Un conte pour l’Epiphanie (épisode 2 et fin)


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Un conte de Bernard Messana (épisode 2)

Cliquer sur épisode 1 pour retrouver le début du conte

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C’est Caïus, dit  « la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant 

 

Les voilà à nouveau assis. «  Je crois en ta bonne foi, Joseph », dit Septimus. «  Mais tu connais la règle. Nos supplétifs ont le droit de prélever, sur les voyageurs argentés, la dîme qui convient. Alors Anouar va choisir. » Et Anouar a déjà choisi. «  Joseph sait bien les règles qui régissent les rapports du Juif et du Palestinien. Le premier fait du commerce et gagne de l’argent, le second lui assure une protection armée, et prélève le coût de son service. Je laisserai donc à Joseph l’encens et la myrrhe qu’il saura monnayer en Egypte, et sur le prix desquels je récupérerai mon dû à son retour. Dans l’immédiat, je prendrai l’or, mais pas tout, la moitié seulement. Je ne saurais en effet me montrer moins généreux que ces mages paillards que j’ai parfaitement reconnus, – ce sont Melchior, Balthazar et Gaspard-, et qui sont en fait mes lointains cousins. Voilà, Joseph, ce sera là mon cadeau à ton petit Jésus ». Et Anouar divise en deux le tas d’or. Joseph prend sa part, remercie une fois, deux fois, trois… «  C’est bien comme cela, Joseph. Va ton chemin. »

 

Joseph, Marie, Jésus et l’âne sont partis depuis longtemps, et la journée touche à sa fin. « Une patrouille amie arrive du Nord ! » prévient un guetteur, « et il y a un Romain avec elle ».       « Comment le vois-tu ? ». «  Il ne sait pas monter à chameau ! » s’esclaffe le guetteur. Septimus a le temps de revêtir sa tunique de cérémonie. Anouar et une vingtaine de guerriers en armes s’alignent derrière lui. La petite troupe a fait baraquer ses chameaux et son chef, un Romain replet qui frotte ses reins endoloris s’avance à pas comptés. Septimus le reconnaît. C’est Caïus, dit «  la voix de son Maître », officier d’état-major arrogant, courtisan comme il y en a tant dans l’ombre des Grands, qui doit servir comme conseiller technique d’Hérode, à Jérusalem. Ils se saluent cérémonieusement, comme c’est la règle, et Septimus, suivi d’Anouar, entraîne Caïus vers son tapis de réception sur lequel attendent coupes d’eau fraîche et de lait de chamelle, dattes sèches, lanières de gazelle séchées.

 

 

Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser

 

« Quelle nouvelle pressante m’apportes-tu si tard, Caïus ? ». « Des évènements graves, Septimus, ont conduit Hérode à des décisions terribles que je suis chargé de te transmettre. Voilà : des agitateurs font courir le bruit de la naissance récente d’un Messie, en qui les Juifs voient leur roi, rival inévitable d’Hérode et de ses descendants. Les astrologues ne démentent pas, et s’appuient pour cela sur l’apparition de phénomènes célestes étranges que tu as peut-être observés. Alors, n’ayant pas réussi à localiser l’enfant et à s’en emparer, et pour sauvegarder la paix future du royaume, Hérode a décidé de faire exécuter tous les nouveau-nés. Le Messie sera certainement parmi eux. Tout cela est en cours autour de Jérusalem, Bethléem, Béthanie, mais au cas où certains auraient échappé à la liquidation et s’enfuiraient vers l’Egypte, tu es chargé de les intercepter et de les immoler. »

 

Septimus reste un instant muet. Puis, la voix déformée par la colère, il articule : «  Moi, Romain, j’amène ici ma paix et ma civilisation et Hérode, ce roitelet barbare, m’ordonnerait de massacrer des innocents ! Tu dérailles, Caïus ! ».

« Je comprends ton sentiment, Septimus, mais Hérode a notre confiance et notre soutien. Et puis tu es soldat, et sommé d’obéir. Les quelques gouttes de sang que tu risques de faire couler nous épargneront demain guerres et massacres ô combien plus sanglants. De toute façon, j’ai, en ce qui me concerne, fait mon travail. Tu n’es qu’un bras armé d’un glaive, Septimus, et n’es pas chargé de penser. Les bras pensants, nous savons les trancher. Salut ! Au fait, pour l’information d’Hérode, ni toi ni Anouar n’avez vu passer de fugitifs avec des nouveau-nés ? ».

« Non », dit Septimus. « Rien à signaler » renchérit Anouar, et Septimus le remercie du regard.

Caïus est parti et le silence s’est installé. «  Si tu as des regrets, Septimus, et si désobéir te coûte plus que de tuer l’enfant, je peux facilement rattraper Joseph, Marie et Jésus avant qu’ils ne soient en Egypte… » murmure Anouar. « En as-tu envie, Anouar ? », répond Septimus. «  Pas le moins du monde, sourit Anouar. Le Juif est mon cousin, et c’est aussi mon coffre-fort. Pourquoi le détruirais-je ? Nous sommes faits pour vivre ensemble. »

 

La nuit est maintenant tombée. Une hyène ricane dans le lointain, une autre lui répond, et le désert se fait ricanement.

 

 

©Bernard Messana
que je remercie pour ce conte de l’Epiphanie.
(et, de vous à moi, merci à Anouar et Spetimus !…)

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