La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 8 et fin)


Noël

Lettrine p301hétis Khan n’avait pas menti. Ils se trouvaient tous là, agenouillés et silencieux, dans la cathédrale illuminée par des milliers de cierges. Il y avait le roi avec à son côté Brunehilde comme l’exigeait le protocole, les seigneurs, les bourgeois et tous les autres, les petits, les sans visage, les sans nom, tous ceux qui nourrissaient la ville de leur sueur et de leur peine, tous unis dans l’espoir de Noël et tournés vers la crèche.

Non loin de l’autel il y avait aussi Wenceslaz et Ferdinand-Georges, que Thétis Khan avait installés dans les places d’honneur, et sur les bas-côtés ceux des roches jetées avec à leur tête Andréï et Arlane dont Antarès tenait la main, Lin, Clet, Liane et Estella.

Toupetit, lui, se tenait juste devant l’autel, encore ébouriffé, sa pauvre cape de laine déchirée par endroits, mais beau, beau comme un ange, le regard clair comme l’eau d’une fontaine, un indéfinissable sourire posé sur ses lèvres charnues.

 

L’arrivée d’Algide fut une effroyable surprise et son cri, véritable coup de tonnerre, roula comme l’eau d’une rivière en crue par dessus la tête des fidèles : “Le roi, je veux le roi!”

 

L’évêque se leva, coiffa sa mitre et prit sa crosse. Puis, regardant Algide dans les yeux, d’égal à égal, il dit de sa voix douce et chantante: “Il n’y a qu’un roi ici.”

– Qu’on me l’amène, ordonna le chef des Algamènes, je le veux à mes pieds.

– Viens, je vais te conduire à lui.

Algide, surpris, baissa la tête pour voir qui lui parlait ainsi, et son regard croisa celui de Toupetit.

– Le roi est un enfant nouveau-né, il est trop jeune pour aller à toi.

Algide accueillit cette phrase par un énorme rire, un rire gigantesque, monstrueux, qui fit un bruit d’enfer, un véritable grondement de tonnerre qui s’éleva jusqu’au sommet de la cathédrale et se mit à rebondir de voûte en voûte. La garde rapprochée du chef des Algamènes unit son rire à celui d’Algide, si bien que le vacarme devint assourdissant.

Il se produisit alors un phénomène étrange. L’écho des rires diminua subitement d’intensité, se fit mélodieux et, pour le plus grand étonnement des habitants de la ville, devint graduellement le chant d’une chorale. Un son plus doux s’éleva peu à peu du chœur, un son à la fois suave, rauque et velouté qui bientôt enveloppa ce qui restait du rire d’Algide et de ses hommes.

 

Violoniste

Wenceslaz laissa longtemps l’archer caresser les cordes de son violon sur lesquelles, chevaux en liberté, couraient les doigts de sa main gauche. Le visage penché, les yeux clos, il racontait les étoiles, les dunes à perte de vue, les océans toujours en mouvement, l’immensité d’un ciel si profond que l’on pouvait s’y perdre rien qu’à l’écouter. Et doucement, comme heureux de s’y fondre, le rire d’Algide et de ses hommes finit par disparaître.

 

– Viens, Algide.

Le chef de guerre sentit une main prendre la sienne et le conduire près de la crèche, devant un enfant à peine né qui ouvrit les yeux et lui sourit.

– Mon Dieu, fit Algide malgré lui.

Il se souvint à nouveau de la prophétie de Thétis Khan. Mais cela n’avait plus d’importance car il était tombé à genoux devant le nouveau-né et murmurait à nouveau « Mon Dieu ! »

Derrière lui, les soldats qui l’avaient suivi dans la cathédrale l’imitèrent, si bien que tout le monde se trouva bientôt à genoux.

Enfin presque. Parce que trois personnes se tenaient encore debout.

Ferdinand-Georges

Ferdinand-Georges tout d’abord, le vieil ivrogne. Les mains croisées derrière le dos, il ne savait quelle attitude prendre. Apaisé pour la première fois depuis bien des années, il regardait l’enfant dans sa mangeoire et s’efforçait de masquer son haleine avinée.

Brunehilde ensuite, le visage transformé, plein d’une vie retrouvée et d’un éclat lumineux. Elle avait posé la main sur l’épaule de son royal époux et celui-ci fixait avec stupeur le regard de la reine. « Vous revoilà enfin, Ma Dame ? » lui souffla-t-il émerveillé de retrouver la jeune reine qu’il avait tant aimée dans le passé. “Vous revoilà enfin, Sire ?” murmura Brunehilde à son tour.

Restait Toupetit qui tenait toujours dans la sienne la main d’Algide. Son âme avait franchi les bornes de l’horizon et se trouvait à présent dans des lieux que les yeux ne peuvent pas voir, dans des montagnes où les cascades de l’univers, lorsqu’elles bondissent de rocher en rocher, font naître une musique si belle et si profonde que les oreilles humaines ne peuvent pas l’entendre.

Dans la cathédrale1

Thétis Khan jugea que sa mission était achevée. Il vint se poser sur le sommet de la crèche et son corps immobile forma comme une étoile. Comme une étoile qui aurait parcouru un immense périple dans le ciel afin de rassembler devant un enfant des personnages qui n’avaient aucune raison de s’y rencontrer.

Tout le monde s’était immobilisé. Seul le violon de Wenceslaz continuait de répandre dans la cathédrale l’écho de la musique étrange des cascades de l’univers qui faisait naître dans les yeux d’Antarès, l’aveugle, mais aussi dans les yeux de Lin et de Clet, de Liane et d’Estella, de Brunehilde et du roi, ceux de Ferdinand-Georges et même ceux d’Algide, des larmes d’émotion et de joie.

 

°       °
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Voilà, ici s’achève ce conte…

Logo   .

Si d’aventure un jour, en quelque église, sous une voûte, dans la statuaire d’un portail, voire sur un tableau, vous rencontrez le visage d’un enfant bouclé qui vous sourit, sachez que c’est Toupetit qui vous regarde. N’hésitez pas, souriez-lui à votre tour et, qui que vous soyez, laissez-vous prendre par sa main.

 

Vous pouvez retrouver les épisodes précédents
en cliquant sur :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

Texte © Jean-Michel Touche
Illustrations
© Jean-Christophe Moreau

Merci à Jean-Christophe Moreau qui a si joliment illustré ce conte !

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2 Réponses

  1. Merci pour ce beau conte qui est bien arrivé pour les fêtes de Noël avec ces hauts et ces bas et qui termine avec un grand douceur que les enfants et pas seulement les petits……ont bien appréciés. Encore
    un grand merci et tout mes vœux de santé et de bonheur pour le
    nouvel an.

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