PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 4)


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Geneviève eut droit à un sourire glacial lorsque Jean-Baptiste revint chez lui. Malgré le visage fermé de son mari, elle ne put s’em­pêcher de lui faire part de l’idée qui lui était venue après leur conversation téléphonique.

Il fallait découvrir ce que regardaient les enfants. Ça ne faisait plus de doute, Geneviève avait eu tout le temps d’y réfléchir depuis que Jean-Baptiste lui avait raccroché sèchement, tout à l’heure. Dans les bras du Père Noël, les enfants regardaient quelque chose. Et ce quel­que chose les transportait de joie.

Question : quoi ?

Contre son gré, Jean-Baptiste accepta de re­tourner au magasin après dîner, en compagnie des enfants à qui Geneviève avait dit qu’il fal­lait trouver un mystère dans une vitrine. Tous quatre s’étaient couverts car la température était brusquement tombée au-dessous de zéro.

De rares badauds collaient leur nez contre les vitrines lorsque Maritti gara sa voiture le long du trottoir.

– C’est interdit, Monsieur le commissaire, rappela Emmanuel. Regardez. Vous ne con­naissez pas les panneaux ?

– Tais-toi, répondit le commissaire, nous sommes en service commandé.

Emmanuel prit l’air important et cala ses pas sur ceux de son père. Comme lui, il en­fonça les mains dans ses poches et fronça les sourcils.

– Alors, où est-ce ? demanda Geneviève.

Maritti les conduisit devant la troisième vitrine.

– Eh bien, les enfants, cherchez le mystère. Le premier qui trouve aura droit à une surprise.

Geneviève avait emporté quelques portraits et elle expliqua à Jean-Baptiste que ça pourrait les aider dans leur recherche.

Force fut de constater que ce n’était pas si évident. Marie et Emmanuel balayaient sys­tématiquement des yeux la vitrine dans tous les sens, mais ils ne découvraient rien du tout. Leur père rouspétait à voix basse, rappelant à sa femme qu’il l’avait prévenue, que ça ne servirait à rien, que les enfants, en guise de surprise, allaient attraper mal et qu’il fallait rentrer. Geneviève allait se rendre à l’évidence, lorsqu’elle poussa un petit cri.

Ne voulant pas être en reste, Emmanuel affirma qu’il avait vu lui aussi.

– Tu as vu quoi ? lui demanda son père.

– Attends, Jean-Baptiste, c’est quoi, ça ?

Maritti allait répondre quand, à son tour, il vit.

– Ah ! c’est curieux, effectivement.

Dans l’angle de la vitrine, à droite, se trou­vait quelque chose d’insolite. Cela ressemblait à une sorte de porte qui serait ouverte sur une ruelle, mais la réverbération d’un sapin de Noël illuminé, dans la glace de la vitrine, empêchait de bien voir.

À quelques mètres de là, un tas de vieux tis­sus posés sur le trottoir se mit en mouvement. Marie hurla de frayeur et courut se réfugier dans les bras de son père tandis qu’Emmanuel serrait la taille de sa mère et se cachait derrière elle. Le tas de tissus se leva et un homme ap­parut, bientôt suivi d’un berger allemand qui fila tout droit sur Emmanuel et lui renifla les jambes. N’eût été l’inattendu de la situation, Geneviève aurait éclaté de rire devant la tête d’Emmanuel qui ne faisait plus le fier.

– Calme, calme, ici ! ordonna l’homme.

Le chien baissa la tête et retourna vers le tas de tissus. Il remua la queue en s’approchant de l’homme, souleva du museau le coin d’une couverture sans couleur et disparut sous les hardes d’où il avait surgi.

– Vous cherchez, vous aussi ?

Maritti ne crut pas nécessaire de répondre. Il prit un air grave et se concentra sur la partie de la vitrine que lui avait montrée Geneviève. La lumière créait des reflets gênants sur la gla­ce. Portant ses mains au-dessus de ses sourcils, il plissa le front pour mieux voir.

Dans un angle, au fond de la vitrine, se trouvait une sorte de panneau en bois. Cela ressemblait à une porte placée en biais. Mais à quoi pouvait-elle servir ? Sa présence ne se justifiait pas dans le décor extravagant qui évo­quait la fable du lièvre et de la tortue.

– C’est de là qu’ils viennent.

Maritti se retourna et foudroya du regard le misérable qui avait quitté son tas de tissus et s’était approché de lui en silence.

– Comment le savez-vous ? Et d’abord, de qui parlez-vous ?

– Vous le savez bien, commissaire.

– Mais oui, c’est évident, regarde, confirma Geneviève. Cette porte est entrouverte. On dirait qu’elle donne sur une petite rue.

Jean-Baptiste se dit que tout le monde se liguait contre lui. Au moment où il allait se mettre en colère, toutes les lumières s’éteigni­rent brusquement et le boulevard se trouva plongé dans l’obscurité. Maritti sentit qu’on lui donnait un coup de coude contre sa han­che. Il voulut élever la voix pour rappeler que c’était lui qui incarnait l’autorité ici, lorsque le sans-logis déclara d’une voix simple, posée, absolument normale :

– Tenez, il arrive.

*    *
*

Montalet explosa. La disparition d’un père Noël devant son magasin (il ne voulait pas entendre parler de chute mortelle), c’était sans doute énorme. Mais celle du commissaire de police chargé de l’enquête, accompagné de toute sa famille, devant la vitrine, ça… ça… c’était insupportable !

Déjà Sandrine devait faire barrage devant les appels téléphoniques incessants de la presse, tandis que Montalet, enfermé dans son bureau avec Leclerc, frappait le bras de son fauteuil du plat de la main en répétant d’une voix lamentable : « On veut ma peau ! On veut ma peau ! »

Martin entra sans frapper, signe d’une grande agitation chez cet homme courtois et d’ordinaire plutôt réservé. Il tenait à la main un sac de femme en similicroco.

– On a trouvé ça au pied de la vitrine, fit-il en écartant les doigts et en laissant tomber l’objet sur le bureau de Montalet.

Leclerc fit le tour du bureau, prit le sac et se mit à le fouiller. Il ne put retenir un cri de surprise quand il eut ouvert un petit agenda de cuir fauve.

– C’est bien vrai, Monsieur Montalet, re­gardez, dit-il en tendant l’agenda.

Le directeur du magasin examina l’agenda sans rien remarquer d’intéressant.

– Lisez donc ! fit Leclerc. Ici ! Oui. Qu’est-ce que vous voyez ? 7

Penché vers Leclerc, Montalet regarda la première page et lut : « Geneviève Maritti… » Suivaient une adresse, un téléphone et un groupe sanguin. À la ligne « Personne à préve­nir en cas d’accident », une fine écriture fémi­nine avait écrit « Commissaire Jean-Baptiste Maritti », avec l’indication d’un numéro de téléphone mobile.

– Où l’a-t-on trouvé, dites-vous ?

– C’est l’équipe d’entretien qui l’a ramassé en nettoyant devant la vitrine sur les indica­tions d’un clochard. Un type qui prétend avoir tout vu, précisa Martin.

– Faites venir ce type, ordonna Leclerc.

– Ha ! vous n’y pensez pas ! protesta le di­recteur. Vous n’allez tout de même pas faire traverser tout le magasin par un clochard, une veille de Noël ! Si vous voulez l’interroger, fai­tes-le dehors ! S’il vous plaît !

Leclerc refréna une injure à l’intention du patron du magasin qui commençait à l’énerver passablement. Il regarda longuement le con­tenu du sac qu’il venait de vider sur le bureau. Cela ressemblait à ce que toutes les femmes emmènent d’ordinaire avec elles. Il se tourna vers Martin : « Où est votre clochard ? »

– Dehors. Il a élu domicile sur le trottoir, on n’a jamais réussi à l’en déloger.

– Eh bien, allons le voir.

– Quoi, moi aussi ? interrogea Martin. Si­déré, il commençait à se demander s’il n’aurait pas mieux fait de passer l’histoire du sac sous silence. Au moins, il aurait eu la paix.

– Pourquoi, Monsieur Martin ? Qu’est-ce que vous avez, tous, dans votre magasin, con­tre les clochards ?

Leclerc attrapa Martin par le bras et l’en­traîna avec lui vers les escaliers. Quelques minutes plus tard les deux hommes se trou­vaient dehors, à la recherche du clochard qui prétendait savoir où étaient passés Maritti et sa famille. Ils le découvrirent entre deux poli­ciers, gesticulant et hurlant, criant à tue-tête :« Je veux une prime, je veux une prime ! »

Leclerc le prévint qu’en guise de prime il allait passer les fêtes en prison s’il continuait à faire ce chahut.

– Alors, puisque tu sais tout, qu’est-ce que tu as à raconter maintenant ? Je t’écoute.

Devant l’air menaçant de Leclerc, le clo­chard se réfugia dans le mutisme.

– Tu sais ce que ça va te rapporter, de faire le malin et ensuite de ne plus rien vouloir dire ? Tu crois qu’on n’a que ça à faire, de s’occuper de minables qui n’ont rien vu et qui se rendent intéressants ?

Vexé, l’homme bomba le torse, se racla la gorge et répondit qu’il savait, mais que si on le brusquait il ne dirait rien, et que d’ailleurs il connaissait ses droits. Puis il fixa la partie droite de la vitrine, baissa la voix et dit : « Ils sont partis par là ! »

– Qui ça ? interrogea Leclerc.

– Eh bien, je l’ai déjà dit ! Les gens que vous cherchez. Et même le professeur. Il est venu me dire au revoir. Il a dit qu’il était invité à sui­vre Samuel et les autres. Moi, j’ai pas trop cru qu’il allait partir. Mais j’ai vu qu’il rejoignait Samuel. Ils sont entrés dans le passage, là (il tendit le bras vers la ruelle, au bout du maga­sin), et puis ils sont partis. Je les ai plus vus. J’ai appelé le professeur, il a pas répondu.

– Comment ça, « ils sont partis » ?

– Comment ça ? Mais comme je vous le dis. Pourquoi on ne me croit jamais, moi ? Ils sont partis, voilà tout.

– Mais où ?

– Eh bien… où, je n’en sais rien. En tout cas, ils ont pris le passage, là.

Fatigué d’entendre ces bêtises, Leclerc haussa les épaules et tourna le dos au clochard. Il allait regagner le magasin quand l’homme lui prit le bras.

– Et ça, c’est quoi ?

Leclerc écarquilla les yeux et poussa un « Oh ! » de surprise. Il venait à peine de bou­ger, et de là où il se trouvait à présent il distin­guait très bien une sorte de porte qui s’ouvrait, au fond et à droite de la vitrine.

Il fit quelques pas jusqu’à la ruelle et lut la plaque : Passage d’Éphrata.

 

A suivre….

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

 

Une Réponse

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