Maraude du 13 janvier 2016


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Maraude à la fraîche, ce soir.

La température retrouve ses habitudes hivernales et le froid s’est installé lorsque nous partons, Aude au volant de sa voiture, Judith chargée de ce qu’elle a préparé pour le dîner de nos amis sans-abri, Thibaut venu découvrir ce que sont les maraudes, et Jean-Marie.

Maraude fraîche peut-être, mais « maraude aux chaussures » ! En effet, un chausseur-cordonnier de la rue du Faubourg St-Honoré m’a remis, la semaine dernière, trois paires de chaussures quasiment neuves (tailles 41, 42/43 et 43/44), pour nos sans-abri, après que je lui aie demandé au culot s’il n’avait pas « des ratés de fabrication ou des chaussures invendables. » Nom du magasin : « Le Bottier de Saint Germain », 201 rue du Faubourg Saint-Honoré (8ème). Qu’il soit chaudement remercié !

 

° ° °

Mais revenons à notre tournée.

Personne sous l’arcade de l’immeuble à l’angle de l’avenue Paul Doumer et de la rue Scheffer. Paulo, que nous avions vu mercredi dernier, a déserté la place (à moins qu’il n’ait décidé d’arriver plus tard, mais cela serait contraire à ses habitudes.)

Poursuivant notre itinéraire, Aude passe place d’Iéna : personne sur les bouches de chaleur devant le musée Guimet. Nous allons donc au Palais de Tokyo où, sous le péristyle, nos amis polonais peuvent s’abriter du vent et de la pluie.

Emile, assis sur un fauteuil de bureau un peu déglingué, discute avec Polleck à moitié emmitouflé dans son sac de couchage. Allongé devant la grande vitre voisine, Adam s’est comme envolé dans ses rêves.

Emile parle sans arrêt, pas toujours compréhensible car, désirant s’exprimer trop vite, il bégaie un peu. Quant à Martin, parti se restaurer aux Invalides (Restau du Cœur ?), il revient quelques minutes plus tard, en pleine forme. La soupe d’Aude et les petits plats spécialement préparés par Judith font des heureux. Il est vrai que ce soir le contenu des sacs est plutôt abondant… et appétissant. Quant aux chaussures, une première paire trouve preneur en la personne d’Emile, ravi de cette aubaine.

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° ° °

Quittant le Palais de Tokyo, nous prenons la direction de l’avenue Victor Hugo. Premier arrêt devant LCL. Surprise : Georges est parti depuis quatre jours. Sans doute a-t-il trouvé une solution car, la semaine précédente, il n’avait pas encore assez d’argent pour payer le bus pour la Roumanie. Franck n’est pas encore arrivé. Seuls Florian et Lionel occupent les lieux. Calme et souriant, Florian se redresse et commence à converser tout en acceptant le contenu des sacs, mais toujours avec modération. La plus grande paire de chaussures le met en joie, il se l’approprie immédiatement : le 43/44 lui convient parfaitement.

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De l’autre côté, Lionel, récemment revenu en France, sourit lui aussi comme à son habitude. Mais un sourire plus timide qui semble masquer quelque chose. Lorsque nous lui demandons des nouvelles de ses enfants, son visage s’allonge et se raidit.

Tout en sortant d’un portefeuille DSC_0028
deux petites photos de son petit garçon et sa petite fille, il nous fait comprendre qu’il a très récemment perdu sa mère et que ses enfants, qui lui étaient très attachés, ne cessent de pleurer en pensant à elle.

– Vous leur téléphonez souvent ? lui demandons-nous.

De la tête Lionel fait signe que non.

– Pourquoi ?

– Pas d’argent pour acheter une carte de téléphone, parvient-il à expliquer.

Sa tristesse fait mal au cœur. Comment peut-il y avoir de telles différences entre les hommes, certains bénéficiant de tout, d’autres ne disposant de rien ? Nous lui donnons un peu d’argent pour lui permettre d’acheter cette carte grâce à laquelle il pourra parler avec ses enfants. Son visage change une fois encore. Ses yeux se remplissent de larmes qu’il s’efforce de retenir et dans son émotion il se confond en remerciements, prends nos mains et les serre avec affection. Nous ne sommes pourtant pas les sauveurs du monde !

C’est gênant de se faire remercier de cette manière, pour si peu. Ces deux ou trois minutes que nous venons de vivre font penser à une fenêtre qui s’ouvrirait pour nous faire pénétrer au cœur d’un homme. Il n’y a plus de sans-abri d’un côté et de gens du 16ème de l’autre, seulement une sorte d’arc en ciel entre des êtres humains. Cela se vit mais ne s’explique pas…

 

° ° °

 

Etape suivante : Philippe devant Zara Home. Au passage, nous constatons que les vitres de la cabine Autolib sont presque totalement détruites.

Jamais Philippe n’a parlé avec une voix aussi brouillée. Le comprendre relève du défi à l’audition. Pourtant nos relations de longue date nous aident à interpréter ce qu’il nous annonce.

– J’ai un cancer. Du coup, c’est du rouge, du rouge, du rouge.

Il ne donne cependant pas l’impression d’avoir bu. A Thibaut il précise que, en plus de ses années de prison d’autrefois, il lui en reste une grosse cinquantaine à faire. Voilà sa vie telle qu’il la voit.
Pourtant Philippe aime rire et nous ne nous en privons pas, les maraudes devant être un moment de joie et non de tristesse. Inévitablement lorsque nous tentons de partir il octroie aux dames un élégant baisemain.

– Les dames ont de la chance, Philippe.

Aussitôt Thibaut et moi avons droit à un baisemain quasiment royal. Comme ça, pas de jaloux !

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° ° °

Quelques photos avec Aude et Judith avant de reprendre le cours de la maraude pour nous approcher de David. Mais comme la semaine précédente David dort profondément, arrosant le quartier d’un ronflement d’une sonorité exceptionnelle qui pourrait rivaliser avec les percussionnistes de Strasbourg. Inutile de le réveiller, d’autant que nous commençons à avoir froid.

Après avoir déposé à côté de lui œufs durs et petits fromages, nous traversons pour rendre visite à Vali et Sanders devant Pietaterre, en l’absence de Maria et Paul retournés voir leurs enfants en Roumanie pour les fêtes. Vali ne paraît pas bien gai. Il passe ses journées seul dans le quartier, à faire la manche et à revenir le soir devant Pietaterre. Heureusement pour lui, Sanders vient lui rendre visite en début de soirée. Sanders qui garde un souvenir formidable du dîner du 17 décembre à la mairie du 16ème et qui est ravi de la photo qui lui est remise, où il se voit en grande conversation avec sa voisine.

° ° °

 

Le temps passe, le froid perdure, nous nous en allons pour un dernier arrêt avenue Kléber. Peu de monde au village roumain de Cap Gémini : seulement Maria la grand-mère avec de l’autre côté Nick et son épouse. Maria s’est entourée la tête d’écharpes noires pour se protéger du froid. On pourrait croire qu’elle porte le voile mais ce n’est pas le cas.

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Nick essaie la paire de chaussures qui reste. Elle lui va à merveille et il lui attribue tous les compliments qu’il connaît en français.

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Nous distribuons presque tout ce qu’il reste dans les sacs avant de les quitter.

C’est la fin de la maraude, il n’est pas très tard mais il ne fait vraiment plus très chaud et Aude nous conduit sur le chemin du retour.

 

° ° °

 

Cette soirée a été à la fois un moment de rigolade (comment qualifier autrement notre conversation avec Philippe ?) et d’émotion avec la réaction de Lionel. C’est le mystère de ces maraudes dont il est impossible de revenir indifférent.

Merci à Aude, Judith et Thibaut pour leur implication pleine de sensibilité.

Copyright 2012 JMT

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Photos ©Thierry L. et Jean-Michel Touche
Texte © Jean-Michel Touche

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Remarque :  les noms des maraudeurs ont été modifiés.

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2 Réponses

  1. Je ne savais pas Jean Michel que tu continuais les maraudes; j’admire votre courage et votre persévérance mais je sens bien que votre cœur y trouve son compte !
    Merci pour eux
    Nadine

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