La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 2)


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LE ROYAUME

 

 

Lettrine p723tifarfois, sans rien dire à personne, Andréï grimpe au sommet d’un rocher et regarde en direction de la ville. La longue et haute muraille, tout là-bas, masque à sa vue les fières maisons des bourgeois et des seigneurs.
Il en est une pourtant, plus élevée que les autres, dont il peut apercevoir le toit de tuiles rouges, non loin du château, et qu’il reconnaît entre toutes. Celle de Thinegard, son père, dans laquelle l’enfant qu’il était a partagé jeux et premières ivresses avec frères, sœurs, cousines et cousins.

Alors la nostalgie le prend. Que sont devenus Isabelle, la sœur tant aimée, Thibaud le cousin qui se disait fou d’amour pour elle, Thinegard, grand chancelier du roi, qui voulait faire d’Andréï son successeur dans cette charge, Talmonde, sa mère, qui chantait à l’enfant d’étranges chansons mélancoliques dont le charme, peut-être, a éveillé Andréï à l’amour d’Arlane…

Puis Andréï tourne les yeux vers le château.

Amarkand1

Pourtant s’il montait à la ville, grimé pour n’être point reconnu, Andréï constaterait que rien n’a réellement changé. Ah! bien sûr, le visage d’Isabelle n’offre plus que le pâle reflet de sa beauté d’antan, un jeune seigneur orgueilleux a succédé à Thinegard et pris rang de grand chancelier du roi, et Talmonde n’est plus aujourd’hui qu’un nom sur une tombe. Mais la vie poursuit son cours, avec la même agitation dans les ruelles où l’on trouve comme autrefois les commerces d’étoffes, de grains, d’huiles et de fruits, les faiseurs de faïence, les savetiers, écrivains publics, clercs, gendarmes, herboristes enfin qui concoctent toujours de subtiles potions contre tous les maux de l’univers.

Dans son château de pierres blondes le roi règne en maître débonnaire, abandonnant au chancelier les responsabilités de son gouvernement. Il préfère chanter, galoper à travers le royaume à la tête de ses courtisans, festoyer longuement la nuit et longuement dormir le matin, et par-dessus tout présenter ses hommages aux belles dames de la cour, voire à celles des campagnes lorsque les seigneurs lui signalent quelque beauté paysanne encore dans la fleur de l’âge.

Une fois l’an, coiffé de sa couronne et donnant le bras à la blonde Brunehilde son épouse, il passe en revue son armée. Une rumeur alors parcourt le royaume : les collecteurs vont bientôt sillonner les ruelles, les routes et les chemins. Riche ou indigent, chacun recevra leur visite.

 Roi et reine1

Chacun, jusqu’à Ferdinand-Georges, le soûlard misérable dont la barbe hirsute terrorise les enfants, les femmes et même certains hommes – les plus couards, il est vrai – même lui doit leur payer l’impôt. Que les bonnes âmes de la ville se soient montrées avares ou généreuses, notre homme doit verser aux collecteurs pas moins de dix pièces : deux d’or fin, deux d’argent sans défaut, le reste de métal ordinaire. Et si par malheur il s’avère incapable de verser son écot, alors six semaines de cachot l’attendent, au cours desquelles Ferdinand-Georges devra chanter chaque soir d’abominables chants pour le plaisir stupide des autres prisonniers.

Dans sa geôle, au plus profond de la nuit, Ferdinand-Georges pleurera. Sans bruit. Voire sans larmes. Son cœur d’ivrogne, certains osent prétendre qu’il n’en a point, son cœur d’ivrogne saignera en silence et il se demandera jusqu’où le conduira cette chienne de vie.

Le roi ignore jusqu’à l’existence de l’ivrogne : on lave le pavé lorsque va passer son escorte, et s’il le faut l’on met à l’ombre le vieil homme de peur qu’il ne hurle quelque injure à l’adresse du roi.

Andréï et Arlane (départ)1

Ferdinand-Georges voudrait alors arracher de sa poitrine ce cœur qui continue de battre, il voudrait disparaître, se terrer n’importe où, dans la plaine s’il le faut, pour échapper aux griffes des uns, aux sarcasmes des autres. La plaine, c’est vrai, il y a souvent pensé. Mais y trouverait-il le produit de la vigne, dernier refuge pour ses peines ?

En ville on le moque, bien sûr, mais aussi on l’abreuve. Ne l’a-t-on pas payé d’un tonnelet – le vin était aigre, il est vrai – lorsqu’il avait accepté de s’habiller en fou du roi et de jongler, imbécile et vilain, lors d’une récente fête de la Saint Jean ?

Brunehilde la reine, échappée du château où on la retenait, avait applaudi aux pitreries du vieil homme.

Affublé d’un manteau rouge bordé d’hermine blanche, une couronne d’épines sur le crâne, l’ivrogne dansait sur l’ancienne place d’armes au rythme des tambours que battaient de jeunes militaires. Et il tombait, Ferdinand-Georges. Et il se relevait pour tomber encore. A se demander s’il n’était pas payé pour passer plus de temps à terre que debout. Plus il tombait, plus la foule riait.

La blonde Brunehilde avait ri de bon cœur, mais un peu niaisement comme à son habitude. Ne disait-on pas qu’une chute de cheval avait ravi à la belle princesse, avec le cristal de son regard, la grande intelligence qui avait séduit le roi tout autant que sa beauté ?

 

Entourée de dames de compagnie, la reine dont les yeux avaient perdu leur éclat, quittait peu ses appartements où les visites de son royal époux se faisaient rares. Jongleurs, troubadours, montreurs d’ours étaient, avec les dames et le chapelain privé, les seules visites que recevait Brunehilde dans l’ordinaire du temps.

 

Toutefois lorsque le roi passait en revue son armée, il le faisait toujours accompagné de la reine par crainte de ce qu’il adviendrait s’il dérogeait à cette habitude. Les vieux grimoires ne disaient-ils pas que le jour où la tradition se perdrait la ville tomberait aux mains des gens de la plaine ?

 

Avec le soupçon de sagesse qui demeurait en lui, le roi estimait préférable de ne point tenter le diable et n’entreprenait jamais la grande revue de ses troupes sans tenir en sa main la main gantée de son épouse.

Avec ce contact léger, presque insignifiant, le roi retrouvait pour quelques instants l’émotion qu’avait fait naître en lui la blonde Brunehilde au temps de leurs premières rencontres. Il regardait alors son épouse, tout prêt à lui sourire.

– Brunehilde, murmurait le roi.

La reine, lentement, tournait vers lui son délicat visage mais ne répondait point. Une ombre, lointaine, semblait avoir éteint son regard pour toujours et posé comme un voile sur son âme.

Famille2

La parade annuelle de l’armée suscitait dans la ville une agitation particulière. Dès le matin les échoppes se drapaient de tentures, les enfants couraient en bandes joyeuses, seigneurs et courtisans se pressaient devant la porte du palais, bientôt rejoints par l’évêque, coiffé de sa mitre et venu bénir les troupes, précédé par les prélats du royaume.

Il était coutume d’inviter ce jour-là les meilleurs musiciens à se mesurer sur la place du palais, devant la cour assise sur des gradins, la foule ordinaire assise à même le sol et les soldats immobiles et debout. Chanteurs, joueurs de viole, souffleurs de cor, de flûte ou de trompe, porteurs de cymbales, frappeurs de tambours, tous donnaient aubade sur des rythmes conquérants.

Quand Wenceslaz, le violon coincé entre le menton et l’épaule, avait gagné le centre de la place, la foule avait poussé une exclamation de surprise devant cet inconnu dont les cheveux tombaient jusqu’au milieu du dos. Un étrange oiseau l’accompagnait, de la taille d’une colombe, mince comme un colibri, bleu comme l’azur du ciel, avec quelques plumes nacrées dans les teintes or et rose et un long bec noir, très fin, qui prolongeait harmonieusement le dessin parfait de son corps.

Dès les premières notes échappées du violon, fleurs légères, pétales de musique, étincelles de vie, l’oiseau s’était élevé dans le ciel puis, étendant ses ailes, s’était mis à danser – quel autre nom donner à ce ballet somptueux fait de vrilles, d’élan pris en de grands cercles rapides, de plongeons dans les airs, d’arabesques splendides ? Tandis qu’un long frémissement parcourait la foule, le roi avait saisi la main de la reine dont les yeux, un bref instant, avaient connu un semblant d’étincelle lors des premières notes du violon.

L’archer dansait sur les cordes puis les faisait vibrer de ses caresses, transportant les âmes vers des émotions inconnues jusque-là.

Soudain les doigts de Wenceslaz échappèrent à son contrôle, l’archer se fit maladroit sur les cordes, créant des sons qui évoquaient le vent lorsqu’il siffle au ras de la plaine, quand il remonte le long des roches jetées et sème le trouble dans le royaume, soulevant les toitures, pénétrant dans les échoppes, vrillant le tronc des arbres.

La foule prit peur, les chevaux des armées se mirent à ruer, excités par cette musique devenue tornade, et renversèrent les gradins sur lesquels la cour avait pris place.

Il s’en suivit un beau désordre et le roi, oubliant Brunehilde, s’enfuit en son palais après avoir ordonné que l’on jetât en prison ce musicien du diable.

– Sauve-moi, Thétis Khan! cria Wenceslaz.

– Sois sans crainte, répondit l’oiseau, je reviendrai aussitôt qu’il sera temps.

Et Thétis Khan disparut dans le ciel . . . !

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

 

 

Texte © JMTouche
Illustrations © Jean-Christophe Moreau

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