NOËL A SAINT-GERMAIN-DES-PRES


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      Il rectifia une dernière fois son nœud de cravate, se regarda dans le miroir, eut pour son reflet un petit sourire mi-ironique mi-satisfait. Le sourire lui fut rendu en même temps qu’il le donnait. Il faut concéder qu’il portait plutôt bien une cinquantaine plus qu’amorcée.

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Ses chaussures noires étaient luisantes du cirage et du polissoir, le pli du pantalon de son costume sombre de bon faiseur était marqué comme il se devait. Sur le plastron de sa chemise blanche, finement rayée de bleu, une cravate de soie au motif discret jetait ses notes de couleur de bon ton.

DSC_2370Dix heures sonnèrent à la pendule du salon. Il eut un dernier regard complaisant pour les boutons de manchettes qui fermaient les poignets mousquetaires. Sur lesquels il exerça une légère traction afin que la chemise dépassât la manche de sa veste du nombre de centimètres requis. Il ouvrit une vaste penderie, choisit une écharpe en cachemire blanc, la noua autour de son cou. Il détacha un manteau bleu nuit qui attendait sur son cintre de bois, l’enfila, apprécia sa chaleur et le léger poids familier sur ses épaules. Enfin, il ganta ses mains de chevreau noir et souple.

Quelques instants plus tard, la porte cochère de l’immeuble se referma dans son dos et il prit à droite dans sa rue de Villersexel pour rejoindre le boulevard Saint-Germain. Il avait prévu de marcher jusqu’à la rue de Tournon où un couple d’amis l’attendait pour le réveillon de Noël en cette fin d’année 1962.

Il faisait froid. Aussi, pressa-t-il le pas et goûta-t-il la douceur réchauffante de son pardessus. Quelque part, devant lui, les cloches d’une église se mirent à résonner de leurs voix de bronze, appelant les fidèles à la messe de minuit. À ce bruit, quelque chose d’ancien, un peu triste, remua en lui, loin dans sa conscience. Il n’y prit pas garde. Ou si peu.

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Quelques foulées plus loin, il déboucha sur le boulevard Saint-Germain illuminé par les décorations de fin d’année. Les passants étaient plus nombreux. Quelques familles emmitouflées se pressaient vers une église ou vers une table chargée de victuailles sortant de l’ordinaire. Un jeune couple le croisa, indifférent au temps et à l’heure, amoureux. À ce moment, le temps justement fraîchit encore et les premiers flocons voletèrent dans l’air avant de toucher mollement l’asphalte. Très vite, ils se firent plus nombreux.

Il approcha de la rue du Bac. À sa gauche, adossé au mur d’un immeuble, assis sur des cartons, un clochard trop légèrement vêtu tendait une main que le froid bleuissait et qui tenait, en guise de  sébile, un pauvre gobelet de plastique blanc. Le remarqua-t-il ? Il poursuivit son chemin. Eut-il conscience, quelques mètres plus loin, que la chaleur que lui avait procurée jusqu’ici son manteau, s’estompait ? Toujours est-il qu’il pressa l’allure.

Il traversa la rue du Bac. Vit-il la femme au visage creusé par les privations qui tenait un nourrisson dans ses bras trop maigres ? Seule la bise qui se leva et fit tourbillonner les flocons de plus en plus serrés eut pu le dire. Il passa, frissonnant, luttant contre le froid qui le saisissait, s’infiltrait sous le manteau dont on lui avait pourtant vanté les qualités calorifiques.

Alors, il eut faim. D’abord, il ressentit une envie bienfaisante, ce sentiment qui appelle des images de plats fumants, d’assiettes délicieusement garnies, des réminiscences d’estomac apaisé.

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Puis, la faim s’accentua, tordit son ventre, se transforma en celle des miséreux qui sentent d’autant plus le besoin de nourriture qu’ils savent qu’ils ne pourront le satisfaire. Dans son esprit en proie à l’incompréhension, l’appartement de ses amis devint un havre de chaleur où il pourrait se réchauffer et se restaurer. Grelottant, mordu par une faim déchirante, il se hâta, courant presque, vers la fin de ces maux inexplicables. C’est ainsi qu’il dépassa, presque éperdu, l’église Saint-Thomas d’Aquin qui, éclairée, en retrait sur la petite place où débouchait la rue du même nom, ouvrait ses portes aux paroissiens.

C’est à ce rythme effréné qu’il traversa la rue Saint-Guillaume puis celle des Saints-Pères. _10

Et, c’est au pas d’un chasseur torturé qu’il croisa, sans y prêter attention, un vieil invalide, au visage marqué par la souffrance, à la barbe blanche, aux yeux d’un bleu délavé. Avançant à grand-peine sur des béquilles de bois, le vieillard lui tendit en vain une main tremblante sur laquelle un flocon de neige se posa.

La demie de dix heures se fit entendre et les cloches à nouveau carillonnèrent, lançant leur appel à la prière dans la nuit glaciale. Tendu vers son but, il n’entendit pas. Poursuivit sa course. Mais, il éprouva, tout à coup, une gêne dans les jambes. Sa marche se fit hésitante. Il eut l’impression que le bas de son corps se dérobait sous lui, entravant son avance. La vision rassurante de l’appartement de ses amis s’éloigna, se brouilla. Il s’approcha péniblement et douloureusement du trottoir, et héla un taxi qui roulait à vide. Le chauffeur tourna la tête vers cette silhouette qui fléchissait, claquait des dents et se tordait sous l’emprise de la faim. Lui, eut la vision d’une figure ricanante aux os saillants, aux orbites creuses, aux dents apparentes. L’automédon continua sa route sans même ralentir. Il gémit. Des hallucinations d’hôpitaux et de cimetières tournaient dans sa tête pleine de fièvre. Un autre, deux, trois taxis l’ignorèrent.

Désespéré, haletant, traînant les pieds, glacé jusqu’aux os, ravagé de douleur, il se traîna jusqu’au café-restaurant brillamment éclairé qui faisait le coin du boulevard. On devinait, par-delà les vitres, les convives attablés, ripaillant dans une aimable quoique artificielle atmosphère de fête.

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À la porte de l’établissement, un garçon à veste blanche lui intima de passer son chemin. Il voulut protester, prétexta de sa qualité. Le cerbère demeura inflexible, lui demandant d’aller porter ses guenilles ailleurs. Malade, gelé, interloqué, il regarda interdit les haillons qui le couvraient maintenant. Il eut un sursaut, glissa sa main dans la veste de mauvais tissu, sortit un portefeuille qu’il ne reconnut pas pour l’objet en crocodile qu’il avait placé dans sa poche intérieure si peu de temps auparavant. Avec fébrilité, les doigts gourds et tremblants dans d’horribles mitaines en laine qui avaient, de manière mystérieuse, remplacé ses gants si délicats, il l’ouvrit, le trouva vide. Épuisé, il se détourna. Fit quelques pas avec grand peine. Deux larmes roulèrent au long de son nez. S’éloignant des lumières du réveillon, de la chaleur qu’il sentait rayonner derrière les carreaux du restaurant, il entra sur la place de l’église Saint-Germain-des-Prés et gagna, pantelant, le banc couvert de neige qui faisait face à l’édifice sacré.

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La tête lui tourna. Il se laissa tomber plutôt qu’il ne s’assit, ferma les yeux, appela la mort comme un oubli, la fin comme une délivrance. Comme sa raison se perdait, il eut conscience d’une main sur son bras, une main étonnamment ardente qui agissait comme un cataplasme salutaire. Il ouvrit les yeux. Assis sur le banc à ses côtés, le vieil homme infirme le regardait en souriant. « Viens frère, lui dit-il, encore un effort. » Sous cette voix apaisante, il fit appel au peu de vigueur qui lui restait et, s’appuyant sur le vieillard qui semblait par miracle avoir retrouvé les genoux de sa jeunesse, il chemina, tant bien que mal, vers le porche de l’église que les lumières de Noël faisaient accueillant. Déjà, il pouvait entendre le chant des fidèles s’élevant vers le Créateur. Déjà il pouvait respirer le parfum de l’encens. Toujours soutenu par son guide, il pénétra dans la demeure de Dieu. La ferveur qui y régnait lui tiédit le cœur. Le chant des fidèles s’élevait vers la voûte et, au-delà, vers les cieux, remerciant le Seigneur pour le don de son fils.

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À gauche du narthex, était dressée la crèche. Grandeur nature, un âne et un bœuf entouraient la Sainte-Famille. Un voile blanc sur les cheveux, Marie leva vers lui son visage que les douleurs de l’enfantement marquaient encore.

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Elle  ressemblait étrangement à la femme du boulevard qu’il avait croisée plus tôt sans la remarquer. Elle lui sourit d’un merveilleux et tendre sourire et il éprouva, dans son corps un doux sentiment de satiété et de chaude humanité. Puis son regard croisa celui de Joseph, celui du misérable vagabond du boulevard, plein de bonté, qui chassa peu à peu la glace de sa chair et de ses os pour laisser place à un lumineux bien-être. «C’est Noël, frère » murmura le vieillard et, à cet instant, ses membres retrouvèrent leur force d’avant.

Alors, bénissant l’enfant qu’il avait ignoré dans le froid et dans la nuit et qui, de son berceau de paille, semblait lui pardonner, il inclina la tête et pria.

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Texte ©Michel Tirouflet

Photos © Jean-Michel Touche

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