La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 6)


C’est un danger qui se prépare !

Faisant fi du danger, Toupetit avait depuis longtemps pris l’habitude de s’enfoncer dans la forêt un peu plus chaque jour. Antarès fut le premier à deviner que son frère vivait quelque chose d’intense. A travers le voile dans lequel se perdait son regard, il sentit chez Toupetit une émotion qui ne l’habitait pas jusque-là, une sorte d’agitation interne, une passion, un je ne sais quoi qu’Antarès n’aurait pas su décrire mais qui, il en était certain, bousculait entièrement Toupetit.

Lin et Clet trouvaient bien sûr étrange cette absence de leur frère qui, chaque soir, durait un peu plus longtemps que la veille, mais ils ne se doutaient de rien. Quant à Liane et Estella elles auraient pu deviner grâce à leur intuition qui faisait l’admiration de leur père, mais elles avaient bien trop à faire à s’occuper d’elles-mêmes pour avoir le temps de s’occuper des autres.

Arlane, pour sa part, avait toujours considéré Toupetit avec un mélange d’inquiétude et de superstition, un enfant si petit de taille ne pouvant pas être tout à fait normal. Elle l’avait enfanté et à ce titre elle devait le considérer avec autant d’amour que ses frères et sœurs. C’est bien ce qu’elle faisait. Mais un sentiment de culpabilité la poussait à se demander si cet enfant ne leur avait pas été envoyé pour les punir, Andréï et elle, d’avoir bravé par leur amour les interdits de la cité.

Toupetit entre dans la forêt1

Chaque jour, après le frugal dîner familial, Toupetit se pressait de rejoindre Thétis Khan en empruntant le chemin qu’insensiblement l’oiseau lui avait fait tracer entre les arbres. Un soir, Thétis Khan l’informa qu’il allait devoir s’absenter pour surveiller une armée en formation.

– Qu’est-ce que c’est, une armée en formation ? demanda l’enfant.

– C’est un danger qui se prépare.

L’oiseau quitta la branche sur laquelle il se trouvait, fit trois pirouettes et vint se jucher sur l’épaule du jeune garçon.

– Je reviendrai bientôt, poursuivit Thétis Khan, et alors il sera temps soit d’accomplir ensemble une grande mission, soit de parler de ces lieux que les yeux ne peuvent pas voir et que tu aimerais tant connaître.

– Combien de temps seras-tu absent ?

– Tout dépend de ce que je vais trouver là où je me rends, répondit l’oiseau. Sois sans crainte, nous nous reverrons.

Sur ce, après avoir pris son envol et fait plusieurs cercles en signe d’adieu, Thétis Khan quitta la forêt tout en sachant qu’un danger menaçait Toupetit.

°   °
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Immobile sur le promontoire qui dominait la petite rivière, aux aguets, la queue dressée en arc de cercle, la gueule entrouverte laissant passer l’extrémité d’une langue rose entre des dents acérées, Hougoul le loup épiait en effet Toupetit. Lui aussi suivait le chemin qu’avait tracé l’enfant à force de pénétrer dans la forêt pour y rencontrer Thétis Khan. Et il savait qu’un jour ou l’autre il finirait bien par le trouver seul, sans l’oiseau. Alors Hougoul n’aurait qu’à écouter son instinct.

 

Dans la tanière, derrière le promontoire d’où le loup observait le passage de Toupetit, Lara sa louve, le ventre plein du fruit de leurs amours, attendait la chair promise qui viendrait calmer sa longue faim et celle de la portée qui, jour après jour, se faisait plus présente en elle.

 

Hougoul guette Toupetit

 

Hougoul avait soigneusement préparé la course qui lui permettrait en quelques bonds d’atteindre Toupetit, de le saisir puis de retourner à sa tanière. Il s’élancerait d’abord vers le premier rocher, le plus proche du promontoire, rebondirait sur la grosse pierre blanche à moitié couverte de mousse, au milieu du lit de la rivière, prendrait ensuite appui sur le tronc du vieux chêne qui s’était affalé au travers de l’eau, et dans un dernier saut parviendrait aux pieds de l’enfant. Le reste serait l’affaire d’un instant.

 

Algide s’approche de la ville

Passé l’automne, un ruban de brume venait chaque année se poser sur le royaume. Léger, il se formait au loin, quelque part dans la plaine, et s’élevait doucement le soir venu. Il gagnait d’abord les roches jetées, s’y attardait quelque temps puis, soir après soir, s’élevait davantage jusqu’à venir lécher les remparts de la ville. C’était l’époque où les soldats en campagne se serraient les uns contre les autres pour se réchauffer mutuellement mais aussi pour se donner du courage. Parce que ces nuits-là on ne voyait rien mais on entendait des bruits bizarres venus de nulle part et de partout, des bruits de pas, des raclements de gorge, des sortes de frôlements de tissus, des petits sifflements très courts, des cris stridents de chauves-souris. Tous nés de l’imagination des hommes, ce qui leur donnait une présence encore plus inquiétante.

En hiver, la surveillance de la plaine perdait de sa rigueur et de son efficacité. Les soldats traînaient volontiers auprès des grands braseros où chauffait en permanence l’eau du thé, approchant leurs mains pour y puiser un peu de chaleur, un peu de réconfort, puis retournaient à leur poste où, les yeux perdus sur l’obscurité sans limite d’un paysage glacé, ils s’endormaient à force de trop vouloir discerner un bien improbable ennemi. Et leur torpeur se fondait dans le silence où s’enfonçait le royaume tout entier.

Quelques-uns d’entre eux, cette année-là, avaient signalé quelque chose, l’impression d’une présence, comme des mouvements furtifs, là-bas, dans la plaine. Sans pouvoir toutefois préciser ce dont il s’agissait : un bruissement, un jeu d’ombres, une sorte de battement d’ailes feutré qui revenait de temps à autres. A l’état-major on avait ri. Quant au bel officier que l’on avait chargé d’en informer le roi, il s’était vu rabrouer vertement.

– Vous avez bu, Monsieur, lui avait dit Sa Majesté. Sortez je vous prie et cessez de Nous importuner.

Et tandis que le jeune officier, penaud, quittait le palais, le roi s’en était retourné vers Margotte, la jeune maîtresse qui occupait tous ses esprits.

 

Avec la succession des jours, l’hiver renforçait son emprise sur la ville qui se mettait à vivre au ralenti. Seigneurs et bourgeois s’asseyaient auprès de leurs cheminées, dans leurs demeures endormies, occupés à regarder le feu dévorer bûches après bûches pendant que les servantes sortaient le linge soigneusement lavé durant les jours d’été, parfumé par les têtes de lavande qu’elles avaient glissées aux beaux jours entre serviettes, nappes et draps. Puis le froid accentuait ses morsures, le vent prenait de l’assurance et parcourait les ruelles avec un léger sifflement, plaquant sur les fenêtres une buée qui se figeait en fine glace presque instantanément.

C’est dans cette atmosphère de froidure et de brume que la cathédrale préparait Noël. Contrastant avec le silence des rues, l’édifice commençait à s’agiter. Les rares passants qui se pressaient de rentrer chez eux, la nuit tombée, pouvaient voir les vitraux éclairés de l’intérieur et entendre les échos étouffés des vieux Christmas carols que répétaient inlassablement moines et nonnes, clercs et abbés, et qui, le moment venu, plongeraient les plus âgés dans la mélancolie des années d’autrefois.

 

Au palais, comme nous le savons déjà, le roi consacrait l’essentiel de ses journées, et plus encore, à la jeune Margotte, fille cadette d’un Seigneur du royaume dont le père n‘avait pu cacher l’existence aux émissaires de Sa Majesté, et qui découvrait avec ravissement auprès du roi des douceurs auxquelles, durant ses années de pensionnat, les religieuses n’avaient pas cru devoir la préparer.

De son côté, la blonde Brunehilde noyait son chagrin dans les parfums que confectionnaient pour elle les meilleurs nez du royaume, et poursuivait dans son rêve intérieur la recherche d’un monde où le bonheur, enfin, viendrait sourire à tous. L’évêque, requis par le roi, rendait à la reine de fréquentes visites dans le temps de l’Avent.

– Ah, Père évêque, avait-elle coutume de dire en entendant ses pas, l’hiver est revenu puisque je vous revois. Et comme tous les ans vous allez me parler de Noël.

– Oui, Majesté, répondait le saint homme qui s’affligeait de voir la reine prisonnière d’une si amère folie, et s’efforçait de donner à sa voix le timbre de la gaîté.

– Père évêque, Dieu me sortira-t-il enfin du mal qui m’étreint depuis maintenant si longtemps ?

– Dieu vous aime, Majesté.

La reine, à ces mots, laissait une larme couler de ses yeux.

– Il a donc l’amour bien terrible, Père évêque, ce Dieu qui me tient recluse dans un monde hors du monde. Et comme alors il faut plaindre tous ceux qu’Il n’aime pas.

– Mais il n’est pas, Majesté, d’homme ni de femme pour qui Dieu n’ait un indicible amour, répondait l’évêque en adressant à la reine un sourire qui se heurtait au regard éteint de la souveraine.

– Père évêque, dit un jour Brunehilde, le roi mon mari a une nouvelle amie, m’a-t-on appris. Vous savez comme les femmes ont la faiblesse de colporter de telles nouvelles. On me l’a décrite pleine de charme. Certaines, mêmes, ont ajouté que jamais, depuis notre mariage, le roi n’avait paru si gai. Le roi !.. Mon cher époux ! Vraiment la vie est une chose étrange, ne trouvez-vous pas ? Avez-vous à votre tour des nouvelles à me donner de leurs rencontres ?

L’évêque se leva sans rien dire et, s’approchant d’une fenêtre qui donnait sur la plaine, il laissa son regard se perdre dans la brume.

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

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Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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