La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 3)


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LA PLAINE

 

Lettrine p111alayée par le vent, brûlée par le soleil, la plaine s’étirait jusqu’à l’infini, morne et endormeuse, sous le regard des soldats.

« Quand on fixe longtemps un même endroit, on peut voir une dame blanche, très grande, qui sourit et qui tend les bras », affirmaient les anciens. Ils ajoutaient à l’attention des nouvelles recrues : « Celui qui se laisse prendre à son charme en perdra la raison. »

Une folle envie de la voir s’emparait alors des jeunes soldats, en même temps que la peur les saisissait de perdre la raison si l’apparition était aussi belle que le prétendaient les vieux militaires et s’ils ne parvenaient pas à détacher leurs yeux de cette créature mystérieuse.

– Ça y est, ça y est, je l’ai vue, criait parfois l’un d’eux.

– Cache-toi vite, hurlaient en chœur les anciens, sinon la dame blanche viendra voler ton âme et tu erreras comme un fou durant l’éternité.

L’un des plus vieux ajoutait parfois, doucement de peur d’être entendu des officiers : “Comme Sa Majesté la reine.”

 

Ainsi se succédaient les jours. La troupe gardait les yeux fixés sur l’horizon tandis que les officiers passaient, de poste en poste, accompagnés d’un intendant qui prenait soigneusement note des différents phénomènes observés. Ici l’on prétendait avoir remarqué des traces qui pourraient bien être celles d’une troupe en marche, ailleurs c’était des bruits curieux dont les sentinelles ne parvenaient pas à expliquer l’origine, ailleurs encore on disait avoir vu dans le ciel voler l’étrange oiseau qui était apparu sur la place du palais, au-dessus du violoniste aux longs cheveux.

L’intendant enregistrait tout sur un vaste carnet. La somme des rapports quotidiens faisait l’objet d’une lecture complète, le soir, devant l’état-major. On les reliait ensuite par séries de sept jours que l’on portait au palais où les vieux sages en prenaient connaissance avant de les analyser en présence du roi et du grand chancelier.

Roi et soldat 1

« Sire, la plaine est calme« , annonçait au roi le plus ancien d’entre eux.

Or justement la plaine n’était pas calme du tout !

° ° °

Au-delà de l’horizon, en des lieux que ne pouvaient distinguer les généraux du roi tant ils se trouvaient éloignés du royaume, vivaient les Algamènes, des Asiates aux yeux bridés qui, sur leurs chevaux nerveux, descendaient de leurs montages plus lointaines encore ; les Tchévitches aux longs cheveux blonds noués en queue de cheval, doués d’une force herculéenne, qui traversaient les mers sur de fines embarcations et les étendues glacées sur des traîneaux tirés par des chiens gris et blancs ; les Afrides à la peau noire qui se déplaçaient sans bruit, la nuit venue, tuant de leurs sagaies acérées les fauves dont ils se nourrissaient ; les Bordes minuscules qui se dissimulaient derrière les grandes herbes et savaient observer sans se faire remarquer. Et bien d’autres peuples dont les sages du royaume, dans leur fier isolement, ne pouvaient soupçonner l’existence.

Tout ce monde grouillait, se battait, se croisait, faisait la paix pour mieux s’affronter de nouveau, les uns dominant les autres avant de se faire dominer à leur tour. La violence engendrait la violence depuis toujours et la souffrance, pour les plus faibles, était le pain quotidien.

Un homme pourtant, avec ses petits yeux plissés et son esprit rusé, estimait qu’il y avait mieux à faire. Algide l’Asiate, le chef des Algamènes, ne cessait de penser au royaume dont les Bordes lui avaient raconté les champs immenses où ils allaient parfois voler un peu de grains, et dont quelques Afrides, parmi les plus téméraires, entrés de nuit dans les ruelles, lui avaient décrit les demeures élégantes et surtout les chants qu’ils avaient pu entendre, certains soirs de fête, s’élevant du palais.

Lui-même, profitant d’une tempête de sable qui le masquait à la vue des observateurs, était venu frôler le bas de la montagne, non loin des roches jetées. Et ce qu’il avait vu de son regard perçant, caché derrière un épineux, était devenu l’obsession de sa vie : Algide voulait conquérir le royaume.

Lin Teng, le vieux chaman qui conservait en sa mémoire les récits des ancêtres décrivant un temps où tous les hommes étaient frères, avait lui aussi parlé du royaume au chef des Algamènes. Un domaine si riche, disait-il, que les serviteurs du roi avaient eux-mêmes des serviteurs.

– D’où tiens-tu tes secrets, Lin Teng, avait interrogé Algide.

– Je les tiens de Thétis Khan. Il me parle et je l’entends.

– Amène-le moi, avait alors ordonné Algide.

Lin Teng, s’était mis à rire. “Te l‘amener ? Mais Thétis Khan est aussi libre que l’air, il apparaît et disparaît lorsque bon lui semble. Il ne parle qu’à ceux qui ont assez de sagesse pour pouvoir l’écouter.”

– Qu’il parle, je l’entendrai.

Le chaman ne répondant pas, Algide avait alors crié: “C’est un ordre!”

– Tu peux me contraindre à t’obéir, mais tu ne peux commander à Thétis Khan.

A ces mots Algide était entré dans une colère énorme, une colère de chef devant qui tout a toujours plié.

– Je vais le faire arrêter, ton Thétis Khan. Sous la torture il sera bien obligé de répondre à mes questions et de me dire ce qu’il sait de ce royaume.

Lin Teng, un sourire énigmatique en travers du visage, avait regardé Algide sans répondre.

– Je t’ordonne de me dire qui est Thétis Khan, tu m’entends ?

Devant le silence du vieux chaman, Algide avait appelé sa garde rapprochée. Puis, s’adressant au vieillard : “Tu vois ces hommes ? Ce sont les plus fidèles de mes fidèles. Tu as un grand savoir pour tout ce qui concerne l’esprit, Lin Teng. Eux, ils possèdent un grand savoir sur tout ce qui concerne le corps. Il sauront bien te faire…”

S’arrêtant net, Algide avait tourné la tête vers un oiseau de la taille d’une colombe, bleu comme l’azur du ciel, qui décrivait un large cercle autour de lui et poussait des cris à la fois horribles et mélodieux.

Thétis Khan2

 

– Tu voulais le voir ? Eh! bien il est venu à toi, dit Lin Teng en hochant la tête. Mais sauras-tu le comprendre?

Algide suivit l’oiseau du regard.

– C’est de lui que tu tiens ton savoir? demanda-t-il incrédule.

– J’ignore si c’est lui qui sait ou bien s’il sert de relais, mais c’est bien lui qui me parle. Comprends-tu ce qu’il te dit?

– Comment veux-tu que je comprenne ces sifflements ? s’emporta le chef des Algamènes.

Lin Teng, de nouveau, se mit à sourire avant de répondre, si doucement qu’Algide dut se pencher vers lui, “Tu te penches pour comprendre ce que je te dis, de la même façon tu dois te mettre tout entier à l’écoute de l’oiseau pour recevoir son message.”

Algide, furieux du ton docte que prenait le vieux sage, frappa ce dernier du revers de la main en criant “Vieillard odieux, tu oublies que je suis le chef. Tu n’as pas d’ordre à me donner. Dis-moi simplement le message de cet oiseau ridicule. Ensuite je l’abattrai d’une flèche.”

Thétis Khan émit un sifflement strident puis, après avoir pris un peu de hauteur, il se laissa tomber comme une pierre en direction du visage d’Algide qui dut se baisser pour éviter le choc. Une nouvelle fois Thétis Khan s’éleva dans les airs pour mieux fondre sur le chef qui chuta lourdement, heurtant de la tête la branche basse d’un arbre.

Une phrase retentit aux oreilles d’Algide : “Tu es un chef orgueilleux, mais la main d’un enfant aura raison de toi.”

Le chef des Algamènes se tourna vers Lin Teng. “Que veut-il dire ?” demanda-t-il.

– J’ignore ce que tu as entendu. Puisque Thétis Khan s’est adressé à toi sans que j’entende son message, il t’appartient, et à toi seul, d’en comprendre le sens.

Courroucé, Algide regagna son campement.

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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2 Réponses

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