BENARES (2) et fin du voyage (Extrait du journal 1982)


Dernières étapes du voyage
Delhi – Kathmandhu – Bénarès

Remarque :
Pour (re)trouver les précédentes étapes de ce voyage de 1982, il suffit de cliquer sur :  DelhiNépal-Etape 1,   Népal-Etape 2Népal-Etape 3, Bénarès (1)

Des photos plus nombreuses de ce voyage (Inde et Népal) se trouvent dès à présent sur le blog « A travers le regard ».

 

 

Aujourd’hui (2 février), j’ai vainement tenté de dénicher la petite mosquée dont on m’avait parlé en Oman. Personne ne semble la connaître.

J’ai donc retrouvé mon rickshaw man qui m’a de nouveau emmené en direction des ghats. Relativement tard cependant car il a fallu passer un bon moment dans les bureaux d’Indian Airlines afin de reconfirmer le billet pour Delhi et Bombay (démarche absolument nécessaire si l’on veut s’assurer de pouvoir reprendre l’avion…)

 

Mercredi 3 février

A nouveau les ghats. Le boatman rame en silence et l’on n’entend que les chants religieux et le grincement des rames qui frottent contre l’embarcation. Le soleil se cache, aujourd’hui encore, derrière un épais rideau de nuages qu’il traverse pourtant en quelques occasions pour éclairer les croyants dans leurs ablutions.

Nous remontons le Gange jusqu’à l’Asi ghat. Ici, plus de marche en pierre. Les gens se tiennent sur la berge en terre. Le batelier me montre différents bâtiments réservés aux sadhus et quelques-uns aux femmes pieuses. Près du ghat des crémations se dresse un édifice où se retirent les veuves. Elles y vivent grâce aux dons de riches Indiens. Plus loin, le palais du maharadja de Bihar avec ses trois tours. L’une d’elles servait d’ascenseur pour les femmes qui allaient au bain. L’ascenseur était actionné à bras d’hommes.

Croisé dans le Gange une vache morte, un chien crevé, des fleurs qui commencent à pourrir, une statue de divinité.

Différentes photos des ghats. Puis je me suis aventuré sans guide dans le chowk dont je suis sorti… bien loin de l’endroit que je voulais atteindre. Ça m’a donné l’occasion de tomber sur un cortège ouvert par des musiciens. En queue, porté dans un baldaquin, un jeune homme au visage masqué par un rideau de fleurs, qui se rend à ses noces…

 

Jeudi 4 février

Au réveil, brouillard sur Bénarès. Heureusement, il fait assez vite place à un magnifique ciel bleu, le premier ciel bleu depuis mon arrivée.

Aujourd’hui, visite de Jaunpur, capitale d’un éphémère royaume du XVème siècle. La route est parsemée d’obstacles car la chaussée, bien que d’assez bonne qualité, est trop étroite pour permettre à deux véhicules de se croiser ou de se doubler.

La traversée de différents villages ne manque pas de pittoresque ni de charme, avec les femmes en saris, les vaches blanches qui se reposent en ruminant le long des routes, ou boivent à un abreuvoir, ces milliers de bicyclettes qui évoquent les processions de fourmis. La campagne est très verte et très belle. Soixante kilomètres séparent les deux villes, mais il faut compter une heure et demie pour atteindre Jaunpur.

La première visite sera pour le Fort Rouge dont subsistent seulement des ruines, à l’exception d’une porte intéressante et de la mosquée Ibrahim Naib Barbak. Avant de pénétrer dans l’enceinte du fort, il faut remplir un cahier en inscrivant son nom, son adresse et l’heure d’arrivée.

La mosquée Ibrahim Naib Barbak est assez belle. C’est paraît- il la plus ancienne de Jaunpur. Quelques Indiens se promènent dans le parc. Plus loin, depuis ce qui devait être la muraille d’enceinte, vue magnifique sur la ville, le pont d’Akbar et l ‘Atala Masjid.

La voiture se fraie ensuite un chemin jusqu’à l’Atala Masjid dont la cour intérieure sert d’école publique d’un côté et abrite la madrasa de l’autre. Devant la salle de prière se dresse une haute façade qui fait office de minaret, surmontée par des haut-parleurs. Ce style de mosquée diffère de la conception des mosquées que l’on trouve traditionnellement en Inde.

Mon entrée est particulièrement remarquée par les jeunes écoliers qui se réjouissent de cette distraction inattendue (peu prisée au contraire par les professeurs qui les rappellent à l’ordre en leur donnant de légers coups de badine sur la tête.)  Du côté de la madrasa l’attention est beaucoup plus sérieuse et les élèves ne se tournent pas pour regarder passer l’étranger, sauf au moment de mon départ.

° ° °

Jami Masjid : coup de foudre! Avec son petit bassin central, ses palmiers de petite taille, la façade très pure et très belle de la salle de prière, cette mosquée incite au recueillement et à la méditation, tout comme les plus beaux cloîtres. A l’opposé de la salle de prière, une galerie sur laquelle donnent les chambres des religieux (ou des pèlerins ?)

Des sculpteurs taillent des blocs de pierre pour refaire la porte principale. A les voir ainsi au travail, penchés sur le matériau qui peu à peu prend forme, l’on imagine ce que devaient être les chantiers entourant les édifices en construction.

Laz Darwaza a Masjid: là encore je tombe sur la madrasa mais les cours sont terminés. L’un des professeurs me fait visiter les lieux.

Au retour, photos du fameux pont d’Akbar puis photos de scènes de rue. Par moments je suis l’attraction. Jamais (et aujourd’hui non plus) je n’ai ressenti la moindre appréhension au milieu d’une foule indienne. Et l’appareil de photos sert parfois à engager le dialogue avec ceux qui veulent être photographiés ou ceux qui veulent savoir ce qui intéresse un étranger.

Brusquement voici que parvient un brouhaha confus, de plus en plus fort. C’est la police qui tire un homme et lui fait faire le tour de la ville pour le montrer à la population. Il porte des traces de sang sur le haut du crâne et sur une de ses pommettes, et des marques blanches sur le reste du visage. Les policiers le tiennent littéralement en laisse, les mains serrées dans des menottes. La foule l’entoure. Une sourde tension monte. « Un voleur » commente le chauffeur.

Entre Jaunpur et Bénarès que nous regagnons en fin d’après-midi, nous croisons â nouveau des caravanes de dromadaires. Les bêtes sont nettement plus hautes et plus robuste d’apparence que celles de l’Oman.

 

Vendredi 5 Février

A nouveau, lever à l’aube. Ce matin enfin je peux voir le soleil se lever sur le Gange.

Les chants religieux gueulards disparaissent, gommés par la lueur qui éclaire peu à peu l’autre rive du fleuve. Lueur d’abord presque imperceptible. Une tache couleur de braise apparaît. Et le rond parfait du soleil jaillit de la terre. Le Gange renvoie des milliers d’étoiles aux clapots de l’eau. Moment fugitif dont la plus belle pierre précieuse ne saurait donner qu’une pâle idée.

Une heure en bateau. Puis longue, très longue marche sur les ghats qui sont, par endroits, d’une saleté repoussante. Beaucoup de photos. Je suis par moments arrêté par des hommes qui veulent être photographiés. L’un d’eux, un jeune renonçant, souhaite recevoir un tirage. Ce sera chose faite si toutefois je parviens à déchiffrer l’adresse qu’a écrite pour lui un passant (car le jeune homme ne sait ni lire ni écrire).

Où est la spiritualité, à Bénarès? Je pensais rencontrer Dieu (plus exactement je pensais trouver là une conscience collective de Dieu). Il y a certainement des hommes et des femmes sincères qui prient mais, je dois l’avouer, bien des sadhus et de renonçants m’ont donné l’impression d’exploiter la crédulité des pèlerins.

Eprouverais-je des sentiments du même ordre si, incroyant, je visitais Lourdes ? Je ne crois pas car la foi, quand elle s’exprime collectivement, devient presque palpable. Et même un Musulman priant seul, tourné vers la Mecque, donne une image de la foi.

Ici , au même endroit et en même temps, l’on peut voir un visage immobile, les yeux fermés, tourné vers le Gange et plongé dans la prière (ou la simple adoration) ; des renonçants fumant et devisant gaiement tout en prenant le soleil ; des brahmanes triturant des offrandes dans de l’eau sale, officiant pour quelques fidèles accroupis devant eux ; des gens en train de laver les régions les moins sacrées de leur corps ; des vaches ou des buffles laissant choir lourdement leurs excréments que des femmes ramassent à pleines mains pour en faire ces fameuses galettes utilisées comme combustible, une fois séchées.

Et pourtant, impossible de ne pas le voir, il passe par endroits un courant sacré. Faut-il un temps d’adaptation (ou s’être préalablement « vidé » l’esprit) pour comprendre ce qui est en train de se vivre ici ?

 

Samedi 6 Février

Dans quelques jours ce voyage prendra fin et je serai heureux de retrouver ma femme et mes enfants.

Sans doute croient-ils que je n’ai pas beaucoup pensé à eux, et pourtant voici quatre jours que je tente d’envoyer un télex à Mascate… sans succès.

Ce matin, visite de Sarnath où le Bouddha (« l’Illuminé ») prononça son premier sermon. Lieu de pèlerinage depuis plus de 6 siècles avant Jésus Christ, Sarnath est resté vénéré par les bouddhistes qui viennent parfois de très loin (des régions himmalayennes jusqu’à Sri Lanka) pour s’y recueillir.

Les monuments érigés sur ce site devaient être splendides, malheureusement les Musulmans détruisirent quasiment tout et saccagèrent nombre de statues et de bas reliefs.

Le musée contient de très belles choses. Regrettons toutefois que les murs soient recouverts d’une peinture bleu ciel délavée et que seules de minuscules fenêtres, placées au ras du plafond, éclairent les salles.

A l’extérieur, un vaste parc où se dressaient autrefois les monuments à présent en ruine -dont on peut cependant deviner l’ancienne splendeur.

Le temple principal, érigé au Vème ou VIème siècle, couvrait le lieu où avait vécu le Bouddha. Par endroits il reste de petits bas-reliefs représentant l’Illuminé. Comme nombre de pèlerins viennent chaque jour, il n’est pas étonnant de voir une de ces sculptures ornée d’un collier de fleurs.

Plus loin, la Dhamekh stupa, haute d’une quinzaine de mètres, construite dit-on à l’emplacement exact du premier sermon de Bouddha. Beaucoup de fidèles aux yeux bridés en font le tour en priant.

Ailleurs, un temple Jaïn avec une statue de Mahàvlra, fondateur du Jaïnisme, également appelé Jina, le « Victorieux ». Enfin, à l’extrémité du parc, un monastère bouddhiste de construction récente (1931): Mulagandhakuti Vihara.

Dernier arrêt à Sarnath (dans la cité cette fois) devant un temple tibétain.

 

° ° ° ° ° ° ° ° ° °

 

Voilà, le voyage est terminé, retour à Mascat où je retrouve avec joie épouse et enfants.

Il faudra de longs mois pour que toutes les rencontres, les émotions, les images de ce voyage, trouvent leur place dans le tiroir aux souvenirs. Et pour que les jugements parfois hâtifs se tempèrent à la mesure du temps qui passe…

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Texte et photos © Jean-Michel Touche
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