PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 2)


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 ° ° °       EPISODE 2      ° ° °

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– J’ai un problème. Commencez sans moi, annonça la voix dans le combiné du télé­phone.
– Tu en as pour longtemps ? interrogea Ge­neviève.
– Ça, je serais bien en peine de le dire !
– Tu avais promis aux enfants…
– Moi, ma chérie, on ne m’a rien promis du tout. J’ai un mort sur les bras, et ce soir je ne l’avais pas demandé. Mais vu la façon dont ça se présente, ça ne sera pas forcément du gâteau.
– Mais c’est quoi ? protesta Geneviève. Tu fais toujours des mystères. C’est agaçant à la fin. C’est quoi, ton affaire ?

Dans le commissariat de quartier dont il avait la responsabilité, Maritti se racla la gorge et ne répondit pas. Il se contenta de regarder la nuit à travers la fenêtre étroite de son bureau, et haussa les épaules. La voix de sa femme vibrait dans le téléphone mobile de Jean-Bap­tiste Maritti, commissaire bientôt promu divisionnaire.

– Arrête de jouer les policiers et sois un peu père de famille, Jean-Baptiste. Tu m’entends ?

Maritti se sentit brusquement vidé, abattu, malheureux. Et cela sans raison. C’était ridicule, cette histoire de Père Noël qu’on lui mettait sur les bras. Une histoire tordue de plus. Dieu sait s’il en avait récolté, des coups fumeux, au cours de sa carrière. À croire que tous les trucs invraisemblables devaient lui échoir. Mais ce soir, cette affaire de Père Noël le désorientait complètement. Pour un rien, il raccrocherait au nez de sa femme. Elle aurait dû s’habituer, depuis le temps. On n’est pas femme de poli­cier sans être rompue aux dîners gâchés, aux soirées manquées, aux nuits solitaires.

– Écoute, Geneviève, je sens que c’est parti­culier, ce soir. Si je t’en parlais maintenant, par téléphone, tu te demanderais si je suis sérieux. Alors je t’en prie, fais comme d’habitude en pareil cas, commencez sans moi.
– Mais les enfants ?
– Les enfants, on verra ça demain. D’ailleurs il reste encore deux jours maintenant avant Noël. Ce soir j’ai besoin de calme. Je t’em­brasse.

Maritti rougit en prononçant ces derniers mots, gêné par la présence d’un journaliste que l’on venait d’introduire dans son bureau. L’homme se tenait devant lui, regardant sa montre pour faire comprendre qu’il était pressé.

– Je vous préviens, déclara Maritti, je ne sais rien, je n’ai encore rien vu, alors pas de déclaration.
– Juste une précision, commissaire, c’est vrai cette histoire de sable qu’on aurait trouvé dans le costume du Père Noël ?
– Ça… fit Maritti, ça… Je n’en sais rien.
– Mais les pompiers ont dit qu’il n’y avait pas de corps, rien du tout. Un type ne tombe quand même pas du dernier étage d’un grand magasin pour s’évaporer.
– Vous pensiez que c’était impossible ? fit Maritti au comble de l’énervement. Eh bien, maintenant, vous penserez le contraire.
– Mais… vous l’avez vu de vos propres yeux ?

Le commissaire haussa les épaules d’un air las. Il n’arriverait jamais à comprendre les jour­nalistes et leur manie de vouloir des réponses à tout, tout de suite. Dans la vie, il y a ce que l’on sait expliquer, et le reste. Et le reste, tant qu’on ne comprend pas, on ferait mieux de ne pas en parler.

– Non, je ne l’ai pas vu. Mais je viens de lire le rapport des pompiers. Et eux, ce sont des gens à qui on peut faire confiance. Ils disent ce qu’ils voient, et rien d’autre. Je n’ai aucune raison de mettre en doute leurs affirmations. Alors écoutez, on vous tiendra au courant, d’accord ? Maintenant, s’il vous plaît, j’ai du travail.

Mécontent, persuadé qu’on lui cachait quelque chose, le journaliste se retira en jurant que sa direction appellerait le préfet le lende­main aux premières heures. Maritti haussa à nouveau les épaules et fut pris de bâillements. Il demanda un café, mit trois sucres, et but lentement, à petites gorgées. Puis il se leva et attrapa son parka.

– Je fais un tour là-bas. Leclerc, appela-t-il, tu viens avec moi.

L’adjoint de Maritti rejoignit le commis­saire et les deux hommes descendirent par un petit escalier pour déboucher à deux pas de la voiture de service. Leclerc s’installa au volant. « Je mets le gyrophare ? » Maritti déclara que ce n’était pas la peine.

– Tu es au courant ? questionna Maritti.
– Oui. C’est une embrouille, ce truc. C’est impossible.

Le reste du parcours se fit en silence. De dix ans le cadet de Maritti, Leclerc paraissait cependant plus âgé. Sans doute parce qu’il n’avait plus qu’une maigre couronne de che­veux autour du crâne. Il aurait aimé rentrer chez lui, ce soir. Sa femme l’attendait, Félicie également, leur petite fille de trois ans. Mais Leclerc avait choisi ce métier par vocation, conscient des contraintes qu’il imposait. Quand on tombe sur un patron comme Ma­ritti, ce n’est pas drôle tous les jours, bien sûr, mais c’est fou ce que l’on apprend.

Maritti, c’était quelqu’un dont on affirmait que dans le travail il ne riait jamais. Pourtant on se bousculait pour rejoindre son équipe. Exigeant, parfois cassant, le cerveau en perpé­tuelle ébullition, il passait son temps à lancer de nouvelles pistes. Un CdC, prétendait Le­clerc. « CdC », pour « caractère de cochon ». Mais un vrai patron qui assumait toujours ses responsabilités et couvrait ses hommes en cas de problème.

Comment faisait-il pour comprendre avant les autres ?

– Ce type, prétendait Leclerc, il fonctionne comme un ordinateur. Il passe en revue une multitude de coups pendant que vous perdez votre temps sur une ou deux hypothèses. Fa­talement il finit par trouver une combinaison qui donne des résultats. Après, il ne reste plus qu’à transformer les indices en preuves, et le tour est joué. Un malin, ce Maritti.
– Leclerc, questionna le commissaire, je peux te poser une question ?

Concentré sur la circulation qui devenait de plus en plus dense au fur et à mesure qu’ils approchaient des grands boulevards, Leclerc émit un grognement.

– Tu es croyant, toi ?
– Ce n’est pas une question à poser au bou­lot, Maritti.
– Ça te gêne que je te demande ça ?
– Non ! Enfin… Enfin si… ça me gêne plu­tôt. Pourquoi tu me demandes ça, d’abord ?
– Euh !… Peut-être parce que c’est bientôt Noël ? Bon ! Laisse tomber, maugréa le com­missaire. De toute façon on arrive, tu n’as plus le temps de répondre. Tiens, arrête-moi ici.

Maritti descendit et se rendit auprès des policiers en tenue qui le saluèrent. Puis il demanda à voir la robe du Père Noël et pesta quand on le conduisit vers un fourgon.img_1253

– Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée là où elle est tombée ? hurla-t-il furieux. Et le sable, où est-il, le sable ? Qu’est-ce qu’on en a fait ?

Un jeune agent expliqua timidement qu’il avait cru bon de l’envoyer au laboratoire d’analyse sans perdre de temps.

– Bravo, commenta Maritti. C’est la pre­mière chose intelligente que j’entends depuis qu’on m’a parlé de cette affaire.

Le jeune agent rougit.

Bien qu’il se fît tard, il y avait encore du monde dans la rue où régnait l’atmosphère particulière des veilles de fêtes. Les parents avaient ramené chez eux les enfants les plus jeunes, et le véhicule de la télévision était parti depuis longtemps. Mais de nombreux ba­dauds, insouciants, allaient et venaient, d’un magasin à l’autre, certains chargés de paquets multicolores. Ils ignoraient le drame qui venait de se dérouler.
En compagnie de Leclerc qui avait garé la voiture, le commissaire longea le trottoir, s’arrêtant devant chaque vitrine, se faisant expliquer ce que représentaient les différentes scènes, la raison des couleurs, le fonction­nement des automates. Il ne prenait aucune note, comptant sur sa mémoire pour retenir toutes les indications qu’on lui fournissait.
Maritti voulut savoir où se trouvaient exac­tement le photographe et le Père Noël avant le drame. On lui désigna une vitrine, la dernière, à l’angle d’une étroite ruelle déserte et sombre. Pourquoi avaient-ils choisi cet emplacement ?

– Ça mène où, ce coupe-gorge ? interrogea Maritti.

Personne ne fut en mesure de lui répondre. Sorte de boyau étroit, le passage s’enfonçait entre le grand magasin et l’établissement voi­sin, mais l’obscurité ne permettait pas d’en savoir plus.

– Allez, Leclerc, on rentre. Et demain il fau­dra voir ce passage d’un peu plus près.

° ° °

Geneviève tourna la tête quand Jean-Bap­tiste rentra chez lui.

– Les enfants ont attendu, mais ils tom­baient de sommeil.

Encore dans le vestibule, Maritti haussa les épaules.

– Ça ne te fait rien que les enfants t’aient attendu ? demanda Geneviève avec une pointe d’énervement dans la voix. Ce n’est rien, à tes yeux, des enfants qui attendent leur père parce qu’il leur avait promis de passer la soirée avec eux ? Je ne parle même pas de moi…

Jean-Baptiste s’efforça de sourire. « Dans mon métier, tu le sais très bien, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, ma chérie. »

Geneviève voulut répondre, puis choisit de se taire. Cela ne servait à rien, ces discussions où chacun allait chercher des raisons parfois futiles pour se justifier. Elle se cala dans le canapé, tassa la place à côté d’elle et invita d’un geste Jean-Baptiste à s’asseoir. Maritti s’approcha, prit une cigarette sur la table basse et l’alluma.

– Éteins-la, Jean-Baptiste. Ça aussi tu l’as promis aux enfants.

Décidément, il en avait promis, des choses, le commissaire ! À regret il écrasa la cigarette, s’assit, s’enfonça profondément dans le canapé et croisa ses mains derrière sa nuque.

– Alors, questionna Geneviève, on peut sa­voir de quoi il s’agit, cette fois ?

Jean-Baptiste ferma les yeux et soupira : « Tu veux savoir ? Le Père Noël est mort ce soir. »
– Tu ne peux pas être sérieux cinq minutes ? protesta Geneviève en fronçant les sourcils.
– Je ne blague pas, c’est tout ce qu’il y a de plus véridique.
– Heureusement que les enfants sont cou­chés. Eux qui sont si fiers de toi, ils seraient furieux.
– Alors ils le seront demain. Parce que c’est vrai.

° ° °

Une immense fenêtre ouvrant sur la rue donnait un peu d’allure à la chambre minus­cule qu’occupaient Benjamin et Samuel, au dernier étage d’un immeuble sans style, bâti­ment plat au crépi rongé par endroits. Des tags hautement colorés encadraient la porte d’en­trée en verre sur laquelle l’EDF avait apposé un avis de passage pour les compteurs.

Pour la première fois, Samuel reçut la lai­deur de l’endroit comme un coup dans l’esto­mac. Le blanc sale du vestibule et la porte mé­tallique noire de l’ascenseur, auxquels il n’avait jamais prêté attention jusque-là, lui donnèrent envie de partir, de rentrer. Oui, rentrer, retrou­ver Benjamin, là-bas, au pays…
Mais Samuel savait que sa mission n’était pas achevée. Benjamin avait-il eu le beau rôle, lui qui s’en était allé le premier ?
Samuel appela l’ascenseur, attendit l’ouver­ture de la porte intérieure et s’engagea dans la cabine après avoir laissé monter une jeune femme aux goûts vestimentaires agressifs.

– Où allez-vous ? demanda-t-il.
– Cinq ! répondit la jeune femme du bout des lèvres, sans le regarder. Comme si la proxi­mité de ce type mal vêtu et mal rasé la gênait.

Au cinquième étage elle descendit, sans ré­pondre au « Bonsoir » que lui adressa le pho­tographe de la voix la plus douce possible. Sa­muel quitta lui aussi l’ascenseur qui n’allait pas plus haut. Il fallait prendre l’escalier de service pour gravir les deux derniers étages. Serrant son appareil contre sa poitrine, par habitude, il monta lentement les marches de bois blanc, perdu dans ses pensées. Il savait qu’au bout du couloir il tournerait à gauche, ouvrirait avec la clé qu’il avait la malencontreuse manie de coincer dans la serrure, et entrerait dans la chambre.

Il y entrerait seul.
Pour la première fois.
Sans Benjamin.
Samuel sentit monter en lui les paroles d’un psaume. Cela ne s’était jamais produit depuis le début de leur mission, et voilà que les pa­roles revenaient avec insistance, comme pour l’empêcher de penser à autre chose, comme pour l’envahir tout entier.

« Qu’as-tu, mon âme, à défaillir et à gémir sur moi ?  »

Une fois entré dans la chambre, Samuel posa son appareil de photo sur le lit de Benjamin et regarda l’un des derniers portraits qu’il avait fait, près de la vitrine des traîneaux. Devant ce cliché médiocre d’un Père Noël droit comme un « i », caché derrière sa barbe et son capu­chon rouge, qui donc aurait pu imaginer que ces yeux, fermés à tout jamais, avaient la faculté de voir ce que les autres ne savaient discerner ?
Samuel demeura immobile un instant et regarda la chaise sur laquelle Benjamin ne viendrait plus s’asseoir. La parole du psaume retentit de nouveau à ses oreilles. Alors il aban­donna toute résistance et laissa monter en lui la fatigue de ces années innombrables durant lesquelles, en compagnie de son frère, il avait à sa manière tenté d’annoncer au monde cette nouvelle incroyable : « Aujourd’hui un Sau­veur vous est né ! »

– Mon Dieu, pensa Samuel, comment avons-nous fait pour que le monde s’écarte ainsi de Toi ? Comment avons-nous pu faillir à notre mission ?

Sous la poussée d’une rafale de vent, la fe­nêtre s’ouvrit. Samuel voulut la fermer, mais une voix lui dit de n’en rien faire.

– Laisse, Samuel, laisse.

Étonné par cette voix qui s’adressait à lui pour la première fois, se demandant s’il ne divaguait pas après la disparition de son frère, Samuel s’approcha pour repousser les deux battants.

– Tu vois, Samuel, je te dis de laisser, et toi qui me connais, tu insistes pour clore cette fe­nêtre par laquelle je te parle. Comment, dans ces conditions, t’étonner que les hommes pa­raissent ne pas vous avoir entendus, Benjamin et toi ?

Samuel baissa la tête et dit : « Parle, Sei­gneur, ton serviteur écoute. »

– Le monde est libre, Samuel. Je l’ai voulu ainsi. Aurais-je aimé des esclaves obligés de m’adorer ? Aurais-je aimé des enfants sou­mis ? Non, Samuel. J’aime les hommes pour ce qu’ils sont, même quand ils me quittent, même quand ils sont enfants prodigues. C’est pour cela que je les ai voulus libres. Tu com­prends ?

Un mélange de tristesse et de joie profonde agita Samuel. Aussi vieux fût-il, il aurait aimé, pareil à un enfant, laisser aller ses larmes et pleurer son frère. S’abandonner. Dire : « Mon Dieu », tout simplement. Et se fondre dans ce plus grand que l’homme qui est en l’hom­me.

– Eh bien, fais-le donc, dit la voix.
– Quoi ?
– Mais… ce dont tu as envie, voyons. Dis « Mon Dieu » et laisse-toi aller.
Samuel releva la tête. « Mon Dieu », mur­mura-t-il.
Un souffle léger ouvrit en grand les deux battants de la fenêtre.

° ° °

23 décembre

Maritti avait passé une mauvaise nuit, étonné de constater l’importance que prenait cette fichue histoire de Père Noël. Il devait être trois heures quand il s’était réveillé la première fois. Ensuite il avait vaguement somnolé, es­sayant de faire le vide dans sa tête et sachant que ses efforts resteraient vains, comme cha­que fois qu’une affaire le tracassait.

– Tu veux une tisane ? avait proposé Gene­viève en se retournant, à moitié endormie.
– Non, merci.
– Alors, dors !
– Oui, oui, ne t’occupe pas de moi.

Au petit matin de ce qui aurait dû être une journée de vacances, Maritti se leva et prit une longue douche. Se dirigeant à pas de loup vers la cuisine, il se prépara un café, avala une demi-baguette et laissa un mot : « Je reviens dès que possible, embrasse les enfants. »
Leclerc se trouvait déjà au bureau lorsque Jean-Baptiste y arriva. Il tenait un fax à la main et paraissait surpris.

– Tiens, dit-il en tendant le papier à Maritti, regarde.

Sans prendre le temps de retirer son parka, le commissaire prit le fax et s’assit sur un coin de table. Le laboratoire disait avoir analysé la terre et le sable : on n’y avait rien décelé d’anor­mal. La seule chose que le laboratoire pouvait signaler, c’était la présence de quelques traces de colorant rouge dont il n’avait pas encore été possible de déterminer la nature, mais on y travaillait. En outre, il y avait beaucoup de poussière.

– De la poussière ! C’est marrant, non ? De la poussière dans le costume du père Noël ?
– Arrête, avec ton histoire de poussière ! grommela le commissaire. Dis-moi plutôt si on a des nouvelles du photographe qui tra­vaillait avec le disparu.
– Ah ! fit Leclerc, tu as dit « disparu ».
– Eh bien, oui, que veux-tu que je dise ?
– L’accidenté, par exemple. On a des traces, non ?
– De quoi veux-tu parler ?
– De la terre.

Maritti haussa les épaules. Comme la veille il invita Leclerc à le suivre, et tous deux parti­rent pour le magasin.

 

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La foule des grands jours se pressait sur les boulevards, filtrée à l’entrée des boutiques par des vigiles pas très regardants. Bien qu’il fût tôt, des clients avaient terminé leurs emplettes et se dirigeaient vers le métro, les bras chargés de paquets.

– Tu as fait tes cadeaux, toi ? demanda Le­clerc.
– Moi, en fait, c’est Geneviève qui s’en charge.
– Oui, mais pour elle, tu as pris quoi ?
– Si je lui offrais un mari pour trois jours de suite, je crois que ça serait le plus beau des cadeaux que je pourrais lui faire.
– Eh bien, qu’est-ce que tu attends ?
– D’avoir retrouvé le Père Noël.

Leclerc éclata de rire.

– Ne ris pas trop fort, conseilla Maritti. On est dans la même enquête, je te signale.

Dès qu’ils se firent annoncer auprès de Montalet, le directeur du magasin vint à leur rencontre et les fit entrer dans son bureau. Il leur dé­clara que pour lui tout était terminé. Il avait fait nettoyer le trottoir, enlever toute trace de l’incident, et il ne demandait qu’une chose : qu’on laissât à présent son personnel travailler et les clients faire leurs achats.

– C’était assez pénible comme ça, hier, con­clut-il.
– Le Père Noël, c’était un de vos employés ? interrogea Maritti.
– Bien sûr que non, voyons ! Nous n’avons pas de Père Noël à l’organigramme. Ça aurait l’air de quoi ?
– Vous êtes sûr ?
– Commissaire, enfin !

Montalet proposa du café à ses visiteurs puis convoqua le chef du personnel.

– Oui, bonjour, Martin, bonjour. Dites-moi… oui, merci, on ne voit plus rien, c’est parfait. Bon. J’ai une question à vous poser. Dites-moi, ce fameux Père Noël d’hier, ce n’était pas quelqu’un de chez nous, bien sûr ?

Montalet resta un instant immobile, les lèvres légèrement pincées. Il semblait agacé. Le chef du personnel, lui, paraissait mal à l’aise.

– Enfin Martin, ce n’est tout de même pas quelqu’un que vous aviez engagé ? Vous ne le connaissiez pas, ce type, enfin je veux dire ce Père Noël ?

– Eh bien, c’est-à-dire…
– C’est-à-dire quoi ? fit Montalet qui com­mençait à perdre patience.
Voyant la tension qui montait entre les deux hommes, le commissaire se leva et s’adressa directement à Martin.
– C’est important, Monsieur. Il faut que vous nous disiez ce que vous savez. Je vais vous apprendre quelque chose, moi. Il n’y avait personne dans le costume qui est tombé sur le trottoir.
– Personne ? C’est impossible ! On m’a dit qu’il était tombé de la coupole… Ça serait vrai, alors, cette histoire de sable et de pous­sière que l’on raconte ?

Maritti hocha la tête et demanda calme­ment : « Alors, vous le connaissiez ? »

Oui, Martin le connaissait. Depuis plu­sieurs années, ils venaient toujours le trouver au milieu de l’automne, oui, tous les deux, le photographe et le Père Noël, pour faire des photos d’enfants… « Je n’ai jamais eu le courage de leur dire non… ils avaient l’air si misérables… »

– Martin ! intervint Montalet, on ne met pas des misérables devant nos vitrines, voyons !
– Mais personne ne remarquait leur état, se justifia Martin. Si je n’en avais rien dit, person­ne n’aurait rien su. Ils demandaient seulement la permission de faire des photos d’enfants à l’occasion de Noël. Il n’y avait d’ailleurs que le photographe qui parlait. L’autre paraissait si vieux, si usé, on aurait dit une momie.
– Une momie ? intervint le commissaire. Pourquoi une momie ?
– On aurait dit qu’il était vieux comme le monde. Il avait toujours des lunettes de soleil. Ils m’ont fait pitié dès la première fois que je les ai vus. Ça fait quatre ou cinq ans qu’ils viennent. Chaque fois, ils me donnent quel­ques photos d’enfants dans les bras du Père Noël quand ils ont terminé leur saison… pour autant que l’on puisse appeler ça une saison. Là, si rien ne s’était passé, ils seraient partis demain soir. Ils faisaient toujours ça : ils res­taient jusqu’au soir de Noël. Avant de partir, ils venaient tous les deux dans mon bureau et me donnaient quelques photos. Oh ! rien de formidable. Comme je vous disais, des enfants dans les bras du Père Noël. Ça avait l’air de leur faire plaisir de me les donner. Alors je les remerciais, et une fois qu’ils avaient quitté mon bureau je mettais les photos dans une boîte et je n’y pensais plus. Jusqu’à l’année suivante.

Maritti demanda si le chef du personnel avait gardé les clichés. Martin répondit qu’il ne se rappelait pas les avoir jetés.

– On peut les voir ? demanda le commis­saire.

Le chef du personnel regagna son bureau en compagnie de Maritti et de Leclerc, lais­sant Montalet à peine rassuré, qui poussait des petits « Qu’est-ce que c’est que cette histoire, encore… » presque inaudibles.

Martin retrouva assez vite la boîte dont il avait parlé, l’ouvrit et en fit tomber le contenu sur une table, à côté d’un fax. Des dizaines de portraits d’enfants dans les bras d’un vieil homme habillé en rouge. Rien de passionnant. Les photos se ressemblaient toutes.

– C’est curieux, toutes ces photos, déclara cependant Leclerc. Vous ne trouvez pas ?

Maritti se pencha et les regarda de plus près. Il ne trouvait rien de remarquable à cette collection de portraits qui avaient un vague air d’autrefois.

– Je ne sais pas quoi, mais il y a quelque chose de curieux, maintint Leclerc.

Les trois hommes examinèrent attentive­ment les clichés. Le chef du personnel et le commissaire ne trouvaient rien d’anormal à cette série de photos plutôt banales. Des photos d’enfants dans les bras d’un homme au visage masqué par une barbe blanche et un capuchon rouge.

– Tu as la berlue, Leclerc, marmonna Ma­ritti qui détaillait un tirage un peu plus grand que les autres et s’efforçait de distinguer, der­rière la fausse barbe qui l’abritait, les traits de l’homme qui jouait le Père Noël. La réflexion de Martin lui revenait à l’esprit. Il devait avoir une drôle de tête, cet individu que Martin avait comparé à une momie.

Ce qui le surprenait, c’est que les enfants n’avaient pas peur. Au contraire, ils souriaient tous alors qu’un type qui ressemble à une mo­mie, même bien masqué par une barbe pos­tiche, ça aurait dû les effrayer. Le problème, dans cette affaire, c’était l’absence de corps. Autrement, le cas aurait été vite classé.

– Vous pouvez convoquer le photographe ? demanda Maritti au chef du personnel.

Martin répondit tout d’abord qu’il n’avait pas ses coordonnées, puis il se rappela que les deux hommes avaient laissé une vague carte avec leurs noms. S’il ne l’avait pas jetée, elle devait se trouver avec les innombrables pros­pectus, annonces, lettres et autres propositions qu’il conservait au cas où…

Il fouilla longuement avant de trouver ce qu’il cherchait. Maritti lui arracha la carte des mains. « Samuel et Benjamin ». Et au-des­sous : « Noël » en lettres dorées.

– C’est curieux comme spécialité, Noël, observa Leclerc. Qu’est-ce que ça peut bien signifier, à votre avis, demanda-t-il au chef du personnel.

Levant les yeux en signe d’ignorance, le chef du personnel avoua qu’il n’avait jamais prêté grande attention à la carte puisque les deux hommes revenaient spontanément cha­que année vers la fin novembre. Il avait bien essayé de faire appel à Samuel, une fois où le photographe maison était indisponible, mais il n’avait pas réussi à le joindre et il s’était adressé à quelqu’un d’autre, les photographes étant légion.Copyright 2012 JMT

Décidément cette affaire ne se présentait pas bien. Maritti ne voyait pas par quel bout la prendre, tandis que Leclerc s’obstinait à trou­ver quelque chose de curieux dans ces photos, sans parvenir à préciser quoi.

Pour se résumer, il y avait un type habillé en père Noël qui aurait demandé à un techni­cien de l’amener jusqu’à la coupole, un autre, d’après quelques témoins, qui aurait glissé le long de la coupole en question… mais per­sonne ne savait où il était passé, celui-ci. Enfin, pour clôturer le tout, un vêtement rouge de père Noël qui était tombé depuis la fameuse coupole, avec à l’intérieur non pas un individu mais de la terre. Ou du sable. Ça ne faisait pas très sérieux. Et l’on ignorait comment joindre la seule personne qui aurait sans doute pu faire le lien entre toutes ces données.

En quittant le magasin, Maritti ordonna à Leclerc de retrouver coûte que coûte le photo­graphe.

° ° °

– J’ai bien peur qu’on ne passe pas des fê­tes de Noël comme les autres années, déclara Jean-Baptiste Maritti quand il revint chez lui.
Sortant un dossier de sa serviette, il le ten­dit à sa femme.
– Tiens, regarde ça. Qu’est-ce que tu en dis ?

Geneviève ouvrit la chemise à sangle que venait de lui donner son mari. Des séries de photos tombèrent sur la moquette. Geneviève se pencha pour les examiner.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle. Les photos de Noël d’une école maternelle ? Pour­quoi me donnes-tu ça ?

Devant le silence de Jean-Baptiste, Gene­viève se mit à genoux et entreprit de regarder les clichés de plus près, les détaillant un à un. Comme son mari ne disait toujours rien, elle se releva à demi et plaça les photos les unes contre les autres.

– C’est curieux, déclara-t-elle au bout d’un moment.
– Toi aussi ? Tu es comme Leclerc, alors.
– Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il a, Leclerc ?
– Il trouve que les photos sont bizarres, mais il ne sait pas pourquoi. Qu’est-ce que tu leur trouves, toi ?

Geneviève se pencha de nouveau. Des pho­tos d’enfants dans les bras d’un père Noël, ça n’avait, à première vue, rien d’extraordinaire. Il s’en dégageait pourtant une impression étrange, plutôt agréable, mais que Geneviève ne parvenait pas à définir.

– Prises individuellement, elles sont tout à fait anodines. Mais vues comme ça, à côté les unes des autres, c’est très étrange… Il y a quel­que chose de surréaliste à voir tous ces visages d’enfants regarder dans la même direction. On dirait presque qu’on a copié les photos et que l’on a fait un montage pour changer unique­ment le visage de l’enfant.
– Tu peux répéter ? demanda Jean-Baptiste.
– Eh bien, c’est tout simple, tu le vois com­me moi. Elles se ressemblent toutes. On dirait que seul le visage de l’enfant change d’un cli­ché à l’autre. Viens… penche-toi !

Accroupi à côté de sa femme, Jean-Baptiste regarda attentivement les photos. En effet el­les étaient toutes identiques, à l’exception du visage qui n’était jamais le même. Le visage de l’enfant, bien sûr, parce que celui du père Noël disparaissait derrière la barbe et le capuchon et on ne le voyait pas.

– Oh ! s’exclama Geneviève qui venait de se relever. Regarde !

Jean-Baptiste, que gagnait une certaine ex­citation, se redressa à son tour et s’approcha de sa femme. Il ne remarquait rien de particulier mais Geneviève avait souvent démontré dans le passé qu’elle sentait des choses que lui-même ne voyait pas. Cette fameuse intuition féminine qui amusait follement Geneviève, d’autant qu’elle avait parfois aidé Jean-Bap­tiste dans certaines enquêtes particulièrement délicates.

– Tu veux mon poste ? avait coutume de dire Jean-Baptiste, affichant plus d’énervement que d’humour.

Or ce soir, aux pieds de Geneviève, ainsi rassemblées, les photos formaient une sorte de portrait d’ensemble. Le commissaire ne voyait rien, pourtant les clichés mis à côté les uns des autres dessinaient un grand visage de nourrisson qui souriait et penchait la tête sur la droite, comme chacun des petits portraits qui le composaient.

– Il se passe quelque chose, Jean-Baptiste. Ce n’est pas normal.

C’est ce moment-là que choisirent les en­fants pour arriver en courant. Marie et Emma­nuel poussèrent de grands cris et sautèrent au cou de leur père qu’ils n’avaient pas entendu rentrer, marchant sur les photos et défaisant le portrait involontairement assemblé par leur mère.
Jean-Baptiste se mit en colère, faisant retomber d’un seul coup l’excès d’affection de ses enfants. Geneviève, comme toujours, calma le jeu, affirmant que ce n’était rien.
Marie et Emmanuel voulurent savoir à quoi servaient les photos.

– C’est un jeu, affirma Geneviève. Il faut faire une grande photo avec toutes les petites.

Emmanuel déclara que c’était un jeu idiot et qu’il espérait bien qu’on ne lui donnerait pas un cadeau aussi stupide pour Noël. Ma­rie regarda sa mère en levant les yeux au ciel pour montrer combien ça pouvait être bête, un garçon. Puis elle entreprit de rassembler les portraits et demanda à Geneviève s’ils étaient comme ça avant leur arrivée. Sa mère ne sut que dire, mais un élément supplémentaire vint la surprendre.

Quelle que soit la manière dont on assem­blait les photos, elles formaient toujours le même portrait, celui d’un enfant nouveau-né. Elle était seule à s’en rendre compte. Jean-Bap­tiste ne voyait toujours rien, et ses enfants pas davantage.

Au bout d’un moment cependant Marie poussa un cri. « Ouais, ça y est ! J’ai réussi ! » Son frère déclara qu’elle était timbrée, qu’il n’y avait pas plus de portrait de bébé que de soldat de plomb, et il prit son père à témoin. Le com­missaire, lui, continuait de ne rien voir. Mais au cours de sa carrière il avait découvert que la vérité se cachait parfois derrière des éléments troublants. Dans ce métier où les preuves étaient nécessaires, il fallait de temps en temps accepter des éléments incohérents – du moins en apparence – pour commencer à trouver une piste. Et cela, il l’avait compris au contact de Geneviève.

A suivre.

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© Jean-Michel Touche

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