La main d’un enfant – Conte de Noël (épisode 1)


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ANDREI et ARLANE

La plaine s’étend tout autour du royaume. A perte de vue. Une plaine maudite que les armées du roi osent à peine frôler lorsqu’elles se déplacent pour montrer leur puissance. Une immensité plate et hostile que les vieux grimoires disent peuplée d’ombres étranges et redoutables.
Moines ou guerriers, les audacieux qui ont tenté de s’y aventurer parlent tous, quand ils ont eu la chance d’en revenir vivants, d’un monde effrayant où la peur vous étreint, où la nuit bruit des cris de la terre, comme si toutes les souffrances du monde venaient ici étaler leur terreur. Le jour, disent-ils, vous saoule du chant triste du vent, un vent qui donne le frisson quand il caresse les quelques épineux poussés là sans raison, non loin des bornes du royaume.

Depuis les remparts de la ville on aperçoit des étangs, des forêts, de vastes étendues de pierres, et surtout d’immenses vagues de sable, dunes mouvantes d’où s’élèvent de temps à autres des nuages de poussière. Mais point d’être vivant.
Avec quelques autres, Andréï vit à la lisière de ce monde redouté, aux marches du royaume. Il s’acharne à cultiver l’orge et le blé, l’olive, la pomme et l’abricot, voire à élever quelques bêtes sur de pauvres lopins de terre à peine retenus par un affalement de rochers, qui forment l’ultime frontière avant la plaine et que l’on nomme “les roches jetées”.

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Ces “paysans de la dernière chance” comme les nomme le roi, s’échinent à longueur d’année à tirer d’un sol avare de ses dons les produits qui leur permettront de vivre. Pas encore relégués dans la plaine, plus tout à fait rattachés aux fermes du royaume, ils vivent en marge. Seuls les collecteurs d’impôts se souviennent d’eux, une à deux fois l’an, quand les sacs d’orge ou de blé s’empilent devant la porte du meunier et que la première pression des olives vertes a donné une huile fluide et pure.

° ° °

Voici bien longtemps maintenant qu’Andréï a dû quitter la ville après qu’il ait décidé, en dépit du courroux de sa famille, de prendre pour épouse la belle Arlane. Car on ne se mésallie pas dans le royaume. Les seigneurs avec les seigneurs, les paysans avec les paysans. Il ne manquait pourtant pas de belles filles dans les riches familles de la ville, pourquoi diable Andréï était-il allé chercher une enfant paysanne, au demeurant fort belle, pour en faire sa femme ?

Fermement résolu à épouser Arlane en dépit des réflexions acerbes de Thinegard, son père, qui s’opposait à ce mariage, le garçon avait fini par décider qu’il valait mieux partir. Aussi avait-il réuni dans le plus grand secret le peu de choses qui lui appartenait puis une nuit, lorsque la lune avait terminé de traverser le ciel pour ne laisser derrière elle qu’une obscurité presque complète, Andréï avait sellé Tanguère, sa jument, et quitté l’écurie après avoir entouré de chiffons les sabots de l’animal. Il avait quitté la ville par un sentier que les gardes ne surveillaient jamais et qui menait dans la région des fermes.

Arlane attendait son ami depuis le début de la soirée. En cachette car son père, comme celui d’Andréï, avait proscrit cette union.

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Doucement, juste assez fort pour être entendu de sa seule amie, Andréï avait frappé au carreau de la fenêtre. Dès qu’Arlane avait franchi la porte, Andréï avait été saisi d’une folle envie de la prendre dans ses bras, de lui dire que la vie enfin allait commencer, de la couvrir de baisers. Mais Arlane, aussi réfléchie qu’Andréï était fou de jeunesse et d’amour, avait dit qu’il fallait partir, que le père pouvait surgir d’une seconde à l’autre et qu’alors il donnerait ordre à ses valets de poursuivre les fugitifs et de les séparer.

Profitant de l’absence quasi-totale de lumière, éclairés par les seules taches blanches que formaient les étoiles au-dessus de leurs têtes, Andréï et Arlane avait quitté la ferme et pris le chemin de la plaine.

– Où va-t-on ? avait demandé Arlane.

– Aux roches jetées, avait répondu Andréï. Personne n’aura l’idée de nous rechercher si près de la plaine. J’y suis venu souvent préparer notre gîte. Tu verras, mon Arlane, ce n’est guère luxueux mais nous y serons bien tous deux.

La jeune femme avait souri, ce qu’Andréï n’avait pu voir en raison de l’obscurité. Les jeunes gens avaient alors dû interrompre leur fuite car des nuages masquaient à présent la faible lueur des étoiles et la jument elle-même ne trouvait plus son chemin dans le noir profond de la nuit.

° ° °

Les habitants des roches jetées, pauvres ères à la fois incultes et frustes qui se riaient d’un rien et pleuraient pour moins encore, avaient voulu les premiers jours défendre les quelques arpents sur lesquels ils redoutaient qu’Andréï et Arlane ne fassent main basse. C’est que la vie était si dure, la solitude si grande et si fort le mépris dans lequel les tenaient les gens de la ville, que ces malheureux craignaient un nouveau coup du sort ou quelque fourberie de ces jeunes surgis brutalement dans leur univers de peine.

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Toutefois la bonne mine d’Arlane, tout comme la vaillance d’Andréï et l’efficacité de ses conseils, avaient rapidement vaincu la prévention de leurs voisins. Le soir de la Saint Jean, certains avaient porté des fruits, d’autres des olives vertes, d’autres encore une pâte dure qu’ils appelaient du pain. Un vieux au regard épuisé et au laborieux parler de bègue, avait offert un agneau ainsi qu’une brebis. D’autres enfin, non sans fierté, avaient tiré d’un panier une bouteille d’un vin abominable que tous avaient partagé, à même le goulot.

Dieu que cette nuit avait été belle! Et comme elle avait duré, entre chansons et danses, et ripailles de pauvres. L’on avait scellé l’amitié entre les anciens et les nouveaux venus auxquels il avait été décidé de céder quelques lopins, mais parmi les plus éloignés, de ceux qui se trouvaient si près de la plaine que personne jusqu’alors n’avait cherché à les mettre en valeur.

Certes la terre, difficile à travailler, n’avait pas rendu la vie facile au jeune couple, mais à force d’acharnement le blé avait fini par y pousser.

Bientôt une naissance était venue accroître encore l’amour d’Arlane et d’Andréï. Une double naissance puisqu’Arlane avait mis au monde des jumeaux. Les habitants des roches jetées, qui vivaient entre vieux depuis si longtemps, étaient tout retournés devant la fraîcheur de ces nouveau-nés, la stridence de leurs cris et la profondeur de leur sommeil une fois que la jeune mère leur avait à chacun donné le sein. Elle avait belle poitrine, Arlane, et il le fallait bien pour rassasier pareils affamés et partager ensuite, la nuit venue, la couche d’Andréï.

° ° °

Les années ont vu grandir les orangers semés par Arlane peu après leur arrivée, s’alléger la terre qu’Andréï a travaillée en profondeur, printemps après printemps, jusqu’à l’épuisement de Tanguère sa jument qui tirait la charrue, s’agrandir le nombre de moutons nés de l’agneau et de la brebis offerts par le vieux bègue aujourd’hui disparu. Quand Andréï regarde le chemin parcouru, il se dit que la vie passe bien vite, ma foi, et que le grand mystère, celui des origines, n’est pas près de s’éclaircir. Et celui de l’amour moins encore.

Fanée par les ans, Arlane n’en demeure pas moins la chère compagne des jours heureux autant que des jours de peine. Mais pourquoi donc était-il allé la choisir, elle ? Quelle force l’avait mené vers ce visage beau, si beau qu’il lui avait tourné la tête? Andréï ne sait plus. Et il voudrait savoir.

° ° °

Autour de lui la vie s’est organisée. Il y a Arlane, bien sûr. Il y a aussi les enfants. Lin et Clet, les jumeaux, Antarès, le 3ème, Liane et Estella, deux filles après les trois garçons, qui font innocemment tourner la tête aux vieux des roches jetées, Andréï le sait bien, qui veille au grain. Et enfin Toupetit, le dernier, si petit que ce surnom lui est resté bien qu’il ait à présent passé les douze années.

Après tant et tant d’efforts, la terre a fini par céder. 0124_modifié-1A bout de résistance, lasse de lutter contre cet homme tenace qui chaque jour renouvelait son combat, elle a fini par produire un maïs, maigre peut-être mais bien haut et bien vert, un blé aussi blond que celui des fermes du royaume, des fruits d’une saveur prononcée, presque épicée, des moutons si recouverts de laine qu’aujourd’hui ils suffisent à donner à la communauté des roches jetées les vêtements que requiert l’hiver lorsque l’on veut s’en protéger.

Toutes ces années de lutte ont entamé la belle santé d’Andréï et d’Arlane qui se font moins résistants quand vient à souffler le vent de la plaine, ou que l’hiver s’infiltre sous la porte de leur maison, ou bien encore lorsque la chaleur de l’été brûle les hautes herbes. Les rides chaque année deviennent plus présentes, plus profondes. Alors Andréï se met à parler tout seul pour se dire qu’il est bien aise de tant avoir d’enfants qui prendront soin d’Arlane et de lui quand la marque des années aura par trop blessé leur visage et leur dos.

Souvent le soir, quand le soleil d’été a terminé sa course dans le ciel, Andréï aime rester dehors à regarder les étoiles. Il s’interroge alors sur le pourquoi de la vie. Et, baissant les yeux vers la plaine, il s’interroge aussi sur cette étendue morne et plate que redoutent les hommes. Mais quoi au juste ? Pourquoi leur peur ? Nul ne le sait…

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Pour retrouver dans l’ordre (important…) tous les épisodes de « La main d’un enfant » voici les liens sur lesquels vous pouvez cliquer :

Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8

Texte et photos © JMTouche

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4 Réponses

  1. j’ai hâte de lire la suite !
    merci Jean-Michel
    Mifa

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