PASSAGE D’EPHRATA – Conte de Noël (épisode 1)


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Paris, le 22 décembre

Pour une fois, la foire avait plutôt bien commencé.

La foire ! C’est le mot qu’utilisait Montalet, le directeur du magasin, pour parler de Noël.

La foire ! Il faut dire que cela y ressemblait. Des kilomètres de fils électriques et de guir­landes, des boules lumineuses par milliers, de la couleur, du bruit, du monde partout. Sans oublier les badges à préparer, les décorations à mettre en place en une nuit, les lèvres des hôtesses à repeindre afin de plaquer un sourire en demi-lune sur leur bouche que soulignait un rouge éclatant.

Et tout ça, rien que pour le public. Il devait en avoir plein les yeux, le public, et plein les oreilles ! Il fallait lui offrir quelque chose de féerique, un spectacle bien rodé, destiné à lui donner envie de sortir, tel un pistolero, sa carte bancaire ou son chéquier.

Chaque détail comptait. Notamment les escalators que l’équipe de sécurité vérifiait trois fois par semaine. Il ne manquerait plus qu’une panne en plein boum ! Ça serait la panique, re­doutait Montalet qui, derrière un air arrogant, cachait une peur bleue de l’imprévu.

– Je vois ça d’ici, se disait-il. L’engorgement entre les étages, des paquets partout, des gens qui se bousculent, et un gosse qui se coince un doigt quelque part. Alors là !… là !…

Il n’osait imaginer la suite.

Et les vitrines ! Ah ! Là se manifestait l’orgueil de Montalet. Depuis qu’il avait pris ses fonctions, il consacrait un budget considérable à l’amé­nagement des vitrines et dépensait sans comp­ter pour celles de Noël, emporté malgré lui dans une compétition avec les autres grands magasins de la capitale.

Cette année – cette année encore ! – il avait choisi le rouge comme couleur dominante. Ce n’était pas original. Chaque fois, et cela devenait un jeu pour eux, les décorateurs lui proposaient des tas de couleurs. Et lui, il demandait : « Et le rouge, qu’est-ce que vous pensez du rouge ? » Les autres avaient beau réagir, affirmer que le rouge était une couleur démodée, qu’on l’avait assez vue, qu’il fallait changer, il se trouvait toujours quelqu’un pour dire, un peu mielleux : « Ah ! ça c’est une idée ! C’est pas mal, le rouge. »

– Vous voyez, s’écriait alors Montalet, je ne suis pas le seul.

Et le rouge, une fois de plus, devenait la couleur maîtresse de la décoration.

Donc, la foire battait son plein. Avec tou­jours plus de lumière, plus de musique, plus d’annonces pour accrocher les touristes, flatter les enfants en leur balançant du merveilleux plein les yeux, accrocher les grands-mères et les convaincre que ce cadeau, oui, celui-ci, un peu plus cher que l’autre, fera beaucoup plus plaisir…

Chaque année à pareille époque, Montalet devenait philosophe. Il aurait volontiers fait tout un cours sur Noël, expliquant les bienfaits de cette fête dont il avait totalement oublié les origines, mais dont l’utilité économique ne faisait aucun doute.

– Noël, ne pouvait-il s’empêcher de répéter, c’est l’euphorie dans les familles, la fête des enfants, le moment où l’on oublie tout ! Vous n’êtes pas d’accord, Sandrine ?

Habituée aux propos de Montalet, son assistante levait les yeux au ciel et faisait une moue qui signifiait tout et son contraire.

Il restait encore trois jours avant Noël et Montalet se félicitait des premiers résultats que venait de lui présenter le directeur commercial. Cette année, Noël serait un bon cru. Des ven­tes sans précédent ! Il laissa longuement errer son regard vers les illuminations du boulevard sur lequel donnait la baie vitrée de son bureau, et crut apercevoir une forme rouge flotter un moment dans les airs avant de disparaître.
Montalet pensa qu’il s’agissait d’un sac em­porté par le vent, et se remit au travail.

Il était déjà tard lorsque le timbre discret de son téléphone se mit à sonner.

– Oui, Sandrine ?
– Un policier désire vous parler, Monsieur.
– Un policier ? Qu’est-ce qui se passe ? Il y a un problème de sécurité ?
– Un accident, si j’ai bien compris, répondit la secrétaire.
– Vous croyez que…
– Il insiste, soupira Sandrine.
– Bon ! Qu’il entre ! maugréa Montalet.

° ° °

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Devant les vitrines, la foule aurait dû se disperser depuis longtemps. Pourtant les gens se pressaient sur le trottoir et continuaient de commenter l’événement qu’ils n’avaient d’ailleurs pas réellement vu.
– C’est moi qui l’ai repéré le premier, disait un grand type barbu à un journaliste.
– Pouvez-vous me dire ce que vous avez vu exactement ? questionna le journaliste armé d’un micro qu’il tendait vers le barbu.
– Eh bien… il est tombé. C’est pas plus compliqué que ça.
– Mais qui est tombé ?
– Eh bien, le type, parbleu ! Celui qui est là… enfin, qui était là. Je crois que les pom­piers l’ont emporté. En tout cas, je ne le vois plus.
– Mais il est tombé d’où ?
– D’où ? De la coupole, là-haut, voyons ! D’où voulez-vous qu’il tombe ! Il avait beau être habillé en Père Noël, il ne pouvait pas ar­river tout droit du ciel, non ? Même que ça fait un drôle d’effet à voir, j’vous dis pas ! Mais… ça va passer quand ?
– Quoi donc ? demanda le journaliste.
– Votre émission, tiens ! Je veux me voir, moi. Pour une fois que… Alors, c’est à quelle heure ?
Surpris de cette réaction, le journaliste ré­pondit que le sujet viendrait certainement au JT de 20 heures.
– Remarquez, si vous le loupez ce soir, il y a des chances que vous le revoyiez demain. Un Père Noël qui se tue trois jours avant Noël, ça devrait faire de l’audience, ce truc. Coup de chance, on est les seuls. Un vrai scoop. Au fait, c’est quoi, votre nom ?
– Pourquoi voulez-vous mon nom ? de­manda le barbu.
– Pour le mettre sous l’image, quand vous apparaîtrez à l’écran.
Silence du barbu.
– Ça vous ennuie ? interrogea le journaliste.
– Ben…
– Bon, je vais m’arranger autrement.

Le barbu tourna le dos et se dirigea vers le métro sans avoir indiqué son identité. « Quand je vais dire au bureau, demain, que je suis passé à la télé, la tête ! La tête qu’ils vont faire ! Ils vont crever de jalousie. »

En regardant s’éloigner l’interviewé, le jour­naliste se dit qu’ils étaient tous les mêmes, prêts à tout casser mais incapables de s’assumer. Ce n’était pourtant pas la mer à boire, de donner son nom ! Il se retourna, à la recherche d’un témoin d’occasion qui se prêterait au jeu.

– Madame, Madame, oui, vous. Vous vou­lez passer à la télé ?
Inconsciemment, la mère de famille serra son enfant contre elle.
– Tenez, mettez-le là, devant la vitrine, oui, comme ça. C’est parfait. Oh, ça va faire un bon plan, vous verrez.
– Qu’est-ce qu’il faut faire ? demanda la jeu­ne femme intimidée par les hommes de la télé qui l’entouraient à présent avec leurs caméras, leurs fils et leurs micros.
– C’est très facile. Vous allez voir. Je vais vous demander ce que vous avez vu, et vous répondrez que vous avez vu l’homme tomber, et que c’était épouvantable.
– Mais je n’ai rien vu du tout, je viens d’ar­river, protesta la jeune femme.
– Oui, mais les téléspectateurs, eux, ils ne le savent pas que vous venez juste d’arriver. Alors vous répondez seulement ce que je viens de vous dire, et tout le monde sera content. Vous placez le petit, oui, comme ça, vous avez compris. Il sera ravissant. C’est vrai qu’il est mignon, ce garçon. C’est une fille ? Ah, je me disais aussi… Bon. Elle s’appelle comment, la petite ? Vous serez contente de la voir à l’écran, ce soir. Bon. On peut y aller ?

Pendant que le journaliste s’efforçait de mettre en scène une séquence présentable pour le 20 heures, l’un des caméramans n’avait pas cessé de filmer. Il s’était avancé le plus près possible du lieu du drame, passant alternati­vement du crâne d’un jeune pompier, à une barbe de Père Noël, incongrue, qui se trouvait là, sur le trottoir, juste à côté de la robe rouge de l’accidenté.
– Eh bien, dites donc ! fit-il tout en manœuvrant sa caméra, ça l’a complètement anéanti, le type. Il n’en reste rien !
Le pompier se retourna. C’était un sergent pourtant habitué à côtoyer l’incroyable, mais il semblait abasourdi. Le caméraman fit un zoom sur les yeux du sauveteur dont le regard semblait perdu dans le vide. Visiblement, il se passait quelque chose de curieux. On aurait dit que le pompier regardait l’au-delà.
– Il n’y a personne, murmura le jeune ser­gent.
– Comment ça, personne ?
– Il n’y a pas de victime.
– Comment ça, il n’y a pas de victime ? On nous a fait venir pour rien, alors ?
– Ça, je n’en sais rien. Regardez, vous ver­rez, il n’y a personne dans ce costume de Père Noël.
Irrité, le caméraman déclara que c’était une plaisanterie, qu’un type qui tombe du toit d’un grand magasin, ça laisse forcément des traces. Et même des traces pas forcément agréables à filmer. Puis il conclut : « Mais c’est mon boulot, et je vais le faire. »
– Eh bien, faites-le, puisque vous êtes plus malin que tout le monde, lui répondit le pom­pier qui s’écarta pour le laisser approcher.

Pour la première fois le caméraman cessa de filmer et se pencha vers le costume de Père Noël. Il regarda et resta bouche bée. Il n’y avait effectivement aucune trace de corps dans ce vêtement. Comme si la robe était tombée toute seule. Il souleva sa caméra et voulut re­prendre la séquence, mais une lumière rouge s’alluma sur le côté de l’appareil et tout le sys­tème se bloqua.
Ni les jurons de l’homme, ni les coups qu’il donna sur la caméra ne la firent repartir. Il jura de plus belle, criant que ces appareils tom­baient toujours en panne quand on en avait besoin, qu’il tenait un sujet formidable, un truc en or. Pensez, un Père Noël qui tombe et qui se volatilise, c’est à vendre dans le monde entier ! Et il fallait justement que cette foutue bourrique de mécanique se mette en rideau. Quelle…

Il ne put achever sa phrase. Avec un poli­cier et un médecin du Samu qui venaient de le rejoindre, le pompier entrouvrit le costume rouge et retint un cri.
Dans le vêtement se trouvait un mélange de sable, de terre et de poussière. L’équivalent d’une ou deux poignées. Rien d’autre.
– C’est tout ce qu’il en reste… murmura le pompier.
– Vous êtes fou ! s’écria le médecin du Samu.
– Et alors, vous voyez autre chose, vous ?

°°°

Montalet se leva et serra la main du poli­cier que venait d’introduire Sandrine. Il ferma la porte, désigna un fauteuil à son visiteur et s’assit lui-même derrière son bureau.
– Pouvez-vous me redire ce que vous venez de m’annoncer, je vous prie ? Lentement, pour que je sois certain de bien comprendre.
Après s’être raclé la gorge, le policier en uniforme, un jeune qui semblait embarrassé, regarda le directeur du magasin droit dans les yeux et lui dit :
– Je comprends que ça puisse paraître ini­maginable, mais c’est la vérité. Un homme habillé en Père Noël vient de tomber de la coupole de votre magasin. Quand on s’est penché sur la victime, comment dire… il n’y avait personne dans le vêtement.
Montalet se tourna à demi et contempla rêveusement l’écran de son ordinateur.
– Excusez-moi, fit-il au bout d’un moment, mais vous vous rendez compte de ce que vous me dites ?
De plus en plus gêné, intimidé par cet homme à l’apparence glaciale qui devait le prendre pour un fou, le policier se sentit rougir et s’efforça de ne pas bafouiller.
– Je comprends que ça vous étonne, Mon­sieur. D’ailleurs, on ne sait pas bien nous non plus ce qui a pu se passer, mais c’est bien la vé­rité. C’est le sergent des pompiers qui s’en est rendu compte le premier, et ensuite le médecin du Samu. J’étais avec eux moi aussi et je n’en croyais pas mes yeux.
– Vous avez vu quoi, exactement ?
– Le costume était vide, Monsieur.
– Et alors ?
– Alors, il faudrait que quelqu’un du maga­sin vienne signer la déposition.
L’énervement se lisait sur le visage de Mon­talet qui s’efforçait de conserver son calme.
– Monsieur l’agent, je sais qu’en cette pé­riode tout le monde est fatigué. C’est la fin de l’année et nous avons tous besoin de repos. Ce n’est pourtant pas une raison pour me raconter que ce Père Noël était un extra-terrestre qui s’est évaporé en touchant terre !
L’agent réfléchit, espérant vivement l’ar­rivée d’un gradé qui le remplacerait et le déchargerait de cette démarche. L’apparente énormité de son propos ne lui échappait pas, et cependant il ne pouvait dire que ce qu’il avait constaté lui-même : un peu de sable. Un peu de sable, de terre et de poussière. Il n’avait rien vu d’autre dans le costume rouge.

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– Enfin, soyons sérieux ! s’emporta Monta­let. Si vous n’avez trouvé que du sable, c’est que quelqu’un a jeté depuis la terrasse un cos­tume avec du sable à l’intérieur.
– C’est fréquent, ça ? demanda le policier. Montalet ne répondit pas tout de suite. Ef­fectivement il ne voyait pas très bien pourquoi quelqu’un (et qui, d’ailleurs ?) aurait jeté un costume avec du sable, depuis la terrasse qui donne sur le boulevard. De plus, l’accès aux terrasses était fermé à cette époque de l’année.
– Écoutez, non, ce n’est pas fréquent. D’accord. Mais ce n’est pas fréquent non plus qu’un Père Noël tombe de la terrasse et qu’il se volatilise avant d’arriver à terre ! Voilà mon avis !
– Oui, fit le policier. Oui, je vois. Alors pour vous ça serait une plaisanterie ?
– C’est ça.
– Je pense que c’est tout de même plus compliqué, Monsieur. Il y aurait eu tentative de suicide.
Le directeur ne put s’empêcher de donner un violent coup du plat de la main sur son bureau.
– Une tentative de suicide ! C’est le bou­quet ! Mais de qui, s’il vous plaît ?
– Eh bien, pour le moment, on ne sait pas, puisqu’on n’a trouvé que du sable.
Montalet se leva et ouvrit la porte de son bureau.
– Sandrine, appela-t-il, apportez-nous du café, voulez-vous.
L’air navré il regarda son assistante et ajou­ta : « Nous ne sommes pas prêts d’aller nous coucher ! »

°°°

Tout avait commencé vers la fin de l’après-midi.

Comme à l’accoutumée, la foule se pressait pour regarder les vitrines animées des ma­gasins, passant d’une fable à l’autre puisque cette année-là Monsieur de la Fontaine était à l’honneur. Les enfants occupaient les petits promenoirs surélevés mis en place à leur in­tention, et admiraient ici un corbeau plus vrai que nature, envoûté par le charme d’un renard rusé, là une cigale qui suppliait en vain une fourmi enfermée dans son égoïsme, ailleurs une grenouille qui enfournait dans sa bouche un soufflet gigantesque qu’elle avait du mal à actionner pour se faire grossir, tout en jetant de temps à autre un regard envieux sur un bœuf monumental.
Tandis que les haut-parleurs distillaient des 23 chants devenus sirupeux à force de passer en boucle comme des ritournelles, un Père Noël au visage entièrement masqué par une énorme barbe blanche, portait des enfants dans ses bras pour leur montrer la vitrine devant laquelle il se tenait, puis se tournait légèrement vers un photographe qui prenait des photos instanta­nées et les tendait aux parents en précisant le prix du cliché.

C’est le Père Noël qui, le premier, eut un pressentiment.
– Samuel, tu le vois ? demanda-t-il au pho­tographe en levant la tête.
– Qu’est-ce que tu veux que je voie ?
– Regarde. Il doit y avoir quelqu’un sur la coupole du magasin, non ?
– Comment peux-tu me dire ça, toi ?
Le Père Noël se gratta l’arrière du crâne à travers sa capuche en tissu épais et déposa l’enfant qu’il tenait dans ses bras, avant de répondre de manière évasive : « Ce n’est pas si difficile. »
La tête levée à son tour, le photographe s’efforça d’apercevoir quelque chose mais il ne distingua rien. La lumière violente dont une multitude de spots inondait la rue, entourait par contraste la coupole d’une obscurité quasi totale. Quand il se tourna de nouveau vers le Père Noël, celui-ci avait disparu. « Benjamin, Benjamin ? »
– C’est votre collègue que vous cherchez ? Il vient d’aller en courant dans le magasin. Même qu’il aurait pu attendre que vous ayez pris la photo du gamin avec lui. C’est quand même son travail, non ?
– Oh ! vous savez, son travail…

Abandonnant son interlocutrice à ses re­grets, le photographe courut à son tour vers le magasin pour tenter de retrouver Benjamin. Dans sa précipitation, il bouscula involontai­rement une femme qui poussa un cri et laissa tomber ses paquets.
– Je cherche le Père Noël, lança-t-il pour s’excuser.
– Le Père Noël ? La femme qui allait le trai­ter de goujat, se retint, éclata brusquement de rire et prit une vendeuse à témoin :
– Je vous jure, on voit de ces gens, mainte­nant… Ce n’est pas croyable ! Oh ! Il cherche le Père Noël ! Non, mais je vous jure !… Les gens sont dérangés, Madame, dérangés. Et je pèse mes mots.
Toujours prise de fou rire la dame ramassa ses paquets et s’en alla vers les escaliers rou­lants, tout en répétant à voix basse : « Le Père Noël ! Non, ça alors ! Je vous jure ! »
Les mains en avant, le Père Noël s’était frayé un passage au jugé. Quand il avait demandé le chemin de la coupole, un technicien du maga­sin lui avait indiqué du bras une direction.
– Ça vous ennuie de me guider, il y a tant de monde.
– Bien sûr, avait rétorqué le technicien. Alors comme ça, avait-il poursuivi, vous allez leur faire une petite démonstration façon Père Noël ? Une descente en traîneau depuis l’inté­rieur de la coupole ? Tous les ans ils inventent des trucs nouveaux, ici. C’est vraiment bien ! C’est sûr, aujourd’hui, pour attirer la clientèle, faut pas rester manchot. Pas vrai ?
Il s’était mis à rire et, dame, avait-il ajouté, ça fait du bien de rire parce que dans cette vie d’aujourd’hui on n’en a pas tous les jours l’oc­casion.
– Vous pensez qu’il est indispensable de rire pour être heureux ?
– Peut-être pas. Mais celui qui ne rit pas, croyez-moi, il ne doit pas être bien heureux.
Les deux hommes venaient d’arriver devant une porte blindée. « D’ici, indiqua le tech­nicien, en allant tout droit vous arriverez au pied de la coupole. Après… je ne sais pas ce que vous allez faire. Ça doit être une surprise, parce qu’on ne m’avait pas tenu au courant. Allez, je vous quitte, je file plus bas pour voir comment vous allez atterrir… »
Il s’interrompit, le Père Noël était déjà parti.

Incapable de retrouver son partenaire, le photographe revint sur le trottoir, près de la vitrine devant laquelle il opérait. Là, au milieu de la foule, il braqua les yeux vers la coupole pour tenter de voir quelque chose. Bientôt tout le monde l’imita et leva la tête sans savoir très exactement ce dont il s’agissait.
– Excusez-moi, fit une jeune mère de fa­mille, ça reprend quand les photos avec le Père Noël ?
– Quand le Père Noël reviendra, Madame, répondit le photographe. Là, il s’est absenté.
C’est à ce moment précis que se produisit l’événement…

Tout alla très vite.
Depuis la rue, les gens qui entouraient le photographe parvinrent à distinguer le corps de l’homme qui glissait le long de la coupole. Un corps qui hurlait sa peur. Une forme rouge le soutenait, qui ralentissait sa chute et tâchait de se cramponner aux structures métalliques de la coupole.
Pour le soulagement de tous, l’homme réussit à attraper une sorte de main courante, au niveau de la terrasse, et parvint à se réta­blir.
Sur le trottoir, tout le monde applaudit, ignorant le Père Noël qui, pour sauver la vie de ce désespéré, venait de sacrifier la sienne. Dans un effort ultime pour guider l’homme vers la rampe, il s’était déséquilibré et n’avait rien trouvé à quoi se retenir.
– Benjamin ! Non ! hurla le photographe.
– Samuel !..
Ce fut le dernier mot du Père Noël.

Curieusement, le choc du corps sur le trot­toir ne fit presque pas de bruit. En le voyant tomber, les gens s’étaient écartés en criant, dans une indescriptible bousculade. Seul le photographe était resté, incrédule et soudain très las. Il s’était agenouillé près du costume rouge, les yeux fermés.

Ainsi le voyage touchait à sa fin. Il fallait bien que cela arrivât, mais à force de voir les jours succéder aux jours, Samuel avait fini par croire qu’ils étaient devenus éternels.

°°°

– Ça va, Monsieur ? demanda une voix tandis qu’une main se posait sur son épaule.
Samuel se retourna. Le jeune pompier qui l’avait interrogé paraissait inquiet. C’est vrai qu’il était tout blanc, Samuel, presque trans­parent.
– Vous ne devriez pas rester là, Monsieur. Laissez-nous faire, c’est notre métier.
Trois hommes s’approchèrent à leur tour et voulurent repousser le photographe. Samuel se contenta de dire à voix basse : « C’est mon frère. »

A suivre….

© Jean-Michel Touche

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7

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