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LE TABLEAU RETOURNÉ (2)


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Episode 1 :  LA DÉCOUVERTE DU TABLEAU

 

 

 

– II –

UMBERTO

Umberto… Umberto!”

– Oui, répondit le peintre en se retournant. Voilà, qu’est-ce que c’est?

Regardant à droite et à gauche, Umberto s’étonna de ne voir personne dans son atelier. Il revint à ses pinceaux, prit un peu de peinture bleue tout en pensant qu’il avait la berlue. Pourtant son nom retentit à nouveau dans l’atelier.
Il fit alors un demi-tour si brusque qu’il faillit renverser le chevalet sur lequel reposait une immense toile où de nombreux personnages commençaient de prendre forme. L‘atelier était vide. Umberto comprit ; il tomba à genoux.

– Ah! Seigneur, c’est vous n’est-ce pas ?
– Oui, Umberto, c’est moi.
Il y eut un silence, puis Dieu reprit :
– La Crucifixion, n’est-ce pas, c’est bien ça que tu as commencé de peindre ?
– Oui, Seigneur. Pietro Gozzoli, le chapelain de la chapelle des Espagnols, m’en a passé commande.
– Je sais, Umberto, je sais.

Umberto se rappela ce jour de décembre où le prélat était venu à l’atelier, sans crier gare, sans se faire annoncer. Un homme de peine avait simplement ouvert la porte, créant un courant d’air glacial, et s’était incliné devant l’imposant personnage que précédait, sous la soutane et le manteau aux large bords de fourrure, une confortable bedaine.

– Alors c’est toi, Umberto da… La porta claqua et couvrit le reste de la question. Le gros chapelain se promena d’un air majestueux dans la vaste pièce où travaillait le jeune peintre et où les toiles, posées à même le sol, s’accumulaient contre les murs. Umberto peignait de façon décidée, d’un trait sûr et précis. Son nom commençait d’être connu à Florence, pour son talent comme pour ses aventures… mais n’allons pas trop vite, laissons Pietro Gozzoli terminer son tour de l’atelier. Il marchait à petits pas, prenant soin de sa personne à laquelle il attachait grande importance.

– Andrea di Firenze, tu connais ? interrogea soudain le prélat.
– Un excellent ami, Monseigneur. Et peintre remarquable. J’ai beaucoup appris en travaillant à ses côtés lorsque j’étais adolescent.
– Je “ssais”, je “ssais”, fit Pietro Gozzoli qu’un cheveu sur la langue faisait zézayer. “Cs’est” lui qui m’a “consseillé” de venir te trouver. Il termine en ce moment une fresque intitulée “Le gouvernement de l’Église”, que je lui ai commandée pour la chapelle des Espagnols. J’aurais voulu qu’il fasse une autre toile sur la Crucifixion, pour faire pendant à la fresque principale. Mais Monssieur zoue les zommes très pris.  Il prétend qu’un prince de Rome lui a passé commande d’un panneau à peindre sur place, et qu’il n’a pas le temps de travailler pour moi. Pourtant je paie rubis sur l’ongle, en belles pièces d’or bien pesées et bien comptées. Andrea m’a donc recommandé de m’adresser à toi pour réaliser cet ouvrage.

Umberto éclata de rire puis, reprenant son sérieux, expliqua : “Andrea m’a prévenu, Monseigneur. Voilà pourquoi je ris. Si je puis mettre ma palette au service de votre grandeur, vous m’en verrez fort aise.”

L’affaire fut rapidement conclue. Ce serait donc une Crucifixion que le jeune Florentin devrait achever au plus tard pour la fin décembre de l’an de grâce 1368. Monseigneur tenait absolument à ce que cette Crucifixion fût en place avant l’achèvement du “Gouvernement de l’Église”, histoire de faire un pied de nez à Andrea di Firenze.
L’intendant du chapelain remit à Umberto une bourse ronde et lourde, acompte sur le prix final de l’œuvre que Pietro Gozzoli accepta sans discuter.

° ° °

Pareille aubaine valait bien quelque bombance. Le soir même, notre jeune ami promenait ses 25 ans dans les troquets de Florence, buvant moult vin en pichet, offrant à boire aux gosiers les plus assoiffés et les moins fréquentables de la ville, attrapant par la hanche les servantes qui avaient le malheur de passer à proximité de ses bras vigoureux.
Un malheur ? Ce n’est peut-être pas ce qu’elles pensaient. Umberto était joli garçon, portait une belle chevelure brune et bouclée, et il parlait si bien…

Ce soir-là Umberto jura d’éternelles amours à plus d’une et but largement au-delà de la raison.

Les tripots de Florence connaissaient bien le jeune peintre qui les fréquentait dès que l’état de ses finances le lui permettait. Il y rencontrait quelques seigneurs en mal d’amusements, des artistes abandonnés par leurs mécènes et qui se lamentaient sur l’injustice de la vie, des servantes aux mœurs légères, et tous les ivrognes de la création qui pestaient, grognaient et proféraient d’horribles injures.

° ° °

Pourtant les tripots n’étaient pas les seuls à le connaître. Plusieurs princes et autres seigneurs qui lui avaient commandé le portrait de leur bien aimée, s’étaient ensuite mordu les doigts d’avoir, si l’on peut dire, introduit le loup dans la bergerie. Généralement son charme innocent, la finesse de son visage, la profondeur bleutée de sa chevelure et, par-dessus tout, l’insistance de son regard, se frayaient un chemin jusqu’au coeur de la dame qui tentait vainement de se défendre – mais n’était-ce pas pour pimenter la situation ?

– Ah ! Monsieur, pourquoi me regarder ainsi ? demandait-elle.
– Comment faire autrement, ma Dame, si vous voulez que je reproduise sans erreur la perfection de votre beau visage ?

Rares étaient celles qui, entendant pareil compliment, ne sentaient pas s’installer en elles, comment vous dire, une sorte de faiblesse, une tendresse coupable.
Conscient du charme qu’il exerçait, Umberto se mettait alors à réciter un ou deux poèmes. Et le sourire de la Dame devenait très différent du sourire de commande un peu figé qu’avaient dessiné ses lèvres lors de la première  séance de pose.

– Souffrez, Monsieur, que l’on vous félicite, lançait d’ordinaire le mari – ou le prétendant –  lorsqu’il regardait l’avancement du portrait, à cent lieues de se douter du trouble dans lequel Umberto avait jeté son modèle.

Il arrivait toutefois que notre jeune ami s’enhardît par trop et prît des risques inconsidérés. L’on vous conterait avec délectation, dans les auberges des environs de la cité, tel ou tel départ précipité par une porte dérobée ou par quelque fenêtre étroite, dans une tenue que la morale réprouve, de telle ou telle dame ou damoiselle à qui les belles paroles d’Umberto avaient fait perdre la raison.

Ou encore la fuite échevelée d’Umberto, sur le premier cheval venu, poursuivi par un mari jaloux, voire par une troupe de spadassins grassement payés pour mettre un terme aux aventures du plus jeune peintre de Florence.

Le lendemain, ou peut-être le jour suivant, Umberto regrettait sa hardiesse coupable, faisait en son cœur le serment de ne plus se livrer à ces jeux dangereux qui pourraient, une fois ou l’autre, se terminer de façon malheureuse. Mais c’était plus fort que lui. Il suffisait qu’il vît un joli minois et notre artiste, oublieux de tous ses engagements, s’efforçait à nouveau de séduire. Dans ses prières, le soir à son coucher, il lui arrivait de dire “Seigneur, vous m’avez trop gâté.”

Et le Seigneur enregistrait tout ça. Et “tout ça” ne lui plaisait guère. Pas plus que ne lui plaisait le penchant d’Umberto pour le vin gouleyant de l’année qui finissait par lui faire dire des bêtises, les nuits où il festoyait dans les tavernes avec les ivrognards, pochards et soudards de tous poils.

° ° °

Le brave Pietro Gozzoli, quand on lui eut appris les frasques d’Umberto, décida de se rendre dans l’atelier pour inciter le jeune artiste à retrouver une vie plus rangée. L’entretien se déroula de façon fort civile, Umberto accepta de se mettre à genoux et confessa ses dernières aventures. Le chapelet des innombrables conquêtes du jeune homme amusa fort le prélat qui sentit poindre en lui une affection paternelle, voire même un soupçon d’admiration pour ce beau garçon. Pourtant les choses n’allaient pas tarder à se gâter.

– La “Dussesse Pazzani ?” hurla brusquement Pietro Gozzoli dont le zézaiement s’accentua nettement lorsqu’il entendit Umberto prononcer le nom de Bellissima Feliccia.
– Euh ! Oui. Quoi ? s’étonna le peintre dont les confessions n’avaient jamais provoqué semblable réaction, même lorsqu’il avait avoué ses fautes à l’évêque en personne, dans le palais épiscopal.
– Mais la “Dussesse” est mariée. La Dussesse est l’épousse du Duc.
– Ça je le sais, répliqua Umberto.
– Et en plus “css” ’est ma filleule !
– Ah! ça, Excellence, je l’ignorais.
– La “Dussesse”, la “Dussesse Pazzani ! C’est inssanssé, tout ççça.” La consternation du chapelain décuplait son défaut de prononciation.

Ce dernier aveu corsa notablement l’addition de la pénitence. Umberto promit, pour mériter le pardon, de réciter douze douzaines d’Ave Maria pour chaque incartade avouée. “A ce train là, se dit-il, je ne suis pas près de terminer la Crucifixion.” Puis, pensant à la duchesse, il reconnut qu’elle valait bien vingt quatre heures de chapelets à elle toute seule. Umberto savait apprécier la valeur des plaisirs de l’existence. Mais il se garda bien de le dire, de peur que le chapelain ne doublât la peine.

Le prélat conclut sa visite en enjoignant une dernière fois à Umberto de mener dorénavant une vie convenable. “Autrement je me verrai dans l’obligation de te retirer ma commande et de la confier à un autre peintre.”

– Il n’y en a aucun, Monseigneur, qui puisse faire ce que vous désirez.

– Ne sois pas orgueilleux, veux-tu !

Et Pietro Gozzoli, avait laissé Umberto à ses réflexions.

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La suite dans quelques jours.

© Jean-Michel Touche

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