PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 3)


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Samuel serrait très fort le petit morceau de tissu qu’il tenait à la main, souvenir de Benjamin. Malgré lui, il était revenu devant le magasin et longeait les vitrines. Bien qu’il ait mis une écharpe de couleur terne, relevé le col de son manteau, et qu’il soit venu sans son ap­pareil, les vendeurs des stands de rue l’avaient tous reconnu. À commencer par Magdalena, une fille mi-bohémienne, mi-beurette qui vendait des poêles à crêpes dans un courant d’air glacial et tentait de se réchauffer en ap­prochant ses mains d’une plaque électrique branchée en permanence. Elle s’y était un jour brûlée mais ne s’était pas plainte, de crainte de perdre cet emploi de fortune.

Devant la mine dépitée de Samuel, Mag­dalena n’osa pas le questionner. Elle prépara une crêpe sur laquelle elle étendit une double ration de confiture, et la lui tendit en silence. Un sourire malheureux éclaira le visage de Sa­muel. Il mangea maladroitement la crêpe tout en regardant la vitrine, la dernière, celle qui se trouvait à l’angle de cet étroit passage dont personne ne semblait avoir remarqué l’exis­tence. Celle devant laquelle avait coutume de se mettre Benjamin pour les photos.

Avant l’arrivée des enfants, Benjamin ar­pentait le trottoir dans son costume trop grand pour lui, et se penchait devant des misérables qui émergeaient du sommeil au milieu des har­des dont ils avaient fait leur logis. L’un d’eux possédait un chien qui lui léchait les mains en remuant la queue. Le Père Noël allait au-de­vant de ces pauvres bougres en détresse et leur parlait. Qu’aurait-il pu leur offrir d’autre, lui qui ne possédait rien sinon la parole de vérité qu’il avait reçu mission de prodiguer ?

 

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La première année, les clochards des bou­levards avaient pris Samuel et Benjamin pour des fous. Surtout Benjamin, avec son costume rouge et sa fausse barbe qu’il lissait comme si elle était vraie. Il leur parlait de Dieu et de la vie éternelle, à eux, sortes d’épaves dont l’ave­nir se limitait au quart d’heure qui venait.

– Qu’est-ce tu veux j’en foute, mon vieux, d’la vie éternelle ! Où j’la mettrais, d’abord, ta vie éternelle ? T’es sympa, mais qu’est-ce tu veux j’en foute, dis !… Et le clochard éclatait d’un rire aviné, à défaut de café au lait.

Il y en avait un, pourtant, qui écoutait Benjamin et lui donnait la réplique. Ceux de la rue l’appelaient le professeur. Pas question de se disputer avec lui. Pas question de le voir dans un état second, la bouteille à la main. Ou alors une bouteille de jus d’orange, seule dou­ceur qu’il acceptait. Le professeur mettait un point d’honneur à se raser chaque jour, sauf en plein hiver parce que la lame aiguisée lui tirait alors la peau et y traçait de longues estafilades qui saignaient longtemps.

Quand il voyait Benjamin, il s’asseyait, faisait place nette autour de lui et l’invitait à le rejoindre sur le bout de tapis qu’il avait sauvé, dernier souvenir d’un passé que l’on devinait confortable et dont il avait conservé un art de vivre encore empreint de dignité.

– Revenons à notre conversation d’hier, di­sait-il invariablement, même lorsque les deux hommes ne s’étaient pas parlé depuis plusieurs jours.

Tous deux se mettaient à discuter avec animation, jusqu’au moment où Samuel an­nonçait les premiers clients et demandait à son frère de le rejoindre devant la vitrine. Le professeur regardait partir Benjamin avec nos­talgie car, lui excepté, il n’avait personne à qui parler des problèmes importants de la vie.

Aussi l’accident de la veille l’avait-il boule­versé. Non pas tant que le Père Noël ait fait une chute mortelle, ça, c’est la vie… Mais plutôt que l’on n’ait retrouvé que de la terre dans son vêtement. « Tu es poussière et tu re­deviendras poussière… », avait-il répété toute la nuit.

– Samuel, appela-t-il quand il vit passer le photographe, Samuel, je vais finir par croire que ton frère avait raison et que tout ce qu’il m’avait dit est vrai.

Samuel hocha la tête en silence. Benjamin et lui avaient vécu ensemble depuis un si grand nombre d’années qu’il ne pouvait envisager, voire même imaginer, de se retrouver seul à présent. Il est vrai qu’il avait reçu la visite de la brise légère, la veille, dans la petite chambre. Mais que devait-il faire à présent ? Il allait s’ac­croupir auprès du professeur quand il sentit une main se poser sur son épaule. Surpris, il se retourna.

– C’est vous, le photographe ?

Samuel acquiesça.

– Venez, le commissaire veut vous parler.
– N’y va pas, Samuel, conseilla le professeur.
– Au contraire, dit Samuel, nous devons parler. C’est pour ça que nous sommes venus ici. Et il suivit Leclerc.

Sans son éternel appareil de photo, il faisait tout petit, tout replié sur lui-même, gauche comme un polichinelle qui aurait perdu sa bosse sans parvenir à se tenir droit. Sur son passage les sans-logis le suivaient des yeux, es­pérant qu’il les regarderait pour qu’ils puissent lui sourire, eux aussi. Ils n’avaient que cette richesse à offrir. Maritti s’était installé chez Martin qui n’appréciait pas outre mesure d’héberger le policier. D’autant que celui-ci lui demandait de les laisser seuls lorsqu’il recevait un employé pour l’interroger. Pour l’instant, son enquête piétinait et il plaçait de grands espoirs dans sa rencontre avec Samuel.

Quand Leclerc arriva en compagnie du photographe, Maritti se leva d’instinct et lui serra la main, ce qui surprit son adjoint. Il lui désigna une chaise et se rassit. Tout près de lui Martin salua également Samuel et chercha quelques mots aimables et de circonstance. Il allait lui parler quand le téléphone sonna. Il répondit, fit « Oui, naturellement » et tendit le combiné à Maritti. « C’est pour vous, com­missaire. »

– Jean-Baptiste, j’ai compris, pour les pho­tos, annonça la voix de Geneviève.
– Écoute ! Je travaille. Tu me diras ça se soir.
– Mais écoute-moi, nom d’une pipe ! C’est agaçant à la fin d’être toujours prise pour une imbécile. Je te dis que je sais maintenant, pour les photos.
– Tu sais quoi, exactement ?
– Je sais ce qu’il y a de bizarre. Je les ai bien regardées, une à une. J’ai mis du temps, mais j’ai compris.
– Geneviève, que tu aies compris, j’en suis ravi pour toi. Ce qui m’intéresse à présent, c’est de savoir ce que tu as compris. Ou alors ce n’était pas la peine de m’appeler.
– Eh bien, les enfants regardent tous la même chose. Ce n’est pas possible autrement. Ils ont tous les yeux tournés dans la même direction. Ils ont tous le même sourire. Alors j’en conclus qu’ils voient quelque chose qui les excite, ou les intéresse, je ne sais pas. Il faudrait que tu ailles voir la vitrine, il y a certainement quelque chose qui s’y trouve et qui explique­rait tout.

Maritti supportait difficilement qu’on le mette sur la voie. Sa femme pas plus que les autres. Il lui répliqua qu’il avait déjà regardé, qu’il savait ce qu’il avait à faire et que…

– Mais mon chéri, interrompit Geneviève, ce que j’en dis, moi, c’est pour toi. Ton en­quête, je n’en connais rien. Ce n’est pas moi qui la conduis, bien sûr, c’est toi qui as tous les éléments en main. Allez, je te quitte, mon chéri. Rappelle-moi si tu as besoin de quelque chose.

Dans son bureau, Maritti aurait lancé un juron bien senti, histoire de se calmer. Ça l’aurait aidé. Mais chez Martin il n’osa pas et rumina en silence. Puis il se tourna vers le chef du personnel.

– On peut regarder la vitrine devant laquelle s’est produit l’accident ? demanda-t-il.

Bien qu’il n’en vît pas l’utilité, Martin ac­quiesça. Il mit une écharpe autour de son cou, enfila son manteau et dit : « Suivez-moi. » En compagnie de Maritti, Leclerc et Samuel, il sortit et se dirigea vers la vitrine.

– Où se trouvait votre collègue quand il portait les enfants ? demanda Maritti en se tournant vers Samuel.
– A peu près ici, répondit le photographe.
– Pourquoi ?
– Mais… pourquoi ? Pourquoi pas…
– Ah ! Ne finassez pas, vous ! Je commence à en avoir assez de cette histoire où tout le monde met son grain de sel pour obscurcir la situation. Si je vous demande pourquoi, j’ai mes raisons.

Samuel s’avoua incapable d’éclairer le com­missaire. Il affirma que l’emplacement avait été choisi par son frère.

– Ah ! c’était votre frère ? Première nouvelle. Bon, alors, qu’est-ce qu’il trouvait de particu­lièrement bien, devant cette vitrine ?
– Lui, il ne devait pas trouver grand-chose, il était aveugle.
– Comment ?…
– Oui, il était aveugle. Mais… comment dire ?.. Il voyait autrement.

Maritti ne put s’empêcher de penser à Geneviève. Elle n’était pas aveugle, bien sûr, mais dans certaines situations, elle avait elle aussi le don de trouver des solutions, même si la plupart des éléments lui manquaient. Comment était-ce possible ? se demanda-t-il. Il questionna Samuel sur les événements de la soirée et sur ce qui, d’après lui, avait provoqué l’accident.

Samuel expliqua à voix lente, avec le parler laborieux de ceux qui maîtrisent mal la langue dans laquelle ils s’expriment, que Benjamin avait vu un homme prêt à se jeter du haut de la coupole.

– Attendez, le coupa Maritti. Vous venez de me dire que votre frère était aveugle.
– C’est exact. Mais ce n’est pas ça qui l’em­pêchait de voir. Enfin… voir n’est pas forcé­ment le mot. En réalité, il sentait les choses. Il les comprenait. Parfois même quand je lui disais ce que je voyais, il m’expliquait ce qui était en train de se passer.
– Quelqu’un sur une coupole, tout de même, vous n’allez pas me faire croire qu’un aveugle peut voir ça, surtout la nuit tombée !
– Mon frère a les yeux de la foi. Il est com­me ça, Benjamin.
– Il était, corrigea Maritti.
– Non, il est.

Maritti se contenta de hausser les épaules.

Cette vitrine, qu’avait-elle de si particulier ? En compagnie de Leclerc et de Martin, le commissaire examina le décor avec attention, de haut en bas et de gauche à droite. Il ne dé­cela rien d’anormal ni rien qui pût amuser ou plaire particulièrement aux enfants.

– Comment avez-vous choisi la vitrine de­vant laquelle vous vous êtes installés pour faire les photos des gosses ? demanda de nouveau Maritti.

Samuel rappela au commissaire qu’il avait déjà répondu à cette question. C’était Ben­jamin qui avait choisi l’emplacement la pre­mière année. Ensuite ils étaient toujours reve­nus devant la même vitrine, quel que soit le thème de sa décoration. Maritti voulut savoir pourquoi mais Samuel affirma qu’il ne savait pas exactement. « Benjamin sentait des choses que j’ignorais. Vous pensez, depuis le temps que nous étions en mission… Mais à présent je crois que nous allons retourner au pays. La mission est terminée.»

Ne doutant pas que l’esprit de Samuel ne fût quelque peu dérangé, Maritti lança un coup d’œil désespéré vers Leclerc qui retenait mal son envie de rire. Martin, de son côté, ne se sentait pas totalement indispensable, aussi s’excusa-t-il pour regagner son bureau. Quant à Samuel, sans que personne n’y ait pris garde, il avait purement et simplement disparu. Le commissaire jura entre ses dents.

A suivre.

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© Jean-Michel Touche

 

Épisodes précédents :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

Pour en savoir davantage sur Noël

Une Réponse

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