandonnant sur le terrain leurs enfants. Mihaela est donc allée s’en occuper. Reviendra-t-elle ? Oui, affirme notre informateur qui va tâcher de la joindre par téléphone.

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Voilà. Pour nos amis de la rue comme pour nous, la première journée de 2015 va s’achever dans une petite heure. Cette maraude aura été un grand moment émouvant, avec les retrouvailles de Petru et de Jean, l’inquiétude au sujet de Philippe (où est-il donc ?), la mine une fois encore illuminée de Damien, les sourires de Costel et Mihaela, ceux de Razvan et Raymondea rencontrés depuis environ un mois et pour qui ces visites prennent de l’importance par le lien humain qu’elles tissent. Il y a également le souci que nous nous faisons à l’égard de Mihaela, obligée de quitter un monde de précarité pour un monde de pauvreté.

Et pourtant, au sein de ce mélange de bonnes et moins bonnes nouvelles, allez savoir pourquoi, les deux maraudeurs de service ressentent une indéfinissable joie intérieure.

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Vous souhaitez savoir comment s’organisent les maraudes au sein de la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy ? Cliquez sur « Maraudes Notre-Dame de Grâce » et vous saurez tout !

(Noms et prénoms ont été modifiés)

Texte et photos © Jean-Michel Touche

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Maraude du 2 avril 2014

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L’équipe : Florence, Micheline et Jean-Michel.

Copyright  2012 JMT

 

Départ de la place Possoz en direction de la cabine de Marc, avenue Raymond Poincaré. Pas de Marc en vue, mais une abondance de duvets, sacs et autres affaires appartenant à notre ami. Inquiétude à son sujet, puisque voilà plusieurs semaines qu’il semble avoir délaissé sa résidence. Un peu plus tard dans la soirée nous aurons de ses nouvelles.

Avenue Victor Hugo, sur le trottoir opposé à celui de leur cantonnement habituel, Raymond, avec Etienne et Pierre, ses neveux, ont commencé de dîner. Si les neveux sont peu loquaces, Raymond par contre parle abondamment. Il s’apprête à rentrer en Roumaine pour six mois, heureux par avance de retrouver sa famille. Julia, son épouse, partie avant lui, ne devrait pas revenir à Paris. Elle consacrera désormais l’essentiel de son temps à s’occuper de ses enfants de 10 et 5 (ou 7 ?) ans.

Nos amis font bon accueil à tout ce que nous leur proposons, de même que Djamel, un jeune Algérien d’une vingtaine d’années, jamais rencontré jusque-là, qui passe en faisant la manche et reste pour avaler avec appétit (il n’a pas déjeuné) soupe, œufs durs, salade de pommes de terre qu’il apprécie particulièrement de même que les mandarines et tout ce qui sort des sacs heureusement bien remplis au départ.

Djamel, qui fait souvent la manche rue de la Pompe, a des frères en région parisienne, mais ils ne se voient pas entre eux. Ressentiment évident de la part de Djamel qui espère bien recevoir à l’avenir la visite de nos équipes de maraude le mercredi soir. Une fois rassasié, il nous remercie avec un grand sourire et s’en va.

 

Plus loin, toujours avenue Victor Hugo, Raymond et Julia s’installent pour la soirée. Contrairement à ce que nous avions cru comprendre auparavant, ils gardent leurs affaires avec eux toute la journée, empilées dans de grosses valises sur lesquelles ils s’assoient pour faire la manche. Eux n’ont pas l’intention de revenir en Roumanie prochainement, laissant leurs deux enfants (Christian, 11 ans et Gabriella, 7 ans) à la garde de la mère de Raymond.

Ils demandent les photos prises avec Florence lors d’une maraude précédente, et que j’ai complétement oubliées… Déjà, les années passées, nos amis de la rue avaient montré à quel point les photos leur font plaisir. Promis, lors d’une prochaine maraude on les leur portera. (Voir en fin d’article la photo oubliée.)

 

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Marcus et Roman, à l’abri derrière des cartons à l’entrée de Nespresso, sont allongés mais se redressent pour nous souhaiter la bienvenue. Tous deux sont très souriants, comme l’étaient d’ailleurs les autres Roumains que nous venions de rencontrer.

Avenue Victor Hugo comme avenue Kléber la plupart des Roumains se connaissent ou même sont parents (Marcus est le frère de Raymond) et forment un clan. Si la vie dans la rue est difficile, ils demeurent souriants, soulignant que chez eux leur situation serait pire.

Marcus et Roman devraient retourner à Craïova, ville universitaire à 250 km de Bucarest, pour Pâques. Ils feront le trajet en bus ou « micro bus ». Trente heures de voyage avec départ la nuit où les routes sont plus tranquilles. Un seul chauffeur par bus, qui s’arrête pour dormir quelques heures avant de repartir. D’après Marcus, il y a beaucoup d’accidents et de morts dus à la fatigue des chauffeurs !

Plusieurs rues plus loin, près d’une petite gare SNCF, Alan dort sur la bouche de chaleur, d’un sommeil profond et agité. Il ne paraît pas en très bon état. Sans le réveiller nous déposons à côté de lui de quoi agrémenter son petit déjeuner du lendemain, et nous repartons. La Croix-Rouge, prévenue, passera le voir jeudi soir à 22h30.

 

Place …., François se lève en nous voyant. Il y a du vent dans les voiles. Et un sacré vent. C’est tout juste s’il ne tombe pas. Bien éméché lui aussi, Mital trône, grave et silencieux, sur un siège de bureau rouge qui donne à la scène un curieux aspect de film déjanté. Alexandre, chapeau sur la tête, revient de ses pensées lointaines, tandis qu’Arthur, allongé dans un sac de couchage à l’écart, nous tient des propos totalement incompréhensibles.

Seule nouvelle de la soirée, Marc a été hospitalisé en raison de sa jambe mal en point. François, qui entretient des relations amicales avec lui, précise que c’est une dame voisine de sa cabine qui a appelé les pompiers contre son gré, jugeant son état préoccupant. Voilà la raison de la longue absence de Marc.

 

Au moment de déposer Micheline chez elle, en fin de maraude, nous voyons Octave et Bernard, sur un banc, en grande conversation. Par chance nos sacs ne sont pas complètement vides. Celles et ceux qui ont participé dès le début aux maraudes se souviennent certainement d’Octave, ce jeune Roumain sympathique mas alcoolique invétéré, qui séjournait au bas d’un immeuble du 16ème en compagnie d’un ami (russe ? roumain ?) aujourd’hui décédé. Pour ceux qui ont lu « Bienvenue dehors ! », Octave est le « Grigore » du chapitre 9. Excepté sa coiffure, il a le même visage qu’il y a quatre ans, un peu plus gros peut-être

Quand on lui parle d’alcool et de sevrage, il éclate de rire, racontant comment son père, décédé à l’âge de 38 ans, lui a appris à boire quand il avait 7 ans en lui faisant avaler une bouteille de vodka ! Coma immédiat ! Incroyable, mais tout à fait cohérent avec ce qu’il nous avait déjà dit lorsque nous le rencontrions voici quatre ans.

Octave est un homme touchant, qui parle de lui avec un humour un peu noir, et qu’on aimerait particulièrement aider à se relever. Il nous a précisé avoir à présent 29 ans, ajoutant qu’il mourra dans 9 ans.

– Ah ? Et pourquoi ça ?

– Parce que ça sera comme son père, à 38 ans.

Quand on lui a répondu que sa vie n’est pas inscrite dans celle de son père, il s’est mis à rire, de son rire à la fois moqueur et malheureux.

La maraude se termine. Nous disons au-revoir à Octave et Bernard et les quittons, sans tristesse cependant. Peut-être parce que dans le regard d’Octave subsiste comme un regain d’espoir ?

 

Remarque : tous les noms ont été modifiés

 

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Raymond et Julia, la photo oubliée…

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Photo © Jean-Michel Touche

Retrouvons-nous sur KTO ( « Un cœur qui écoute » )

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Lu sur le site de KTO :

« Dans un cadre sobre, avec quelques images propices à la méditation,un_coeur_qui_ecoute « Un cœur qui écoute » donne toute sa place à la spiritualité sur le ton de l’intime. Hubert de Torcy reçoit un invité pour 26 minutes où transmission, conseils et expériences se rejoignent. Pour une foi vivante et incarnée à travers ses témoins. »

« Mettre la Bible à portée des enfants : c’est le défi qu’a relevé Jean-Michel Touche qui a écrit pour eux une saga en 7 volumes intitulée  » Les messagers de l’Alliance  » (Mame). Ce père de trois enfants maintenant grand-père de 72 ans n’en n’est pas resté là. Consacrant depuis quelques années son temps auprès des personnes de la rue, cet ancien expatrié du sultanat d’Oman a consigné dans un livre ( » Bienvenue dehors « , Salvator) le récit des maraudes qu’il effectue avec la Conférence Saint Vincent de Paul de sa paroisse. Entre anecdotes et souvenirs, Jean-Michel Touche nous fait découvrir le monde de la rue qu’il côtoie. »

(Voir plus bas les couvertures et liens de ces livres)

Dates de diffusion sur KTO  :

Lundi 03 mars à 21h45,    mardi 04 mars à 12h00 et 19h40,    jeudi 06 mars à: 18h10

vendredi 07 mars à 23h12,    dimanche 09 mars à: 09h05,   lundi  10 mars à 10h30

Pour suivre directement KTO sur votre télévision, cliquer sur « Recevoir KTO ».

Pour suivre l’émission sur Internet, cliquer sur Un cœur qui écoute (JMT), puis sur la vidéo de l’émission

LES MESSAGERS DE L’ALLIANCE

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Tome_5_petitTome_6_grandTome_7_moyen-petit

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BIENVENUE DEHORS

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Au bord du monde

Il y a deux mois, le blog vous invitait à voir sur la chaîne Public Sénat le film de Katia Maksym, DESTINEES DU BITUME, un documentaire sur les femmes sans logis vivant dans la rue.

Un nouveau film, AU BORD DU MONDE, est actuellement projeté en salles.

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A travers de magnifiques photos de Paris la nuit, le réalisateur va dans les recoins de l’ombre pour y rencontrer ceux qui n’ont plus que des abris de fortune (espaces dans un tunnel, cabane, tente qui se monte et se démonte sous la pluie… et Christine, déjà filmée par Katia, grelottant de froid devant le Jardin des Plantes.)

Quelques phrases glanées au hasard :

– Si au moins on pouvait se mettre quelque part… mais on dérange toujours…

– Une si belle neige, regarde…

– . . . Ça, ça m’a fait plaisir. Le gars, il s’est arrêté là en voiture, il m’a dit « J’ai des courses pour vous. » Il m’a amené deux sacs. Il m’a dit : « Ça » c’est de la part de ma femme, ça, ça vient de ma belle-mère. »

– Pratiquement tous les jours je fais la revue de presse…

Et Michel estime qu’à soixante ans le bateau n’a pas encore sombré !

Ces êtres perdus « au bord du monde » auquel ils n’ont pas accès, partagent leur vie dans de larges plans statiques.

Les scènes proposées rappellent les rencontres que font les maraudeurs, rencontres avec ces êtres privés de tout et auxquels on s’attache.

Seul bémol : le film ne montre pas ces maraudeurs, professionnels ou bénévoles, qui tentent d’apporter un peu d’humanité et de joie dans la vie de ces personnes plongées dans la précarité. C’est dommage.

Un documentaire de Claus Drexel tourné en 2013 et sorti en janvier 2014.

Actuellement dans les cinémas suivants :

Le Capitole – 3 rue Ledru-Rollin, Suresnes

Sept Parnassiens – 98 boulevard du Montparnasse, Paris

le Lincoln – 14 rue Lincoln, Paris

Les Lumières – 49 rue Maurice-Thorez, Nanterre

Espace Saint-Michel – 7 place Saint-Michel, Paris

A voir vite car il n’est pas certain qu’il demeure en salle très longtemps.

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