LE TABLEAU RETOURNÉ (6)


Liens pour retrouver les épisodes précédents :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

Episode 3 : LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Episode 4 : VOYAGE D’UMBERTO DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

Episode 5 : VOYAGE AU TEMPS DU SATELLITE ESPOIR

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– VI –

LE  TABLEAU  RETOURNÉ

Enfin arriva le terme du voyage dans l’espace et dans le temps que Dieu avait imposé à Umberto.
Les pièces du puzzle de son existence étaient maintenant réunies, il allait pouvoir sortir de la toile qu’il avait peinte et choisir librement le sens de sa vie.

La nuit durant laquelle se produisit cet événement fut tout bonnement extraordinaire. Tous les personnages qu’avait rencontrés Umberto se trouvaient là, comme s’ils savaient que l’artiste, enfin, allait vivre par lui-même, et ils avaient tenu à lui témoigner leur estime et leur amitié.

Umberto – oui c’est bien lui qui figurait à gauche du tableau – Umberto souriait à présent. Le temps de l’épreuve s’achevait. A la pression de sa main contre la mienne je devinais sa joie. Le jeune Florentin me regardait avec affection et ça me faisait tout drôle.

Une voix s’éleva qui demanda “Alors, en as-tu vu assez ? Es-tu prêt à faire ton choix ? ”

Umberto acquiesça. Un grand sourire traversait son visage. Quant à ses yeux, il suffisait de les voir pour prendre la mesure de son bonheur

° ° °

C’est ce moment précis que choisit Felicity pour pénétrer dans le bureau de Gabriel où se trouvait toujours le tableau. Ma pauvre mère adoptive, décidément, s’était abonnée aux évanouissements ; à peine eut-elle ouvert la porte qu’elle poussa un de ces cris ravissants qui n’appartenaient qu’à elle lorsqu’elle était surprise, et elle s’affaissa gracieusement.

Gabriel se précipita, comme il l’avait fait lors de ma disparition, aussitôt suivi par Gervais. Suzanne, fidèle à son habitude, accusait un temps de retard.

Quand Felicity fut revenue à elle, ils restèrent tous muets, bouche bée, à fixer le tableau. Et ce qu’ils voyaient avait de quoi surprendre. Le voile sombre qui obscurcissait la scène depuis des siècles avait en effet disparu, laissant apparaître enfin la crucifixion que venait d’achever Umberto le jour où le Seigneur l’avait obligé à s’introduire dans la toile. Pourtant le tableau ne correspondait pas exactement à ce qu’avait peint le jeune Florentin.

Sur la partie gauche de la toile se trouvait un rocher au sommet duquel se dressaient trois croix. Deux hommes nus étaient attachés l’un sur la croix de gauche, l’autre sur celle de droite. Tous deux tournaient la tête vers la croix centrale, légèrement plus haute, sur laquelle avait dû être placé un condamné car on y devinait la trace d’une présence. Le corps pourtant avait disparu, remplacé par une lumière à la fois douce et aveuglante. L’un des crucifiés semblait interpeller cette source lumineuse et son regard brillait d’un éclat tel qu’on aurait juré y lire de l’espérance. L’autre était déjà mort mais en s’approchant de la toile on pouvait voir une sorte de sourire sur son visage émacié.

Au dessus du rocher se détachait ce qui pouvait passer pour une étoile. A mieux y regarder on pouvait reconnaître le satellite “Espoir”, anneau lumineux aux reflets multiples et colorés qui brillait dans le ciel comme pour attirer les regards vers les croix.

Sur la droite du tableau Thétis Khan dansait, filait à vive allure vers des groupes éloignés puis revenait vers le calvaire. Il sifflait une mélodie que reprenait un violoniste aux cheveux longs dont les vêtements portaient encore la poussière de la longue route de sa vie. La tête penchée, le musicien conduisait son archet dans une course folle sur les cordes de son violon.

Le reste du tableau, c’était un peu toute l’humanité qui se dirigeait vers le rocher. Au loin, tout à droite, Gotol Tuluk et sa tribu suivaient la route indiquée par Thétis Khan. H’umban les avait devancés pour s’approcher du calvaire, après avoir pris grand soin de faciliter leur chemin et d’isoler Rouarou, le grand dévoreur. Ils se sentaient un peu perdus au milieu de grands Africains qui marchaient en se déhanchant tandis que l’un d’entre eux rythmait le mouvement sur un balafon qui s’accordait à la mélodie du violoniste et de Thétis Khan.

Au centre de la toile passait Pietro Gozzoli qu’accompagnait un valet portant à bout de bras le portrait de Bellissima Feliccia. Le prélat courait toujours après le jeune Florentin. C’est qu’il avait la rancune tenace, le chapelain de la chapelle des Espagnols. Il était condamné à continuer de courir ainsi jusqu’à ce que des sentiments de pardon pénètrent dans son cœur. Quant au Duc Pazzani, il avait depuis longtemps oublié l’affront. Sans doute parce que la belle Bellissima, si elle avait eu la faiblesse de montrer son corps au jeune peintre, n’avait plus jamais failli dans sa fidélité au Duc son époux.

Certains personnages, bien que présents sur le tableau, échappaient au regard. C’étaient les habitants d’ “Espoir”, les descendants du germe d’espérance qu’Abban un jour, découvrira dans le satellite. Ils portaient la tenue virtuelle du futur sur laquelle glissaient les yeux sans s’y accrocher.

Enfin tout devant, juste au bord du tableau et se donnant la main, se trouvaient Umberto, Abban, H’umban et bien d’autres qui se ressemblaient. Et moi, Hubert, tout au bout de la chaîne. Le plus petit, le plus jeune.

Bien qu’Umberto eût répondu à ma place, c’est à moi que la voix avait demandé si j’étais en mesure de faire mon choix. C’est à moi qu’elle s’adressa quelques instants plus tard pour dire : “Puisque tu en connais suffisamment, va à présent, Hubert. Je te rends à la vie.”

 

° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° ° °

Dans le bureau de Gervais toute la famille était rassemblée devant le tableau.

René Félicien, alerté je ne sais comment, avait rejoint ce petit monde et murmurait : “C’est incroyable, vraiment incroyable…” Comble de la surprise, en regardant Felicity il fut frappé de sa ressemblance avec le visage de Bellissima Feliccia tel qu’il figurait sur le portrait que portait à bout de bras le valet de Pietro Gozzoli. Et il trouva ceci plus incroyable encore que tout le reste.

Quittant le tableau, je me retournai et souris à Umberto. Il faisait de grands signes dans ma direction comme s’il voulait me dire quelque chose. Mais je venais de sortir de cette toile dont j’avais partagé avec lui l’essence même, et sa voix ne me parvenait plus.

Cela fait des années que je regarde ce tableau dont j’ai hérité à la mort de Gabriel, et je m’interroge en vain sur ce qu’Umberto a cherché à me dire.

 

Jean-Michel Touche

 

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Commentaire de l’auteur

Sans doute trouverez-vous étonnant un conte de cette sorte en période de l’Avent. Rien à faire avec Noël, penserez-vous.

C’est voulu.

Ce conte a pour simple intention de nous ouvrir à une pensée différente de toutes celles auxquelles nous nous sommes habitués, à réfléchir sur le temps, sur l’espace, sur les différences, un peu comme pour nous nettoyer l’esprit, le vider de tout ce qui l’encombre, et nous permettre de nous approcher de Noël à jeun, si l’on peut dire, comme si nous en faisions enfin la découverte !

Celles et ceux qui ne partagent pas cette idée m’excuseront (j’espère…) Les autres se tourneront, tout ragaillardis, vers l’enfant qui va nous rejoindre dans quelques jours.

A tous, par avance, Joyeux Noël !


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ouche

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