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LE TABLEAU RETOURNÉ (4)


Liens pour retrouver les épisodes précédents :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

Episode 3 : LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

L

 

IV

VOYAGE D’UMBERTO DANS L’ESPACE ET DANS LE TEMPS

 

Les experts envahirent la maison de mon grand-père. C’était à qui trouverait une explication. Vous dire ce qu’ils ont pu chercher, non, vraiment, c’est à peine croyable ! Gabriel finit par prendre la mouche et, contre l’avis de Suzanne, appela la police.

Un jeune inspecteur enregistra la déposition de mes parents et s’enquit de l’heure à laquelle j’avais disparu. Quand mon grand père, embarrassé, répondit qu’en fait je n’avais pas réellement disparu mais que je me trouvais pris dans le tableau, l’inspecteur commença par le faire répéter. Puis il fit “Ha ! ” Un “Ha !” qui voulait tout dire. Lorsque Suzanne, toujours en larmes, supplia “Aidez-nous à sortir le petit de là, je vous en prie” tout en pointant le doigt sur moi, enfin sur ma représentation dans le tableau, vous auriez ri en voyant la tête du policier. Il rangea son carnet dans la poche de sa veste et s’efforça de sourire en disant “Je comprends, je comprends…”

Felicity, dont je n’ai jamais douté qu’elle m’aimât comme son véritable enfant, résuma la situation en peu de mots, sans savoir à quel point elle s’approchait de la vérité : “Voilà, cet enfant dont nous ne connaissons pas l’origine est reparti vers un destin qui nous échappe.” Gervais l’attira vers lui et l’embrassa.

J’aurais voulu leur faire un signe, leur dire que je les aimais bien, me manifester. Mon voisin de tableau m’en empêcha. “Le dénouement approche, tu n’as plus le droit de dire quoi que ce soit” souffla-t-il.

 

Voyage au  temps  de  Gotol  Tuluk

Gotol Tuluk s’arrêta brusquement, aux aguets, les oreilles attentives, les yeux balayant l’horizon. Un bruit imperceptible venait de traverser la plaine, une manière de cri, de couinement, qu’il avait perçu en dépit du vent qui courbait les hautes herbes jaunes et faisait courir les nuages. Ça ne ressemblait pas au chant de l’oiseau de nuit ni à la mélodie du merle, pas davantage au rire de Hihitan, la hyène, ni au grondement Rouarou, le grand fauve dévoreur. Ce n’était pas non plus le bruit de la cascade lorsque l’eau vient se jeter du haut plateau pour rebondir en écume bruyante, beaucoup plus bas, et donner naissance à la rivière.

Ce n’était rien de tout cela, mais c’était un peu tout cela. Gotol Tuluk s’accroupit et demeura ainsi jusqu’au moment où le bruit recommença ; cela venait de plus près et ça se déplaçait. Le chef rejeta ses longs cheveux en arrière, les noua pour les empêcher de recouvrir ses oreilles, et resta tendu, à la foi craintif et curieux. Le bruit reprit. C’était un mélange de chant et de sifflement, un souffle grave qui se transformait en une sorte de roucoulement. Cela venait d’en haut. Gotol Tuluk s’écarta de l’arbre auprès duquel il avait cherché à se mettre à l’abri, et scruta le ciel.

L’oiseau dessinait de vastes cercles, plongeait vers les herbes qu’il frôlait toujours au même endroit, puis reprenait de l’altitude et recommençait son manège. Intrigué, le chef se dirigea en rampant vers l’endroit où semblait vouloir le conduire l’animal. Levant les yeux, il le distinguait mieux à présent.

Un oiseau de la taille d’une colombe, mince comme un colibri, bleu comme l’azur du ciel, avec quelques plumes nacrées dans les teintes or et rose, et un long bec noir, très fin, qui prolongeait harmonieusement l’élégance du corps.

– Je suis Thétis Khan, fit l’oiseau.

Le chef ne comprit pas. Son langage se composait essentiellement d’onomatopées auxquelles les parents de ses parents avaient commencé de donner un sens, et les sons que produisait l’oiseau n’évoquaient en lui aucun souvenir. Pourtant ça lui plut et ses craintes s’apaisèrent.

Thétis Khan dansait un véritable ballet, montait, descendait, s’approchait de Gotol Tuluk autour duquel il tournait, puis repartait toujours vers le même endroit.

Le chef suivit l’oiseau.

Arrivé à proximité de la rivière, il vit au milieu des herbes folles que caressait le vent, posé à même le sol, nu et criant, un étrange petit être qui gesticulait en mouvements désordonnés des jambes et des bras. Il était différent de tout ce que connaissait le chef qui avait cependant un grand savoir et qui pouvait reconnaître, à la simple odeur poussée par le vent ou à la façon dont les herbes avaient été piétinées, le passage du lynx, celui de Rouarou le grand dévoreur, la trace des grands singes qui tentaient parfois de s’approcher pour voler le feu de la tribu, ou encore le déplacement de Sitiss le serpent.

Cette petite chose ressemblait cependant aux enfants que ses femmes mettaient au monde au bord de la rivière. Mais aucune d’elles n’était mûre. Et cette petite chose étrange poussait des cris très différents de ceux des petits de la tribu, son crâne était aussi nu que le reste de son corps, il était entièrement rose.

Gotol Tuluk hésita tout d’abord, puis se pencha et le ramassa. Aussitôt l’enfant se calma, son corps s’apaisa et tandis que ses lèvres prenaient la forme d’un sourire, ses yeux se posèrent sur ceux de Gotol Tuluk et le regardèrent fixement. D’ordinaire on ne regardait pas le chef dans les yeux ; on s’inclinait devant lui et l’on regardait le sol. Aussi l’intensité du regard du petit bonhomme l’amusa-t-il car il ne savait pas ce qu’était le regard d’un homme.

 

Quand il revint dans la grotte tenant la petite chose dans ses bras, les guetteurs avaient déjà prévenu la tribu qui accueillit son chef avec respect et étonnement. Il déposa la créature devant les pieds de sa plus jeune épouse qui nourrissait encore son dernier, un gamin de trois ans au corps depuis longtemps couvert de poils, et lui fit comprendre qu’il fallait l’allaiter. Elle souleva doucement ce bébé si différent de tous ceux qu’elle avait vus jusqu’alors, et l‘approcha de son sein. L’enfant but goulûment, poussant par instants un soupir de satisfaction.  Une fois rassasié, il s‘endormit contre le sein qui venait de le nourrir, abandonné, heureux, une goutte de lait perlant à ses lèvres.

Toute la tribu se mit à rire et l’on recouvrit le corps du bébé de peur qu’il ne prît froid dans la nuit .

Les années passèrent, durant lesquelles l’enfant grandit. Il se distinguait par une adresse inhabituelle, un art consommé à parer les attaques, une véritable science de la chasse.

Par son aspect également.

H’umban – c’est ainsi qu’avait décidé de l’appeler Gotol Tuluk –  se tenait plus droit que ceux de la tribu, il les dépassait tous d’une demi-tête sans que le chef en prît ombrage. Lui qui d’ordinaire s’exprimait par des cris ou des taloches qu’il distribuait généreusement, lui dont personne n’aurait songé à discuter l’autorité, lui qui savait tout, il se faisait tout doux devant l’adolescent. Qu’ H’umban lui adressât un sourire, et c’était comme si Gotol Tuluk avalait une poignée de ce miel dont il raffolait et dont il faisait une consommation abondante lorsque le hasard le menait à proximité d’un essaim d’abeilles.

H’umban accompagnait souvent son père adoptif dans de longues chasses ou lors des expéditions de cueillette au cours desquelles la tribu ramassait toutes les gourmandises qu’elle rencontrait : fruits, baies rouges ou noires, fourmilières, termitières, insectes de toutes sortes dont les hommes se délectaient tandis que les femmes préféraient les fruits et que les plus forts, poussant régulièrement des cris terribles pour effrayer les fauves éventuels, veillaient sur la sécurité de tous.

Ils redoutaient particulièrement Rouarou, le grand dévoreur. Mais depuis l’arrivée d’H’umban, un nouvel allié avait pris l’habitude de se joindre à eux lorsqu’ils s’éloignaient tous de la grotte, et de donner l’alerte si Rouarou ou quelqu’autre prédateur manifestait sa présence. Thétis Khan se mettait à tourner sur lui-même, faisait entendre son cri si particulier pour attirer l’attention des guetteurs, et volait en cercles concentriques au-dessus de la zone où  se trouvait le danger.

Tout jeune H’umban avait compris le sens de ce ballet. Il l’avait dit au chef qui avait alors donné ses ordres.

 

Parfois Thétis Khan prenait son envol et partait vers le couchant. Il revenait ivre d’espace, comme pour inciter la tribu à le suivre, et repartait vers les montagnes derrière lesquelles chaque soir le soleil se cachait pour mourir.

– Il faut suivre Thétis Khan, disait alors H’umban.

Mais Gotol Tuluk ne voulait pas trop s’éloigner de la vaste grotte dans laquelle la tribu se savait en sécurité. Il prenait de l’âge à présent et ne souhaitait pas courir à l’aventure.

 

Une nuit durant laquelle tout son monde dormait, Gotol Tuluk se prit à réfléchir très fort. H’umban n’était pas de la tribu, nul ne le savait mieux que lui. Mais d’où venait-il ? Comment s’était-il trouvé là, dans les hautes herbes, et d’où venait l’oiseau couleur du ciel qui l’avait attiré auprès du bébé et que H’umban voulait suivre ? Pour où ? Pour quoi ? Et qu’y avait-il derrière la montagne ?

Gotol Tuluk se dit qu’il existait peut-être des dieux autres que le soleil et la lune. Peut-être H’umban était-il un envoyé de ces dieux, ou peut-être était-ce Thétis Khan dont le chant savait être si doux, certains soirs d’été, lorsque le ciel s’embrasait. Fallait-il quitter un territoire où l’on savait pouvoir vivre à peu près correctement à condition que l’on évitât Rouarou et Hihitan, pour aller vers des terres inconnues ?

Soudain le vieux chef s’aperçut que le feu allait mourir. S’était-il endormi ? Gotol Tuluk se sentait si fatigué, cette nuit, avec un poids si lourd sur les épaules ! Il se leva péniblement, prit deux branches qu’il posa sur les braises et souffla à petits coups pour redonner vie aux flammes assoupies. De l’autre côté des flammes qui recommençaient de danser, il vit le visage d’H’umban éclairé par le feu. H’umban sourit et parla longtemps avec Gotol Tuluk tandis que la tribu continuait de dormir.

Quand un nouveau soleil se leva sur la plaine, la décision était prise. On allait suivre Thétis Khan et voir où il voulait mener la tribu.

Les femmes ramassèrent les ustensiles qui leur permettaient de coudre les peaux, poussèrent devant elles les petits qui auraient encore voulu dormir. Les hommes emportèrent les longues lances de bois qu’avait fabriquées H’umban et qui devaient servir à écarter les animaux dangereux. Gotol Tuluk ouvrait la marche. A ses côtés avançait H’umban dont le vieillard venait de faire son successeur et qui dorénavant dirigerait la tribu. Gotol Tuluk l’avait annoncé avant le départ et personne n’avait rechigné. Le vieux chef était craint, le nouveau serait respecté et aimé, la vie de la tribu s’en trouverait bouleversée.

.

.

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

 

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