Un conte pour l’Epiphanie


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Un conte de Bernard Messana (épisode 1)

 

 

Finis les rêves d’avancement et de promotion, peut-être, mais bienvenue à toi, Liberté ! 

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Le centurion Septimus jure. Assis sur sa peau de mouton, tunique retroussée, jambes croisées, il essaie d’extraire l’épine qui s’est fichée dans la corne pourtant épaisse de son pied droit. Le piquant a traversé la semelle de sa sandale avant de se ficher profondément dans sa chair. Et Septimus jure contre la déplorable qualité des sandales que ce maudit Commissariat, peuplé de technocrates replets et rapaces, soi-disant défenseur du bien-être du légionnaire, lui fournit désormais. «  Tout se dégrade », maugrée-t-il, «  l’habillement, l’armement, la solde ! Pendant que ces gros lards prétentieux de la Rome d’en Haut festoient, nous les obscurs qui défendons la Cité contre les Barbares, nous sommes oubliés, négligés, méprisés. Que l’on prenne garde à la colère des Légions ! »

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En prononçant ces derniers mots, un sourire un peu narquois déride le visage du soldat. Les Légions, voilà longtemps qu’il les a quittées, volontairement. Fatigué des marches et contremarches, ordres et contre-ordres, combats douteux à arrière-goût amer, lassé d’obéir aveuglément sans comprendre, par habitude, à des roitelets arrogants, ou par amitié, quelques rares fois, à des chefs respectés, et enfin navré de voir ses conquêtes tomber aux mains de proconsuls véreux, il a demandé à servir dans les territoires du Sud, au désert. On le lui a aussitôt accordé. Pensez donc ! C’était là l’affectation par tous redoutée et honnie, faite de solitude au milieu de supplétifs à la fidélité relative, d’austérité de vie, avec la certitude, loin de Rome, d’être oublié. «  Finis les rêves d’avancement et de promotion, peut-être », murmure-t-il, « mais bienvenue à toi, Liberté ! »

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Le bambin les fixe en souriant paisiblement, et son regard, d’un bleu saphir, a quelque chose de fascinant

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Et libre, il l’est ! Autour de lui rien, sinon le désert du Sinaï, où, seul Romain en exercice, il règne sur des nomades insaisissables et fuyants, vagabonde de pâturage en pâturage pour contrôler des campements fugitifs, apprend avec passion à lire et interpréter les traces, et se perd toutes les nuits dans la contemplation d’un ciel où tournent des étoiles désormais familières. Enfin pas toutes…Car il y a parfois des apparitions étranges. Tiens, par exemple, il y a peu de temps, une grosse étoile dorée et chevelue a semblé virevolter au Nord, puis s’immobiliser soudain pendant un temps, descendre sur l’horizon comme si elle souhaitait indiquer quelque chose, puis remonter au firmament, s’enflammer et mourir dans une gerbe de pétales rouge sang. «  Funeste présage ! », avait murmuré Anouar, son adjoint palestinien, sans préciser pourquoi, mais Septimus avait ressenti lui aussi une sorte d’angoisse confuse.

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Un brouhaha, des cris, des rires tirent Septimus de ses réflexions. Un Anouar hilare vient vers lui. Il précède un groupe de supplétifs gesticulant autour d’un homme à pied. Celui-ci remorque un âne lourdement chargé d’on ne sait quoi. Anouar s’accroupit devant Septimus et entame la longue litanie des salutations traditionnelles auxquelles le centurion se prête paisiblement. Montrer une impatience particulière serait manquer à la dignité. Enfin vient le moment de la question : « Quelles nouvelles, Anouar ? », et la réponse joyeuse, «  On a attrapé un Juif ! ». Septimus rit : «  Le passage de Juifs de Palestine en Egypte est chose courante, Anouar. Qu’a donc ce Juif de si particulier ? ». «  Regarde Septimus…» et, ménageant ses effets, Anouar ouvre lentement un sac, en extrait trois objets soigneusement enveloppés qu’il découvre et aligne devant le centurion : deux coffrets de bois finement travaillés et incrustés de pierres fines, et une bourse rebondie. Il ouvre le premier coffret et un puissant parfum d’encens s’exhale des grains sombres et résineux qu’il contient. Il ouvre le deuxième coffret et l’entêtante fragrance de la myrrhe vient se mêler à l’odeur de l’encens. Il renverse la bourse, et une pluie de pièces d’or ruisselle sur la peau de mouton qui sert de siège au centurion. Septimus siffle entre ses dents : «  Joli magot ! Tu as capturé un banquier ? ». « Non Septimus, et c’est ce qui ne va pas. L’homme qui transporte cela a tout l’air d’un pauvre. »

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Poussé par les soldats, l’homme est venu à son tour s’accroupir devant Septimus. La gandourah qui l’enveloppe est bien celle d’un pauvre. Mais l’allure est fière et le regard droit. Septimus et Anouar alternent les questions auxquelles l’homme, qui dit s’appeler Joseph, répond sans crainte, posément. Il vient de la région de Bethléem où sa femme, Marie, vient de mettre au monde leur premier enfant, Jésus. Ils se rendent maintenant en Egypte, au-delà des sources de Moïse, où l’attend un chantier de construction. Il est en effet charpentier. « Montre tes mains »  demande Septimus. Les mains de Joseph sont calleuses, marquées de cicatrices. «  Ce ne sont pas les mains d’un voleur », pense-t-il. Alors cet or, cet encens, cette myrrhe ? Embarrassé un instant, mais souriant, Joseph explique que c’est là un cadeau de trois généreux personnages qui passaient par Bethléem après la naissance de Jésus, et que l’aspect du nouveau-né avait manifestement émerveillé. Pourquoi donc ? Émulation dans la générosité pour ces trois personnages fastueux et richissimes, mages connus répandant alentour remèdes et prédictions ? Peut-être aussi, avoue Joseph, une surexcitation d’après banquet, – nos mages étaient quelque peu éméchés-, jointe à la présence dans le ciel d’une impressionnante étoile à crinière. «  Tout était merveille pour nos mages ce soir-là, et la beauté de mon fils Jésus m’a valu tous ces présents » conclut Joseph.

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« Montre-moi ton fils » demande Septimus en se levant. Joseph le précède vers le petit groupe resté à l’ombre d’un épineux. L’âne, une bête superbe au poitrail imposant a été déchargé des bagages légers qu’il portait sur sa croupe, et des outres à eau qui pendaient sur ses flancs. Son pelage est clair, marqué sur l’échine d’une grande croix sombre. «  Cicatrice de blessure ? », demande Septimus. «  Non, marques naturelles inusitées », répond Anouar qui est allé examiner l’animal. La femme est assise un peu à l’écart. Enveloppée dans un voile sombre, on ne voit d’elle que ses yeux. «  Marie, montre-nous Jésus », demande Joseph. Marie écarte le voile, découvrant son visage à l’ovale parfait, et le nouveau-né blotti sur ses genoux. «  Superbe ! » s’exclament ensemble Septimus et Anouar. Le bambin ne dort pas. Il les fixe en souriant paisiblement, et son regard, d’un bleu saphir, a quelque chose de fascinant. Septimus regarde les yeux noirs de Marie, l’œil de jais de Joseph, et s’étonne… «  Le grand-père de Marie avait le même regard que notre Jésus », dit Joseph. « Ouais, ouais… » grommelle Septimus en retournant vers sa peau de mouton.

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… à suivre avec l’épisode 2

Texte ©Bernard Messana

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