La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 7)


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     Pendant que la cité se préparait à célébrer Noël, Algide et son armée, profitant du brouillard qui rendait vaine toute surveillance, vinrent prendre position autour d’Amarkand. C’était une marée qui recouvrait la plaine et s’étendait d’un bout à l’autre de l’horizon. Archers, cavaliers et lanciers, ils entouraient le royaume, foulant les longues herbes, silencieux autant qu’il est possible quand des soldats par milliers viennent porter la guerre.

Algide et son armée (2)

Guidés par les Bordes minuscules qui connaissaient la plaine dans ses moindres recoins, les guerriers avaient marché à pas lents et réguliers sous un ciel tant chargé de nuages que le jour paraissait presque aussi sombre que la nuit. Ils avaient évité les marais, contourné les sables mouvants et les rochers sauvages où vivaient, croyait-on savoir, les derniers grands fauves de la terre. Les chefs avaient annoncé que le sac de la ville serait le fruit de leurs peines, et les hommes voyaient déjà tomber sous leurs mains les richesses dont leurs pères et les pères de leurs pères leur avaient dit que la ville était pleine.

A présent que les remparts approchaient, les Houadaïs prenaient le relais, eux qui avaient souvent pénétré de nuit au sein de la cité, escaladant les murailles avec l’agilité des chats, se moulant aux remparts, se confondant avec les ombres. Avec les petits Bordes, c’est eux qui ouvriraient les brèches dans les remparts et guideraient jusqu’au palais Algide et son escorte rapprochée.

Car le chef des Asiates voulait obliger le roi en personne à lui remettre les clés de la ville.

Encore un jour ou deux et l’armée atteindrait les roches jetées.

°   °
°

Thétis Khan savait que le temps était proche. D’un vol rapide il se rendit en premier lieu dans les prisons du roi pour en libérer Wenceslaz.

– Prépare-toi, mon ami, accorde ton violon et tiens-toi prêt car le jour va venir où de nouveau il te faudra jouer.

– Quand ? demanda Wenceslaz.

– Pour l’instant je l’ignore.

 

Quittant Wenceslaz, l’oiseau prit le chemin des roches jetées. Devinant le premier sa présence, Antarès alerta son frère et tous deux sortirent de la maison.

– Revenez, dit leur père, il fait trop froid dehors, vous allez vous geler.

Mais les enfants n’entendirent pas. Insensibles au vent qui balayait les abords de la maison et chantait sa triste chanson d’hiver, ils se tenaient debout, près de la bergerie, et cherchaient Thétis Khan.

Toupetit reconnut le chant de l’oiseau et leva la tête. Thétis Khan volait en cercles concentriques, comme à son habitude lorsqu’il était pressé.

– Je viens te chercher, annonça-t-il à l’enfant. Le moment est venu d’accomplir ta mission.

– Que devrai-je faire ?

– Tu dois empêcher les armées de la plaine de saccager la ville et de massacrer ses habitants.

– Moi ? s’écria l’enfant interloqué. Comment pourrais-je faire une chose pareille ?

Thétis Khan émit un petit bruit que l’on aurait pu prendre pour un rire. Il fit un battement d’ailes et regarda Toupetit.

– Sait-on jamais quelle mission un jour sera la nôtre ? En acceptant la tienne déjà tu la remplis. Va maintenant au-devant de ton destin. Cours, le temps presse. Quant à toi, Antarès, préviens ton père et ta mère. Qu’ils alertent les habitants des roches jetées. Fuyez tous devant les armées de la plaine sans rien emporter qui risquerait de ralentir votre course, et réfugiez-vous dans la cité.

 

Pendant qu’Antarès retournait chez lui aussi vite que le lui permettait son regard incertain, Toupetit se dirigea en courant vers la ville, empruntant le chemin que lui avait fait tracer Thétis Khan à l’époque de leurs rendez-vous quotidiens. Il s’enfonça rapidement dans la forêt où depuis longtemps l’attendait Hougoul, le loup, avec d’autant plus d’impatience que l’hiver était rude et que le grand Hougoul avait dans sa tanière une louve et trois louveteaux à présent qui souffraient grande faim.

Aussi quand il vit l’enfant, Hougoul pensa « Enfin! Tu en as mis du temps! » et il se tapit derrière le tronc d’un arbre mort, prêt à bondir dans cette série de sauts qu’il avait depuis si longtemps préparée.

– Hougouuul!

Notre loup se tapit davantage, surpris, affolé de s’entendre appeler par son nom. Plus surpris encore lorsqu’il s’entendit répondre “Je suis là.”

– Hougoul, n’entreprends rien contre cet enfant. Il est chargé d’une mission que rien ne doit entraver.

– Ma mission à moi, fit le loup, est de nourrir Lara, ma louve, et nos trois louveteaux.

– Tu le feras, Hougoul, foi de Thétis Khan. Mais il est une autre mission qu’il te faut accomplir. Accompagne Toupetit jusqu’à la ville. Et si d’aventure quelque obstacle vient lui barrer la route, aide-le à le contourner. Ensuite seulement tu pourras revenir.

 

° ° °

 

Haletant, épuisé, Toupetit atteignit la cité après une longue course qu’il avait faite sans prendre le moindre instant de repos, sans crier lorsque des branches mortes avaient éraflé son visage ou lorsqu’un hibou avait un instant tourné autour de sa tête. Tout entier concentré sur la mission que venait de lui confier Thétis Khan, c’est à peine s’il avait vu Hougoul qui bondissait en silence auprès de lui, écartant tout obstacle qui eût risqué d’entraver sa route.

Parvenu au pied des remparts, Toupetit réalisa qu’à moins d’un miracle il ne pourrait aller plus loin, et il perdit courage. Comment franchir ce mur qui n’en finissait pas ? Comment pénétrer dans la ville ? Quelle faille trouver, qui permettrait d’atteindre le roi et de donner l’alerte ?

Impuissant, le loup observait la scène. Même un bond prodigieux ne lui permettrait pas de transporter l’enfant à l’intérieur de la cité. Alors lui vint une idée.

Une idée folle. Une idée à se perdre !

Hougoul vint se placer près de la porte principale et se mit à hurler longuement, plainte sinistre qui glissa le long des remparts, les franchit et se répandit dans la cité endormie, de poste en poste, de garde en garde. Il savait que les soldats ne tarderaient pas à l’entendre et que très vite ils lui donneraient la chasse. Ils ouvriraient la porte des remparts et alors Toupetit pourrait se glisser à l’intérieur de la ville.

– Les soldats te tueront s’ils te trouvent, dit Toupetit quand Hougoul lui eût fait part de son intention.

– C’est ma mission, je dois l’accomplir, répliqua le loup. Tant pis si je cours des risques. Ta mission à toi est bien plus difficile.

° ° °

     Les choses se passèrent comme l’avait imaginé le loup qui, par miracle, échappa aux archers de la ville. Dès qu’il vit Toupetit franchir le grand porche que les officiers de la garde venaient d’entrouvrir, Hougoul s’enfonça dans la forêt, la peau arrachée par endroits là où les flèches l’avaient caressé de trop près, et retourna vers sa tanière aussi vite que le permettait son long corps fatigué.

 L'assaut de la cité2

Le reste alla très vite. Quelques petits Bordes, grimpés au sommet des longues échelles des Houadaïs, escaladèrent le rempart à peu près au moment où Toupetit pénétrait dans la ville. Ils eurent facilement raison des gardes incrédules tirés de leur torpeur par les hurlements du loup.

Rapidement les petits hommes gagnèrent le porche principal et firent sauter la lourde barre de bois qui en assurait la fermeture. De l’autre côté, casqué, l’épée à la main, les yeux si plissés qu’on les eût dit fermés, Algide, à la tête de ses troupes, se préparait à investir la ville.

Le chef des Algamènes piaffait d’impatience, de même que sa monture. Le cheval dansait sur place, expulsant par les naseaux des nuages de buée, se cabrant par moments, faisant claquer sur le sol empierré le fer de ses sabots.

Derrière lui s’étendait une marée humaine faite de guerriers qui attendaient la curée annoncée, et le chef asiate avait du mal à retenir ses hommes.

– Si le roi accepte de me donner les clés de la ville en signe d’allégeance, alors les biens seront à vous mais nous épargnerons les gens de la ville. Par contre s’il refuse, il n’y aura pas de quartier.

Cette dernière phrase avait été accueillie par les bravos des hommes de guerre.

Mais à présent que l’on tenait la ville juste à la pointe de l’épée, Tchévitches, Bordes, Houadaïs et Algamènes n’attendaient plus que piller, passer à sac, violer et tuer les habitants du royaume. Déjà certains s’étaient fait la main sur quelques pauvres hères qui n’avaient pas cru Antarès et s’étaient accrochés à leurs demeures des roches jetées. Et leur pauvreté avait exaspéré les brutes qui les avaient éventrés d’un coup de lance.

Quand enfin le porche fut ouvert et qu’Algide put entrer dans la ville, une clameur énorme jaillit de la poitrine de ses hommes, un bruit de forge, plus bruyant que l’orage, plus terrible que l’ouragan, un bruit comme sans doute il n’y en eut jamais d’autre sur terre. L’épouvantable cri de la guerre, de la violence et de la mort.

 

– Où est le roi ? hurla Algide. Qu’on me l’amène car c’est ma volonté.

Le palais était vide. Et vides les ruelles, et vides les maisons.

– Où sont-ils donc tous ? aboya, furieux, le chef des Algamènes dont le cheval ne cessait de se cabrer.

La clameur se tut, laissant la place à un silence pesant dans lequel s’éleva la voix de Thétis Khan.

– Va dans la cathédrale, Algide. Tu y trouveras le roi, sa cour et les gens du royaume. Ensemble ils célèbrent Noël.

Algide reconnut l’oiseau dans la lumière des torches que portaient les hommes de sa garde, et il se remémora la prophétie : “La main d’un enfant aura raison de toi”.

Toupetit devant la cité1

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Alors sa colère redoubla ! ! !

redoubla ! ! !

redoubla ! ! !…!

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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2 Réponses

  1. On se retrouve « Tout Petit » au coin du feu….écoutant Grand Mère les yeux et les oreilles grandes ouvertes la bouche  » esbaudie »….. Le Rêve 😄😄😄❤️❤️🌻🌻Merci Jean Michel

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