La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 5)


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Les roches jetées

Lettrine p171 présent courbé par trop d’années d’efforts, envahi certains jours par l’envie folle de tout abandonner et d’aller écouter la musique de l’univers au-delà des étoiles, Andréï enfonçait la charrue dans une terre redevenue hostile comme si elle sentait la fin proche du vieil homme usé par les travaux des champs, comme si elle avait décidé de prendre sa revanche sur la hargne de l’homme à la faire produire.

Profondément enracinées dans le sol, les ronces envahissaient lentement les terres dont Andréï avait eu tant de mal à tirer le nécessaire et parfois, mais si rarement, un peu de superflu. Les rangs de vigne qui faisaient l’orgueil de l’homme dans la force de l’âge, n’offraient au vieillard d’aujourd’hui que de maigres grappes dont les collecteurs d’impôt se riaient tant elles étaient malingres. Le blé, le blé lui-même s’épuisait, année après année, à monter en tiges de plus en plus hautes qui portaient des épis de moins en moins chargés de grains.

Parfois, lorsqu’Arlane et les enfants dormaient dans la maison dont il avait fallu si souvent refaire la toiture après les violents vents d’automne, Andréï se prenait à retracer en silence le cours de sa vie. S’il n’avait pas rencontré Arlane un jour de fête, sans doute aurait-il épousé quelque fille de seigneur – ou pour le moins de bourgeois tenant bonne place dans la hiérarchie de la ville – et serait-il aujourd’hui le chancelier du roi. Le romantisme, bien sûr, en eût pâti, mais Andréï n’aurait pas été obligé de se battre comme il avait dû le faire, sa vie durant, pour assurer la subsistance de son épouse et de leurs enfants.

Lin et Clet, les jumeaux, ne cessaient de maugréer quand il fallait participer aux travaux de la terre. Peut-être en raison des souvenirs de luxe qui subsistaient dans leurs gènes. Rien ne trouvait d’ailleurs grâce à leurs yeux. Ils regardaient avec envie les murailles de cette ville dont ils étaient issus, Andréï ayant commis l’erreur de le leur dire lorsqu’ils étaient enfants. Il en allait de même pour Liane et Estella qui répugnaient à prendre part avec leur mère aux tâches domestiques et préféraient entendre les hommes des roches jetées leur lancer de maladroits compliments qui ne les faisaient plus qu’à peine rougir.

– Ce sont des filles, excusait Andréï qui ne savait résister à leurs baisers cajoleurs.

– Moi aussi je suis une femme, répondait Arlane. Cela m’empêche-t-il d’assurer ma part des travaux quotidiens ? Que dirais-tu si tu ne trouvais ni feu dans la cheminée l’hiver, ni soupe dans l’assiette lorsque tu rentres des champs ?
Elle ajoutait : « C’est notre amour qui les a mises au monde, pourquoi excuses-tu chez elles ce que tu n’accepterais pas chez moi ? »

Andréï ne disait rien, préférant laisser passer la brève colère de son épouse.

 

Seuls Antarès et son frère Toupetit partageaient avec leur père les travaux des champs, la garde des moutons, la cueillette des fruits, le ramassage des olives. Encore Antarès, malgré son affection, n’était-il pas d’un grand secours. Ses yeux avaient perdu à tout jamais l’éclat du regard lorsque, poursuivi par un chien errant – il en venait parfois, de nulle part, qui affolaient les habitants des roches jetées – l’enfant était tombé et son visage avait lourdement heurté la charrue de son père.

Si Arlane recevait de ses filles une affection chichement mesurée, Antarès au contraire emplissait son cœur de chaleur. Qu’elle émît le moindre souhait, l’enfant aussitôt se précipitait pour répondre à sa demande du mieux qu’il le pouvait. Lin et Clet pouvaient bien se moquer des pas incertains dans lesquels l’égarait le brouillard de ses yeux abîmés, Liane et Estella pouvaient bien mépriser de leur sourire hautain la hâte de leur frère à servir Arlane, Antarès ne le voyait pas. Il avait fait son choix et porté son amour sur sa mère à la beauté à présent défaite. Peu lui importait le reste. Le soir, dans la petite maison qu’Andréï avait bâtie de ses mains, il la suivait de ses yeux morts comme si son regard continuait de vivre.

 ° ° °

Restait donc Toupetit.
Pourquoi diable, pensait Andréï, le Bon Dieu l’avait-il affublé de cette taille ridicule ? Oh! il était bien proportionné et joli comme un cœur, Toupetit, avec ses cheveux blonds dont les boucles donnaient à son visage presque une allure de fille, avec ses grands yeux bleus qui s’émerveillaient de tout, avec son sourire désarmant devant lequel les jumeaux se prenaient eux aussi à sourire. Même Liane et Estella, descendant de leur hauteur, retrouvaient un peu d’humanité quand leur regard croisait celui de Toupetit.

“Cet enfant est notre soleil” se disait Andréï. “Nos vies tournent autour de lui. C’est l’eau vive à laquelle nous nous désaltérons. C’est le miroir qui réfléchit le meilleur de ce qui est en nous. Sans lui nous ne verrions de nos cœurs que leur aridité.”

°   °
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Andréï cependant ne connaissait rien de son enfant, rien des rêves qui l’habitaient, des passions qui agitaient son cœur, du besoin de savoir qui l’amenait à se rendre dans la forêt, toujours plus loin, là où les arbres deviennent si denses que l’on distingue à peine la lumière du jour.

C’était un appel, une inexplicable attirance, un dépassement de soi qui poussait Toupetit à s’en aller ainsi et à tracer sans le savoir un chemin couvert qui partait des roches jetées pour s’approcher insensiblement de la ville.

°    °
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Aux roches jetées, le temps ne se mesure pas. Tout au plus compte-t-on les saisons. Aussi Toupetit aurait-il été bien incapable de dire depuis combien de jours l’oiseau s’était manifesté. Tout juste se rappelait-il que c’était après les moissons, un soir, juste avant le coucher du soleil, au moment où un soupçon de fraîcheur se répand sur la terre que le soleil a brûlée tout au long de la journée. Un oiseau de la taille d’une colombe, mince comme un colibri. Son corps ressemblait à l’azur du ciel et ses plumes nacrées, dans les teintes or et rose, évoquaient à la fois l’aurore et le couchant. Il y avait dans ses yeux comme un sourire, voire de la malice.

Ce fut d’abord un faible battement d’ailes, bientôt suivi d’un chant étrange.

L’enfant rêvait, assis au bord d’une rivière qui longeait la forêt. Il chercha d’où provenait ce bruit. Ne trouvant rien, il s’approcha des arbres.

– Toupetit !

Etonné de s’entendre appeler ainsi dans ce lieu où personne avant lui n’avait osé s’aventurer, il leva les yeux et découvrit un oiseau comme il n’en avait jamais vu, posé sur une branche de châtaignier.

– Tu me connais ? demanda-t-il.

– Je te connais depuis le jour de ta naissance.

– Ah bon ! fit l’enfant surpris. Moi, je ne t’ai jamais vu.

– Bien sûr, parce que le temps n’était pas encore venu.

– Le temps de quoi ?

Etirant lentement ses ailes comme pour en aviver les couleurs sous les derniers rayons du soleil, l’oiseau plongea vers Toupetit et se posa délicatement sur son épaule.

– Le temps de prendre en main le destin.

Thétis Khan2

Bien qu’il ne comprît pas la signification de cette phrase, Toupetit avait le sens du merveilleux. La réponse de l’oiseau lui suffit. Ils demeurèrent tous deux un moment silencieux. Le vent caressait la cime des arbres dont les feuilles murmuraient de plaisir, un écureuil exécuta plusieurs bonds d’une branche à une autre. Tout le reste semblait immobile.

– Qui es-tu ? interrogea Toupetit au bout de quelques minutes.

– Mon nom ne te dira rien. Sache cependant je m’appelle Thétis Khan.

– Et d’où viens-tu ?

– Ah ! Il serait bien compliqué de te l’expliquer. Un jour peut-être, si nous avons le temps, je te parlerai de choses très belles qu’une vie entière ne suffirait pas à découvrir. Je t’emmènerai bien au-delà de l’horizon, en des lieux que les yeux ne peuvent pas voir, dans des montagnes où les cascades, lorsqu’elles rebondissent de rocher en rocher, font naître une musique si belle que les oreilles humaines ne peuvent l’entendre. Tu goûteras un vin d’un rubis si dense et d’un bouquet si rare, que désormais tu ne voudras plus te désaltérer d’aucune autre boisson.

– Pourquoi ne m’y conduis-tu pas dès à présent ?

– C’est trop tôt, Toupetit, beaucoup trop tôt.

– Pourquoi ?

– Pour cela il faut attendre la naissance d’un enfant.

Le sens du merveilleux, une fois encore, permit à Toupetit de croire sans chercher à comprendre. Il ferma les yeux, imaginant le monde dont venait de lui parler Thétis Khan et lorsqu’il les rouvrit, l’oiseau avait disparu.

° ° °

De retour aux roches jetées, Toupetit demanda à son père s’il connaissait un oiseau qui parlait et qui s’appelait Thétis Khan. Andréï eut un sursaut mais ne répondit rien. Ce nom évoquait en lui un vague souvenir, quelque chose de lointain, d’immatériel, mais il ne parvenait pas à se rappeler quoi.

Il lui fallut fouiller de longues heures dans sa mémoire. Et brusquement le vieil Andréï se mit à sourire dans l’obscurité de la nuit que troublait à peine la respiration de sa femme et de ses enfants évadés chacun en quelque rêve.

Thétis Khan et les histoires que racontait sa mère avant qu’il ne s’endorme… Voilà ce qu’il venait de retrouver, à force de fouiner dans son passé. Des histoires extraordinaires, inventées de toute pièce, où des arbres majestueux qui se dressaient dans des jardins plantés de roses, de jasmin et d’orchidées, portaient des fruits d’or et de pierres précieuses et répandaient autour d’eux une musique céleste qui lavait de leurs impuretés tous ceux qui l’écoutaient. Et sur ce monde de l’imaginaire régnait l’oiseau bleu comme l’azur du ciel, dont le vol dessinait des arabesques de nacre.

Mais pourquoi donc son fils l’avait-il interrogé sur Thétis Khan ?

– Qui t’en a parlé ? interrogea Andréï le lendemain.

– Je l’ai rencontré, répondit le garçon.

– Tu as rencontré qui ?

– Thétis Khan.

– Qu’est-ce que tu me chantes là ?

Et le père se mit à rire tout en se demandant ce qui se passait dans la tête de l’enfant.

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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2 Réponses

  1. Bonjour jean Michel, j’avais laissé passer des épisodes et en voulant les reprendre, je m’aperçois qu’il y a un doublé entre les épisodes 4 et 5: c’est 2 fois le même !! Est ce que le 4 a pour titre « je deviendrai le maître du royaume » ?
    Je t’embrasse
    Nadine

    • Oui, le titre de l’épisode 4 est bien « Je deviendrai le maître du royaume ».
      Horreur : je me suis trompé dans la référence des épisodes!
      Grâce à a remarque j’ai remis à jour sur le blog toutes les références, épisode par épisode.
      La perfection n’est pas de ce monde…
      Je prie les lecteurs du blog de bien vouloir m’excuser.
      Bien amicalement,
      Jean-Michel

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