Maraude d’un 1er janvier


Maraude d’un 1er janvier

Il ne fait pas bien chaud lorsque nous nous retrouvons place Possoz, Madeleine et moi, pour une maraude. Le jeudi n’est pas notre jour habituel de tournée, mais tant pis : un jeudi 1er janvier, ça se fête. Même après le réveillon de la veille. Bien qu’il ait fait un froid à vous engourdir les mains, cette maraude fut un grand moment !

Copyright  2012 JMT

Pour notre première halte, deux formes étendues dans l’obscurité mais pas encore totalement endormies s’étonnent de nous voir approcher de leur campement, au pied de l’immeuble où se réfugiait un ancien ami de la rue aujourd’hui décédé.

Le premier à se redresser, Vali, a dû avaler un « réchauffant » plutôt alcoolisé. Il a la voix éraillée mais se reprend petit à petit. L’autre, avec sa capuche sur le crâne, me rappelle quelqu’un. Il ressemble… mais oui, c’est lui… c’est Petru, le voyageur intramuros qui ne reste pas longtemps au même endroit de peur, avait-il avoué lors d’une précédente rencontre, de se brouiller avec ses amis de la rue et de se bagarrer.

Vali, après un élégant baise main à l’adresse de Madeleine, farfouille dans la platebande de fleurs qu’il a créée sur le petit massif, entre la rue et l’immeuble, et qui l’abrite de la curiosité des passants. Il en tire un bouquet et l’offre à Madeleine avec délicatesse.

Ceux qui ont rencontré Petru, voici quatre ans, se souviennent de cet homme étrange, à la fois timide et provocateur, qui racontait sa jeunesse : un père qui lui faisait boire de l’alcool jusqu’à l’enivrer alors qu’il avait douze ou treize ans, un passage en prison douloureux, en Roumanie, pour avoir dérobé du pain et quelques aliments dans le sac d’un passant afin de nourrir sa mère… cette mère dont il dut s’occuper entièrement aux dernières années de sa vie pour la soigner, la nourrir, la laver. Quelle expérience de vie pour un adolescent !

Petru a la voix aussi émouvante que railleuse. Tout en croisant les poignets, il nous déclare presque en riant : « Je reviens de vacances. » Comprenez qu’il vient de passer quelques jours en prison. Il ne livrera pas de détail. Puis, les yeux comme perdus dans un autre monde, il laisse filer à la manière d’une confidence : « Je ne suis pas en France pour faire de l’argent, comme les autres. Je suis là parce que j’aime regarder, j’aime voir, j’aime Paris, les rues, tout. »

Et puis, en nous regardant avec son sourire un peu triste, il ajoute : « je bois et je dors… je bois et je dors… comme ça je vis dans mes rêves… »

Parler avec Petru, comme souvent avec les personnes de la rue mais plus particulièrement avec lui, c’est approcher un univers autre, totalement différent de notre environnement quotidien, un moment de réflexion sur l’existence et l’usage que nous en faisons.

Vali, de son côté, plus réaliste, nous montre un sac de pommes de terres et nous fait découvrir toute une installation : de quoi faire du feu avec du gaz (en fait une bouteille de White Spirit, mais également du bois qu’il fait brûler devant le garage de l’immeuble… vous imaginez l’approbation enthousiaste de la police !), un renfoncement dans lequel il stocke du matériel et notamment une poêle. On est cuistot ou on ne l’est pas !

Nous aurions pu passer la nuit avec eux, mais il y a d’autres amis à visiter. Adios Petru et Vali ! A bientôt.

° ° °

Tout en roulant vers une nouvelle étape nous voyons Josée, l’homme le plus pauvre de monde, allongé en plein sommeil sur le trottoir de gauche, immobile, pieds nus. Nous ne nous arrêtons pas mais nous pouvons prier pour lui qui vit dans ses haillons, ne demande rien, refuse tout, accepte le froid, et souvent s’enfuit quand on essaie de lui parler.

° ° °

Seconde étape : un bon moment avec nos amis Polonais : Valentin, Aleksy, Jean (que nous n’avions pas vu depuis peut-être un an), Henrick, Raymond et Eugenius.

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Pendant que les autres sont en grande conversation avec Madeleine et lui font sans doute un peu la cour, Henrick me livre ses confidences amoureuses, mais assez difficiles à comprendre parce qu’il parle à voix très basse et s’exprime dans un mélange de français et de polonais. Le tout constitue un monologue des plus approximatifs. Mais quelle importance ? Ce qui compte pour lui, c’est de se confier ou faire semblant. Alors continuez, Henrick, chaque fois que vous voudrez.

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Après un épisode de santé fluctuante, Eugenius donne nettement l’impression de récupérer. Il se laisse pousser la barbe et semble prendre plaisir à sourire. Valentin, lui, s’inquiète pour Philippe dont on ignore ce qu’il est devenu.

Madeleine a dû distribuer quelques produits d’hygiène, caleçons et chaussettes, mais comme je me trouvais toujours dans le « parloir » d’Henrick, je n’ai rien vu.

Les habitants du quartier se sont montrés sympathiques avec nos amis à qui ils ont donné profusion de restes de réveillons : des poches entières les entourent, remplies de bonnes choses.

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Le temps de réaliser des photos avec leur assentiment, et nous voici à nouveau en voiture.

Déception devant la nouvelle cabine téléphonique de Joseph, dans le quartier Victor-Hugo. Monsieur Joseph est aux abonnés absents ! Nous avons beau interroger Victor Hugo lui-même, celui-ci nous affirme ne pas avoir vu Joseph, même en feuilletant son roman « Les Misérables ».

° ° °

Hugo nous aurait certainement parlé de Damien, dans ce roman, s’il l’avait connu. Un Damien que nous découvrons emmitouflé sous un duvet épais d’où seuls se détachent le bout de son crâne puis, en regardant mieux, une partie de son visage d’un rouge éclatant. Il ne dormait pas encore totalement à notre arrivée, aussi nous lance-t-il un sympathique « Ah, c’est vous ! Bonsoir ! »

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Madeleine a droit à des sourires charmants. J’en récolte également quelques-uns. Damien a l’air joyeux.

– Non merci, répond-il à nos propositions de soupe, de thé et autres liquides, mais oui pour les œufs durs, les pains d’épice, bananes, fromages etc. pour le lendemain.

– Ah bon, on est le premier janvier ? Ah ça alors…

Madeleine et moi ne pouvons nous empêcher de rire, tellement il paraît surpris en l’apprenant. Il est vrai que cette date ne va pas changer grand-chose à son quotidien.

 

° ° °

Toujours sous le charme de sa jolie voix, nous lui disons au-revoir après avoir conversé avec lui et avoir installé au pied de la vitrine du magasin contre lequel il a trouvé refuge de quoi s’alimenter à son réveil le lendemain. Nous traversons ensuite l’avenue pour nous rendre devant une boutique de déco où Costel et Mihaela se sont aménagé un rempart contre le froid en remontant devant eux un vaste carton qu’ils ont accroché au haut de la porte du magasin avec un tendeur à vélo. Astucieux et pratique pour éviter les courants d’air vraiment froids cette nuit !

– Toc ! Toc ! On peut entrer ?

Un bras se dresse derrière le carton, comme dans un film d’espionnage ! Petit à petit apparaît le visage de Costel qui nous salue d’un grand sourire, puis vient celui de Mihaela dont le bonnet cache les yeux avant qu’elle ne le remonte pour voir qui est là. Grand sourire de sa part également.

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La vitrine, derrière eux, est envahie par un immense buisson de couleur rose, qui rehausse leur univers nocturne. Ils nous disent entretenir de bons rapports avec les personnes du magasin dont ils libèrent l’entrée à 7 h 00 chaque matin.

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Inutile de leur souhaiter une « Bonne année ». Ils en ont été gavés au cours de la nuit du 31 décembre – 1er janvier ! Des passants se dirigeant vers l’Arc de Triomphe, d’autres en revenant, tout au long de la nuit, avec cette joyeuse formule : « Bonne Année !». Formule qu’à la longue ils ont fini par trouver lassante !..

Leur joie ? Leur départ pour la Roumanie, dans quelques jours. Et leurs enfants, confiés aux parents de Costel, qu’ils vont revoir avec le bonheur qu’on peut imaginer. Trajet en mini-bus. Retour, très certainement, mais à une date encore inconnue. Nous leur remettons des chocolats qu’ils pourront offrir à leurs enfants. Madeleine leur donne quantité de produits d’hygiène, et même des rasoirs pour Costel. La joie !

° ° °

Le temps passe, ce n’est pas la grande chaleur. Le temps de dire bye-bye à Costel et Mihaela, leur souhaiter un bon séjour en Roumanie, et nous repartons. Arrêt devant l’entrée d’un immeuble pour passer un moment avec Raymondea et Razvan (et leur chien qui, cependant, se fait discret et reste réfugié derrière un carton ; nous saurons qu’il existe mais ne le verrons pas.)

Longue conversation, distribution de pas mal de choses (les sacs s’allègent), ainsi que d’une belle couverture en laine, que des paroissiens ont donnée et qui se trouvait dans le placard de l’accueil. Maria a besoin d’un manteau, nous lui remettons un bon pour le vestiaire, et Madeleine lui confie quantité de produits d’hygiène et de beauté qu’elle glane dans les hôtels et dont raffolent celles et ceux qui en bénéficient grâce à elle.

Proposition d’une photo souvenir avant notre départ, puis nous retournons dans la voiture. En partant, nous constatons que Razvan et son épouse étudient attentivement le plan au dos du bon pour le vestiaire.

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L’heure tourne. Un peu plus loin nous trouvons un véritable village de Roumains endormis. Une bonne dizaine. Nous sommes accueillis par une sonate pour dormeurs et ronfleurs. Tels les bateliers ramant dans la Volga, les ronflements des uns emportent les autres dans un flot de rêves qui dessinent des sourires sur leurs lèvres malgré le froid. Serait-ce pour eux le seul moment joyeux de la journée ? Pour mieux se tenir chaud, ils sont serrés les uns contre les autres, bien à l’abri dans leurs manteaux et leurs duvets, la tête recouverte de capuches en laine.

Hors les ronflements, tout est calme. Toutefois, au moment où Madeleine s’approche afin de poser délicatement ce qui reste dans nos sacs, que nos amis trouveront demain, l’un d’entre eux, plutôt corpulent, se réveille. Il bénéficiera de la seconde couverture que nous avions emportée et qu’il installe immédiatement sur lui. Il nous apprend que Mihaela, l’indéracinable Mihaela, a dû retourner d’urgence en Roumanie parce que (si nous avons bien compris), sa fille et son gendre (ou son fils et sa belle-fille) sont brusquement partis de Roumanie pour se rendre en Espagne, abandonnant sur le terrain leurs enfants. Mihaela est donc allée s’en occuper. Reviendra-t-elle ? Oui, affirme notre informateur qui va tâcher de la joindre par téléphone.

° ° °

Voilà. Pour nos amis de la rue comme pour nous, la première journée de 2015 va s’achever dans une petite heure. Cette maraude aura été un grand moment émouvant, avec les retrouvailles de Petru et de Jean, l’inquiétude au sujet de Philippe (où est-il donc ?), la mine une fois encore illuminée de Damien, les sourires de Costel et Mihaela, ceux de Razvan et Raymondea rencontrés depuis environ un mois et pour qui ces visites prennent de l’importance par le lien humain qu’elles tissent. Il y a également le souci que nous nous faisons à l’égard de Mihaela, obligée de quitter un monde de précarité pour un monde de pauvreté.

Et pourtant, au sein de ce mélange de bonnes et moins bonnes nouvelles, allez savoir pourquoi, les deux maraudeurs de service ressentent une indéfinissable joie intérieure.

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Vous souhaitez savoir comment s’organisent les maraudes au sein de la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy ? Cliquez sur « Maraudes Notre-Dame de Grâce » et vous saurez tout !

(Noms et prénoms ont été modifiés)

Texte et photos © Jean-Michel Touche

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Une Réponse

  1. […] Pour voir ou revoir la maraude du 1er janvier, cloquer sur le lien suivant : Maraude 1er janvier 2015 […]

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