LE TABLEAU RETOURNÉ (3)


Liens pour retrouver les épisodes précédents :

Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

Episode 2 : UMBERTO

 

– III –

LE TABLEAU CHEZ GABRIEL

Suzanne commença par pousser des cris lorsque Gabriel, aidé de René Félicien, installa cette “affreuse toile” dans son bureau, au rez-de-chaussée de la maison.

– Mon pauvre ami, vous avez encore dû dépenser une fortune pour cette horreur.
– Pas du tout, ma chère. Tenez-vous bien, Monsieur Félicien nous l’offre.
– Gabriel, je vous en prie, enlevez ce tableau de cette maison. Il me met mal à l’aise. Je suis incapable de vous dire pourquoi, mais je suis certaine qu’il va nous amener des tas d’ennuis.
– Suzanne, enfin !

Ma grand-mère en larmes quitta le bureau, laissant Gabriel fort marri et René Félicien, qui avait cru faire plaisir, bien embarrassé.
Gervais et Felicity son épouse furent mandés pour donner leur avis… que prudemment ils évitèrent de faire connaître. Il ne restait que moi, Gabriel me fit donc appeler.
Mon grand père commença par me regarder puis regarda le personnage à gauche du tableau, tourna de nouveau les yeux vers moi.

– Il n’y a pas quelque chose qui vous frappe ? demanda-t-il à René Félicien.
– Sidérant… murmura le bonhomme. Sidérant…

Ils n’ajoutèrent pas un mot et se contentèrent de me regarder. Pour ma part je fixai le tableau et me mis à trembler. Felicity, qui se tenait près de moi, passa son bras autour de mes épaules et dit à mon grand-père, avec ce restant de délicieux accent anglais qui donnait tant de charme à ses propos, “Ce tableau lui fait peur.”

– Vous ne remarquez rien? interrogea Gabriel.
Apparemment Felicity ne comprenait pas ce que voulait dire Gabriel, pas plus que Gervais qui répondit sèchement à son père “Felicity a raison, tu vois bien que ce tableau lui fait peur.”

– C’est vrai ? me demanda Gabriel.
– Non, je n’ai pas peur. Mais je sais où c’est, j’y suis déjà allé.
– Hubert, cesse de dire des âneries, s’écria Gervais que toute cette histoire énervait.

° ° °

Le soir venu je quittai silencieusement mon lit et descendis dans le bureau sur la pointe des pieds. Ce que je découvris était conforme à mon attente : tandis que la maison dormait, le tableau prenait vie. Dans la nuit, des lampes s’allumaient par ci par là, au milieu de la foule en procession d’où sourdait la rumeur d’un peuple en marche.

– Hubert, appela une voix, Hubert viens vite. La boucle est bouclée.
Je m’entendis répondre “Pas encore, c’est trop tôt. Je viens à peine de commencer, ici.”
– Ça ne fait rien, reprit la voix, Il est vraiment temps. Tu vas bientôt devoir choisir.

Un sentier de terre s’ouvrit devant moi, que la lune éclaira faiblement. Cela ne me surprit pas outre mesure, je m’y avançai et me fondis peu à peu dans la foule du tableau.

– Ta place est ici, viens.” dit la voix. Une main attrapa la mienne. Nous longeâmes les hommes et les femmes qui descendaient vers le rocher et prîmes place à gauche de la toile.

° ° °

Le lendemain matin, lorsque Felicity qui me cherchait partout eut l’idée de venir dans le bureau, elle s’évanouit. Gabriel qui l’entendit tomber, se précipita et la fit revenir à elle.

– Regardez, là… là…

Gabriel leva les yeux vers le tableau et poussa un cri avant de déclarer, comme un aveu auquel se serait mêlé une pointe délicate de satisfaction, “J’étais certain que quelque chose d’extraordinaire allait se produire.” Et il regarda la toile dans laquelle je me trouvais à présent, donnant la main au personnage de gauche dont le regard, autrefois égaré vers quelque chose ou quelqu’un d’absent, se posait à présent sur moi : il m’attendait, c’est sûr !

Suzanne voulut savoir ce qui se passait. Aussitôt entrée elle fondit à en larmes, ce qui devenait chez elle une habitude. Gervais, alerté à son tour, arriva immédiatement et ne put que constater la chose.

Quant à moi, tous ces mouvements me donnaient le fou rire et j’aurais volontiers fait de grands signes à ma famille si le personnage qui se tenait près de moi ne m’avait envoyé de sévères coups de coudes dans les côtes en soufflant “Tais-toi, le moment n’est pas venu.”

 

– IV –

LE TABLEAU MASQUÉ

Le duc Pazzani,  homme de grande stature, officier général des troupes à cheval, avait retenu le meilleur peintre de Florence pour le portrait de sa jeune épouse. Il voulait quelque chose de remarquable, du jamais vu, un tableau qu’il avait l’intention mettre sur un grand chevalet au centre du salon, dans le château qu’il occupait depuis la disparition de ses parents emportés lors de la dernière épidémie de peste.

Le duc, éperdument amoureux de Bellissima Feliccia la bien nommée, avait naturellement porté son choix sur Umberto dont la renommée dépassait désormais les limites de Florence.

° ° °

Entre le jeune peintre et la belle Bellissima, on peut dire que le courant passa. Et même qu’il passa très fort !..
Le duc voulait du jamais vu, il allait être servi !
Présent lors des premières séances de pose, il dut quitter précipitamment Florence pour se porter au devant de troupes irrégulières qui menaçaient de piller la province. Umberto mit à profit cette période de liberté et réalisa une œuvre fort belle, qu’il eût été cependant difficile pour le duc de montrer à ses amis. Elle représentait en effet Bellissima de face, belle, évidemment, maisdans le plus simple appareil…

C’est au cours d’une des dernières séances de pose qu’était venue à Umberto cette brillante idée, et que se produisit ce dont le jeune Florentin devait par la suite se confesser auprès de Pietro Gozzoli.

° ° °

Comment le portrait arriva devant la demeure du chapelain, nul ne saurait l’expliquer. Toujours est-il que ses serviteurs vinrent cogner à la porte de sa chambre pour lui annoncer la nouvelle : Bellissima, vêtue de sa seule pudeur, se tenait debout en plein milieu de la rue, face à l’hôtel du prélat. Enfin… pas la jeune femme elle-même mais son portrait. Le scandale n’en était pas moins grand.

Le sang de Pietro Gozzoli ne fit qu’un tour. Cet Umberto était le diable soi-même ! Puisqu’il en était ainsi, on allait voir ce que l’on allait voir. Négligeant pour une fois l’ordonnancement des ses vêtements, le prélat se précipita hors de chez lui et se dirigea tout droit vers la demeure d’Umberto, suivi par ses gens qui s’efforçaient de le suivre car il marchait bon train malgré son embonpoint, vitupérant contre ce mécréant, ce fils de rien, cette âme perdue, ce suppôt du diable, ce ceci, ce cela… Son chapelet d’injures ne prit fin que lorsque le gros homme fut arrivé devant la petite maison du peintre.

Las ! Il eut beau tambouriner, appeler, crier, exorciser, la porte resta close, Umberto avait disparu.

Pas tout à fait.

Toute la ville, informée de l’infortune du duc Pazzani, se trouvait à présent dans les rues. Florentins et Florentines criaient à qui mieux mieux, les uns outrés par le tableau d’Umberto (mais curieux de le voir et lents à s’en aller tant était belle la belle Bellissima), les autres ravis du bon tour joué par ce grand jeune homme encanaillé dont ils riaient des aventures. Seuls les ânes restaient sans braire parce qu’on ne s’occupait pas d’eux et qu’ils trouvaient ça plutôt bien.

Mais d’Umberto… pas le moindre signe !
Ni à son domicile, dont les gens d’armes, bien décidés à le saisir et à lui frotter consciencieusement les côtes, forcèrent la porte,  ni dans son atelier que l’on parcourut en tous sens, mettant les toiles sans dessus dessous et gâchant les pâtes qui lui servaient à peindre, ni dans les estaminets, tripots, tavernes, bistrots et bistroquets ou autres gargotes, ni chez les nonnes (on y alla voir, on ne sait jamais avec pareil débauché). Pas plus d’Umberto que de diable dans la poche d’un cardinal : le Florentin  demeurait in-trou-vabilé. (à prononcer avec l’accent italien, ça sonnera lieux.)

Personne ne daigna s’attarder devant cette toile curieuse, très sombre, recouverte d’une sorte de vernis foncé, que l’un des hommes bouscula et faillit renverser. Pourtant si l’un quelconque des poursuivants avait jeté un regard sur la grande œuvre que le jeune peintre venait d’achever, il n’eût pas manqué d’être surpris.

° ° °

Revenons un peu en arrière, au moment où le portrait si scandaleux de Bellissima Feliccia quitta mystérieusement l’atelier.

Le Seigneur réveilla Umberto et lui passa, si l’on peut s’exprimer ainsi, un sacré savon. Umberto se conduisait comme un imbécile, gâchait les dons qui lui avaient été donnés à sa naissance, choquait le monde par sa conduite – ou plutôt son inconduite.

– Mon Dieu, tenta de répondre le jeune homme, si vous m’avez donné le talent de peindre, c’est bien pour que je reproduise ce qui est beau.
– Fais attention que l’impertinence n’aggrave pas ton cas, Umberto.
– Seigneur, je n’ai pas cherché à vous offenser.
– Alors, Umberto, tu as sciemment évité de te poser la question.  Ce que tu as fait, ce n’est pas bien, ni pour Bellissima, ni pour son duc de mari.
– Pourtant…
– Écoute, Umberto, ne pérore pas sans cesse. Je t’ai fait libre, comme tous les hommes, et tu peux librement choisir de te tourner vers moi ou de chercher un autre maître. Pour que tu sois en mesure de faire ton choix librement, je vais t’envoyer faire un grand voyage dans le temps et dans l’espace. Tu verras des tas de choses, des tas de gens, des tas de situations différentes les unes des autres. Lorsque tu connaîtras suffisamment le monde et que tu auras compris le sens de la vie, alors tu pourras choisir. Librement car je ne voudrais pour rien au monde t’influencer dans ta décision. Comment serais-je heureux si je t’obligeais à m’aimer ? C’est ça la liberté, Umberto, la liberté d’aimer ou de tourner le dos.

Le Seigneur s’interrompit, approcha Umberto de la grande toile et dit :

– Maintenant entre dans la scène que tu as créée, et ouvre bien les yeux et les oreilles.
– Mais, Seigneur !..

Umberto se trouva propulsé dans son tableau, à gauche devant le rocher, et la toile s’obscurcit aussitôt.
– Seigneur !! hurla Umberto.

Le Seigneur ignora l’appel du jeune Florentin…

 

La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

 

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