La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 4)


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JE DEVIENDRAI LE MAÎTRE DU ROYAUME

« Tu es un chef orgueilleux, mais la main d’un enfant aura raison de toi. » Longtemps Algide chercha le sens de cette phrase. De quel enfant avait parlé l’oiseau ? S’agissait-il de Sangra, l’enfant qu’il chérissait, sa fille préférée, ou de Golgore, le fils ivre d’espace qui partait pour de longues chevauchées dans les pentes enneigées des montages du sud, ou encore d’Herimane, la dernière, qui ne quittait point les jupes de sa mère ?

Et que signifiait donc “… aura raison de toi ?” Quel danger y fallait-il voir ?

Et puis, le temps émoussant l’aiguillon de l’énigme, Algide de nouveau tourna ses pensées vers la conquête d’Amarkand.

 

Aux Thévitches, Houadaïs, Bordes et autres menues peuplades, le chef des Algamènes proposa alliance pour venir à bout des soldats du roi dont l’armement, aux dires de ceux qui avaient pu s’en approcher subrepticement, était d’importance.

De nuit, au centre de son campement nomade, il avait réuni les chefs pour discuter avec eux les modalités d’un regroupement de leurs forces sous son unique commandement (cela ne devrait pas poser de problème), et une règle pour la répartition du butin (ceci promettait d’être plus difficile car Algide voulait le royaume pour lui et chaque chef nourrissait en secret un désir similaire.)

Thétis Khan au camp d'Algide2

Niché au faîte d’un manguier géant auprès duquel les Algamènes avaient installé leurs lourdes tentes, Thétis Khan observait depuis plusieurs jours les allées et venues de leur chef. Au crépuscule, lorsqu’il avait aperçu les délégations des autres tribus se rendant à l’invitation d’Algide, il s’était approché d’un vol léger et silencieux pour se poser, l’obscurité venue, au sommet du totem que le chef avait fait planter au centre de son camp.

Au cours du repas largement arrosé d’alcool de riz offert par les Algamènes, chaque délégation, fort éméchée, avait fait étalage de ses bonnes manières. Les Houadaïs, toujours prêts à rire, avaient entamé une danse endiablée qu’ils rythmaient en se frappant le ventre avec tant de conviction que plusieurs perdirent connaissance sous la violence des coups qu’ils s’étaient donnés.

Algide, pressé d’aborder le sujet qui le préoccupait, avait eu cependant la sagesse de laisser les Houadaïs faire la démonstration de leur exubérance. Lorsqu’enfin s’acheva leur exhibition, il n’eut point le temps de prendre la parole, que déjà deux Tchévitches s’étaient levés d’un bond, avaient en un tournemain lié entre elles leurs queues de cheval, et s’étaient mis à tourner, encouragés par les cris des autres Tchévitches qui commentaient l’exercice dans leur dialecte guttural. Déséquilibré par la danse, à moins que ce ne fût par l’alcool de riz, l’un des danseurs s’effondra et entraîna l’autre dans sa chute. Les Tchévitches applaudirent longuement.

– Bon, déclara Algide, à présent parlons de nos affaires et de la conquête d’Amarkand..

– Mais nous n’avons pas chanté, s’exclamèrent les petits Bordes.

– Vous chanterez plus tard, répondit vertement Algide dont la patience avait atteint ses limites.

– Ah! bon, dit simplement le chef des Bordes, comprenant que leur petite taille ne leur permettait pas de s’imposer.

Tchévitches, Houadaïs et Bordes racontèrent alors aux autres délégations ce qu’ils savaient du royaume.

– Leurs lances sont plus longues que nos sagaies, avaient averti les Houadaïs, et les arcs qu’ils portent à l’épaule projettent leurs flèches beaucoup plus loin que les nôtres. La lutte sera rude.

– Ils ont des bouches à feu, annoncèrent à leur tour les petits Bordes. Ils les utilisent parfois pour incendier les herbes hautes lorsqu’elles ont poussé à la fin de l’été. D’énormes gueules de bronze qui crachent des boules de feu. C’est terrifiant. Les herbes s’embrasent, le feu crépite, se répand aux abords de la montagne et détruit tout ce qui entoure Amarkand. Lorsqu’ils approchent les canons des remparts nous nous éloignons au plus vite afin de ne pas être rejoints par l’incendie.

Amarkand1– C’est vrai, répliquèrent les Tchévitches, mais les habitants du royaume possèdent des richesses inouïes. Certains d’entre nous ont pu se rendre dans leur ville en passant par une zone qu’ils appellent les roches jetées et qui est la partie du royaume la moins défendue. On trouve dans les boutiques des marchandises extraordinaires que nous ne connaissons pas dans nos villages. Le commerce des épices occupe à lui seul un quartier tout entier. L’air y embaume et le mélange des parfums est particulièrement enivrant.

– Et le roi, interrogea Algide, avez-vous vu le roi ?

– Nul d’entre nous n’a jamais réussi à s’introduire dans son palais car l’entrée en est mieux surveillée que les remparts eux-mêmes.

Les yeux d’Algide se plissèrent jusqu’à ne plus dessiner que deux traits à peine soulignés par ses longs cils. Levant la tête vers les étoiles, les lèvres à peine entrouvertes, le chef asiate murmura : “Je deviendrai le maître du royaume.”

° ° °

Dans la chaleur communicative des banquets, Algide n’eut pas de peine à se faire élire chef de la coalition et commandant des armées. Lorsque l’on aborda le partage du butin les choses se compliquèrent comme il l’avait prévu, chaque délégation estimant que ses guerriers étaient indispensables au succès de l’entreprise et exigeant la meilleure part. Rapidement la colère s’empara des esprits, les plus jeunes en vinrent aux mains, certains même tirèrent leurs poignards de leurs fourreaux. Thétis Khan, de son poste d’observation, vit en quelques minutes le plus parfait désordre s’installer dans le camp des Algamènes.

Algide, sagement, ramena la paix entre les délégations en décrétant qu’il serait bien temps de décider une fois que la ville serait tombée. Tous reconnurent qu’Algide avait raison et qu’il ferait un bon chef car il était plein de ruse.

Plein de ruse, il l’était en effet. Et tandis que ses invités oubliaient leur récente querelle, il cherchait un stratagème pour se débarrasser d’eux le moment venu.

Pendant près d’une année Algamènes, Houadaïs et Tchévitches apprirent à combattre ensemble, à répondre aux mêmes ordres, à utiliser les accidents du terrain pour progresser sans se faire remarquer, à se fondre avec le sable lorsque soufflait le vent d’est, à ramper de nuit dans le plus parfait silence.

Les forges mobiles des Algamènes fonctionnaient de l’aube au crépuscule et parfois même la nuit venue, pour façonner des lances. Les Houadaïs en enduisaient ensuite la pointe avec les poisons dont ils détenaient le secret.

° ° °

Thétis Khan2_modifié-2Tantôt volant haut dans le ciel, tantôt juché sur un arbre, Thétis Khan surveillait les préparatifs de ce qu’Algide appelait désormais « Sa Grande Guerre ».

Le chef Asiate avait totalement oublié l’énigmatique prophétie de l’oiseau : « La main d’un enfant aura raison de toi. »

 

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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