PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 5)


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– Venez et vous comprendrez, avait pro­posé Samuel, de cette voix à la fois gutturale et douce qui paraissait venir de très loin.
– Comprendre quoi, avait rétorqué Jean-Baptiste, découvrir comment un homme peut tomber de la coupole d’un grand magasin et se transformer en un peu de terre ?

Samuel dont le rôle n’était sans doute pas d’expliquer mais seulement de montrer la voie, s’était contenté d’écarter les bras en signe d’impuissance à répondre. Après une courte hésitation il avait toutefois recommandé de ne pas s’éloigner les uns des autres, précisant qu’il ne fallait pas risquer de se perdre quand on remontait le temps. Puis il s’était dirigé vers la venelle et s’y était enfoncé, sans regarder en ar­rière, sans s’assurer que les autres le suivaient.

Décidément, l’affaire prenait un tour qui dérangeait les habitudes de Jean-Baptiste. La veille, il avait décidé d’explorer la ruelle, et maintenant que Samuel l’invitait à y pénétrer à sa suite, il se sentait comme angoissé. En lui se disputaient le commissaire qui refusait l’irrationnel et l’homme qui se découvrait un attrait insoupçonné pour le mystère, mâ­tiné cependant d’une certaine inquiétude. La crainte vague d’une découverte à laquelle il ne serait pas préparé. Le photographe lui inspirait de la sympathie. C’était un point acquis. Mais tout de même, cette expression, « remonter le temps »… Il fallait être Emmanuel, ou à la rigueur Marie, pour s’enthousiasmer à cette idée ! Jean-Baptiste avait haussé les épaules, prétextant qu’il se faisait tard et qu’il fallait coucher les enfants. Pourtant, devant les cris de ces derniers et l’insistance de Geneviève, il avait fini par céder.

– C’est Noël, avait plaidé Geneviève, tu peux bien leur laisser cette joie.
– D’accord. Mais dix minutes, pas plus, avait-il pris soin d’ajouter.

Ils marchaient donc les uns derrière les autres, dans cet étroit passage privé de lumière. Samuel ouvrait le chemin, tenant Marie par la main. Celle-ci donnait à son tour la main à Emmanuel. Puis venaient Geneviève, Jean-Baptiste et le professeur dont Jean-Baptiste ne comprenait pas pourquoi Samuel l’avait invité à se joindre à eux.

Depuis combien de temps avançaient-ils ? Maritti n’en savait rien. Il commençait d’ailleurs à se demander s’il ne serait pas plus sage de revenir à leur point de départ, mais curieusement, chaque fois qu’il se retournait, il lui semblait que le passage se refermait der­rière eux au fur et à mesure qu’ils avançaient, coupant définitivement tout contact avec le boulevard et la vitrine du magasin. Avait-il eu tort d’emmener avec lui femme et enfants dans une aventure à laquelle il ne comprenait rien ? Était-ce raisonnable de s’être engagé dans ce passage dont il ignorait où il conduisait ?

Passage d’Éphrata ! Encore une curiosité ! Bien qu’opérant souvent dans ce quartier, il n’avait jamais eu l’occasion d’y pénétrer. A vrai dire, il n’avait même pas remarqué cette ruelle qui ne voyait sans doute jamais le soleil, et que Samuel leur avait fait emprunter « pour comprendre la vérité ». Quel drôle de type, ce Samuel. De toute sa carrière Maritti ne se sou­venait pas d’en avoir croisé de semblable.

Soucieux, le commissaire passa en revue les différents éléments de l’affaire. Un bien maigre butin : une tentative de suicide ; un Père-Noël soi-disant aveugle qui se précipite pour sauver un désespéré et qui fait une chute mortelle… mais on ne trouve que du sable, de la terre et de la poussière dans son vêtement rouge ; un photographe de rue qui raconte des choses invraisemblables ; et maintenant lui-même et sa famille en train de marcher dans une ruelle plongée dans l’obscurité… presque à l’écart du monde.

Il y avait dans tout cela quelque chose d’irrationnel qui le contrariait, lui le policier rigoureux, « le roi de la logique », comme l’ap­pelait Leclerc, lui qui ne croyait que ce qu’il voyait. Ce qui aurait dû se traiter comme un simple fait divers, s’enlisait petit à petit dans le mystère.

La main de Geneviève rejoignit celle de son mari et le tira de ses pensées. C’était tout Geneviève, ça ! Être présente lorsqu’il le fallait, sans bruit, rien qu’en exerçant une pression affectueuse des doigts. Dans l’obscurité quasi totale, elle n’avait rien pu lire sur le visage de son mari. Elle avait deviné, simplement, ma­nifestant de la sorte que l’amour n’a pas besoin de preuve mais seulement d’attention. Jean-Baptiste lui fut reconnaissant de ce contact et exerça à son tour une pression des doigts.

– Ça va ? murmura Geneviève.

Jean-Baptiste se mit à sourire. Voici peu, il se demandait depuis combien de temps ils avaient quitté le boulevard. Et grâce à ce tout petit signe de Geneviève, la question devenait sans objet. Qu’importait le temps ! Geneviève se trouvait là, avec ses petites phrases toutes simples qui parfois l’agaçaient, lui, le commis­saire attaché à la précision et à l’efficacité, mais des phrases qui allaient bien au-delà des mots, justement. C’est cela qui avait tant séduit Jean-Baptiste autrefois, cette façon d’aller au fond des choses avec des mots qui n’avaient l’air de rien et qui pourtant atteignaient l’âme.

Il serra davantage la main de sa femme. L’angoisse qui l’avait agité quelques instants auparavant, avait à présent disparu et il sou­rit de nouveau sans rien dire. Marchant tout contre lui à présent, Geneviève se souvenait avec nostalgie du jeune Jean-Baptiste qui lui avait fait la cour. Avec ses gestes maladroits, son sourire coincé, ses phrases trop longues et trop savantes, il l’avait agacée les premiers temps. Jusqu’au jour où elle avait découvert que derrière ces airs de professeur, se cachait une grande timidité qu’il tentait de masquer par une certaine raideur. Peut-être y avait-il un soupçon de mère dans l’affection qu’elle lui avait peu à peu portée ?

– Qu’est-ce qui te fait rire ? demanda Jean-Baptiste.
– Je ne ris pas, mentit Geneviève dont le rire redoubla.

Devant eux allaient leurs enfants. Marie tenait toujours la main de Samuel, pendant qu’Emmanuel lui glissait à l’oreille qu’ils en­traient dans un jeu vidéo. Quand il poussa un retentissant « Waaahouuu ! », elle fut prise de hoquet et se mit à bégayer, incapable de s’ar­rêter. Geneviève demanda que l’on fît halte un moment afin que Marie puisse retrouver sa respiration.

– Le professeur, où est le professeur ? s’écria brusquement Samuel. J’avais bien dit qu’il ne fallait pas se séparer. J’espère qu’il ne s’est pas perdu ?
– Il y a donc d’autres chemins que nous ne voyons pas ?
– Non, répondit Samuel. Mais nous allons vers le passé. Si quelqu’un s’arrête en cours de route, où vais-je le retrouver?

Un grognement rassura tout le monde. Le professeur avait profité de la halte pour s’arrê­ter à quelque pas de là, et il attendait en silence que le groupe reprenne sa marche.

– C’est encore loin ? demanda Marie qui avait retrouvé le calme.
– Non, Marie, nous sommes tout près maintenant. Nous allons bientôt découvrir la joie de Noël.

À Emmanuel qui voulait savoir s’ils allaient recevoir des cadeaux, Samuel répondit que oui, mais pas forcément comme il l’entendait.

– Eh bien, chez nous, les cadeaux c’est autour de la crèche qu’on les trouve. Le matin de Noël. C’est le meilleur moment de l’année. Pas vrai, Marie ?

Marie sentait qu’il se passait des choses autrement plus sérieuses que de simples ca­deaux, et elle ne répondit pas.

Devant le silence de sa sœur, Emmanuel la traita de pimbêche et voulut expliquer à Samuel le rituel des cadeaux. Il n’en eut pas le temps.

Une voix s’éleva, qui demanda : « Samuel, c’est toi ? »

– Oui, répondit Samuel.

Interdits, les autres s’étaient immobilisés.

– Tu as mis du temps, tu sais, reprit la voix.
– Oui, j’ai mis du temps. Mais je ne savais plus comment faire. J’étais un peu désorienté après ton départ.
– Ils sont avec toi ?
– Oui.
– Et le professeur, il est venu ?
– Oui, il est là lui aussi.
– Ah ! C’est bien ! approuva la voix.

Maritti s’approcha de Samuel. « Où som­mes-nous ? » lui demanda-t-il.

– Mais… je croyais que vous aviez com­pris… Notre rôle, à mon frère et à moi, c’est d’aider les hommes à retrouver la vérité de Noël. Alors j’ai voulu vous amener à la Nati­vité. Parce que c’est ça, la vérité de Noël.

Maritti retrouva sa nature de policier et éclata de rire, en dépit des coups de coude que lui donnait Geneviève. La vérité de Noël ! Il entreprit d’expliquer à Samuel qu’à son âge, il savait quand même ce qu’était Noël, avec ses traditions, ses chants, ses réveillons, ses cadeaux…

– Jean-Baptiste ! intervint la voix venue de l’obscurité. C’est vraiment pour des gens comme toi que nous avons été envoyés en mission.
– Et qu’est-ce qu’ils ont de particulier, les gens comme moi ? protesta Maritti.
– Les gens comme toi, ils ont des yeux pour voir mais ils ne regardent rien. Voilà ce qu’ils ont !

Cette remarque eut le don d’énerver Jean-Baptiste qui se serait mis en colère si Geneviève n’avait pas poussé un cri de surprise.

Pendant qu’ils parlaient ainsi, le ciel s’était progressivement rempli d’étoiles. Le ciel ? Mais alors… cela signifiait qu’ils étaient sortis de l’étroit passage d’Éphrata ? Jean-Baptiste cons­tata qu’ils se trouvaient dans un endroit qu’il ne connaissait pas. Il faisait très chaud. Em­manuel venait d’ailleurs de retirer son anorak qu’il avait accroché à la branche d’un arbre, tandis que Marie s’apprêtait à l’imiter.

– Où sommes-nous ? demanda de nouveau Jean-Baptiste.
– Au bout du passage d’Éphrata, répondit Samuel.
– Et il y a quoi, au bout de ce passage ?
– Éphrata !

Jean-Baptiste allait s’énerver, mais une fois encore Geneviève lui prit la main, et une fois encore cela suffit à l’apaiser. Elle ne disait rien. Comme si c’était naturel de quitter les abords des grands magasins, une nuit de Noël, d’em­prunter le passage d’Éphrata et de se retrouver en pleine chaleur, dans un endroit totalement inconnu. Imitant les enfants, elle avait retiré son manteau qu’elle portait à présent sur les bras, et se tenait toute droite, immobile, les yeux tournés vers le ciel. Une myriade d’étoi­les emplissait la voûte sombre. L’une d’elles brillait plus intensément que les autres.

– Éphrata ! murmura-t-elle. Qu’est-ce que cela peut bien être ?
– Éphrata, répondit le professeur que l’on n’avait guère entendu jusque-là, si mes souve­nirs sont exacts, c’est un nom lié à Bethléem. Je crois même me rappeler que c’est l’un des noms de Bethléem.

Il s’interrompit quelques instants, comme s’il réfléchissait, puis il prononça quelques mots à voix basse, pour lui seul : « Mais alors… Benjamin a tenu sa promesse ?.. »
– Que voulez-vous dire ? interrogea Gene­viève.

Le professeur ne répondit pas.

*     *

*

Ils se trouvaient assis, tous les cinq, auprès d’un arbre rabougri dont les branches tentaient vainement de s’élever vers le ciel. Aucune auberge n’avait voulu d’eux et ils avaient dû subir le regard méfiant des gens. Dame ! Ils portaient d’étranges vêtements et parlaient une langue qui n’était même pas celle des occupants. D’ailleurs, les Romains aussi les regardaient d’un drôle d’œil, ces trois adultes et ces deux enfants qui ne s’exprimaient ni en hébreu, ni en araméen. Le centurion avait posé une question en latin, pour voir… Et l’un des adultes, un homme qui avait pourtant sale mine, lui avait répondu de façon parfaite. Mais le centurion se méfiait. Ça devait être des intellectuels, ces gens-là. Il ferait un rapport au camp, ce soir. Histoire de ne pas avoir d’en­nuis. Après, s’il arrivait quelque chose, il s’en laverait les mains. Il aurait fait son rapport. Mais pour l’heure, il ne pouvait pas intervenir. Ces gens ne dérangeaient personne. Il aurait pourtant aimé savoir de quelle province de l’empire ils arrivaient.

Les gamins du vieux Moshé, l’aveugle et son frère, avaient l’air de les connaître. De la mauvaise graine, ces deux-là. Toujours à met­tre leur nez là où il ne fallait pas. Surtout l’aveu­gle ! C’est fou, ce gosse, il voit rien mais il sait tout. Sont peut-être pas si bêtes que les gradés le disent, ces Juifs.

Dans la chaleur de fin d’après-midi, un nouveau groupe apparut. Juchée sur un âne, la femme s’efforçait de garder l’équilibre. L’homme, en silence, marchait à côté d’elle. Les traits tirés, la femme semblait épuisée mais elle ne se plaignait pas. À son allure et à la main qu’elle posait sur son ventre, le centu­rion comprit qu’elle attendait un enfant. En son for intérieur, car il était brave homme, il plaignit cette femme que les cahots du chemin devaient incommoder.

Au soldat qui voulut arrêter le couple, il fit signe de laisser passer. La femme se retourna et lui sourit. Ce regard lumineux qui contenait à lui tout seul à la fois le bonheur et la souf­france du monde, emplit le centurion de joie. Mais il ne fallait pas le montrer. Il était chef. Alors il fronça d’épais sourcils pour donner à ses yeux ce surcroît de sévérité que démentait son cœur .

– Allez, allez ! fit-il en ronchonnant.

Le couple se dirigea vers l’auberge, se frayant un chemin au milieu de tous ces voyageurs qui parlaient fort, attachaient leurs ânes en préparation de la nuit, s’apostrophaient, parfois se lançaient des injures.

Un coq, la crête orgueilleuse et la queue en panache, sema la terreur chez quelques poules égarées qu’il ramena vers un enclos.

Çà et là, des groupes se formaient. Ceux que l’auberge ne pouvait loger. Déjà cinq ou six clans avaient choisi de s’installer, chacun nettoyant l’endroit où il passerait la nuit, et préparant le feu. À la taloche quand il le fallait, les femmes rassemblaient les enfants. Tout le village bruissait des cris des voyageurs, et de temps à autre, une exclamation de joie mar­quait des retrouvailles. L’accent indiquait les origines. De longues files de nomades conti­nuaient d’arriver, qui s’installaient à leur tour. Les femmes cherchaient les puits pour emplir leurs outres. Elles échangeaient les ragots de la route et se demandaient pourquoi les Romains les avaient obligées à venir jusqu’ici.

Assis à distance sur une longue roche plate, incrédules, Geneviève et Jean-Baptiste contemplaient Bethléem dont les abords se transformaient en auberge de plein air. Éten­dus à leurs pieds, Marie et Emmanuel s’étaient endormis, épuisés par leur marche. Geneviève se laissait envahir par l’atmosphère de ce vil­lage oriental. Elle semblait avoir accepté sans étonnement ce déplacement dans l’espace – et peut-être dans le temps – auquel se refusait à croire son mari. Jean-Baptiste se rappelait qu’elle n’avait fait aucune objection à la pro­position de Samuel. Peut-être, à l’image de nombre de témoins qu’il avait eu l’occasion de questionner, attendait-elle inconsciemment une aventure, quelque chose de fou, qui vous dépasse, vous emporte loin de tout et d’abord de votre ordinaire, vous plonge dans une sorte de bonheur indescriptible et vous donne l’im­pression que vous reconstruisez le monde. Comme lorsque vous êtes adolescent.

Commissaire et mari, cela pouvait-il faire bon ménage ?

Dans le crépuscule, Jean-Baptiste observa sa femme. Geneviève regardait droit devant elle, guettant quelque chose qui allait se pro­duire mais dont elle ignorait tout.

D’un geste lent, comme pour ne rien brusquer, elle posa la main sur l’épaule de son mari. « Ça va ? » interrogea-t-elle. Jean-Baptis­te ne répondit pas et se contenta de hocher la tête. Sa raison ne parvenait pas à établir un lien entre tous les événements de ces derniers jours. Depuis la chute d’un individu dont personne n’avait pu donner une description correcte, jusqu’à l’incroyable équipée qui venait de les conduire dans ce village d’un autre monde, tout échappait à la logique.

Lorsque ce type, Samuel, le photographe, les avait abordés devant la vitrine, il émanait de lui une sorte d’autorité naturelle qui avait pris le dessus sur les réticences du policier. L’autorité de ceux qui savent. Et quand il avait dit « Je voudrais vous faire connaître la vérité sur Noël », Jean-Baptiste avait inconsciem­ment accepté. Comme un gamin, se repro­chait-il. « Moi, un policier chevronné, je me mets à suivre un type que je ne connais pas. Et en plus, avec Geneviève et les enfants ! »

La voix d’Emmanuel le tira de ses réflexions. « Où est Samuel ? » demandait le garçon.

C’est vrai, où avait-il bien pu passer ? « Res­tez là, et voyez, » avait recommandé le photo­graphe avant d’ajouter tout doucement : « Par­fois je m’interroge pour savoir si Benjamin n’a pas raison lorsqu’il suggère de fermer les yeux pour mieux voir. »

Samuel s’était ensuite dirigé vers Bethléem-Éphrata autour de laquelle la foule des noma­des avait établi ses quartiers.

 

 

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

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