ADIEU PIETER ( PETR, en tchèque)


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Adieu Petr,Maraude 22 mars 2012-25

Tu avais fait ta demeure de cette bouche de chaleur, au tout début de la rue de la Pompe, sur laquelle on te trouvait, à chacune de nos maraudes.

Malgré la barrière des langues, nous parvenions à partager quelques moments où l’énigme de ton parcours se mélangeait aux expressions comiques que tu prenais. Parce que tu te réjouissais de nous faire rire.

Adieu, Petr.

Jean, qui te connaissait si bien, parle de toi dans ce beau texte qu’il vient d’écrire. Voici ce qu’il dit.

Et ceux qui ont croisé ton parcours pourront te revoir dans les photos qu’ils trouveront au bas de cet article

° ° °

Petr

1948 – 18 novembre 2013

Or le pauvre mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham.

Luc 16, 22

Petr est né en 1948 en Tchéquie, à une centaine de kilomètres à l’Ouest de Prague. À Pilsen, ou ailleurs. Toujours est-il que l’on y brassait de la bière, breuvage auquel Petr restera fidèle jusqu’au bout. Il ne parlait guère de ses jeunes années, qui furent peut-être trop courtes ou douloureuses pour qu’il trouve la force d’en dire quelque chose. Peut-être aussi, espérons-le, furent-elles heureuses, et tranchaient-elles trop radicalement avec le demi-siècle qui les suivit pour qu’il puisse y croire autrement que comme à un rêve de bonheur dont les contours s’estompent lorsque l’on veut en retrouver la douceur.

Les années noires de Petr ont la couleur et l’amertume du charbon qu’il passa d’abord vingt-deux ans à extraire au fond d’une mine de Tchéquie, alors Tchécoslovaquie – nom qu’il était dangereux de prononcer en sa présence, et dont il réfutait l’existence. Chacun se figurera ce que purent être ces vingt-deux années. Elles ne s’achevèrent que lorsque le régime dont il avait contesté la légitimité (un tract, une parole ?) lui offrit de visiter ses geôles. Il en sortit après neuf ans, assoiffé de liberté – et d’autre chose, peut-être. Quitter sa terre parce qu’elle est une terre d’exil, de misère et de larmes, « hac lacrimarum valle », c’est le lot de l’humanité. Mais la radicalité de l’histoire des pauvres est parabolique. Ils sont les icones de notre propre indigence. Ils sont aussi, nous le savons, des figures du Christ rejeté, humilié, crucifié par ceux qu’il aime. « Donne-moi à boire »[1], nous dit le Pauvre.

Après la fuite, Petr parcourt l’Europe. Il devient peu à peu vagabond. Il traverse l’Allemagne, l’Italie, la France. Il aime Colmar. Y a-t-il vu le retable d’Issenheim ?

À Paris, où il achèvera son pèlerinage, Petr est un homme de soixante-cinq ans, fatigué mais dont on se demande comment il a tenu jusque-là. C’est un clochard qui boit, sent la misère et hurle contre le monde (et les intempéries). Lorsque l’on s’accroupit à ses côtés, son âme blessée finit par se laisser toucher. On partage avec lui un repas, une cigarette – qu’il offre volontiers –, un silence. Il parle d’instants de sa vie. Il aimerait retrouver sa terre natale avant de mourir. On sait que Petr avait au moins un fils.

À l’hôpital, où il passera ses dernières semaines, il s’endort, et récupère le sommeil de milliers de nuits passées dans la crasse, le gel, la violence. Des nuits sans lune et sans repos. Mais la délivrance est aussi certaine que l’aurore, et Petr le sait. Lorsqu’il ouvre les yeux pour une minute, il pose un geste de tendresse et murmure sereinement : « Doucement, mort ».

Petr est mort un matin, le jour de la dédicace des basiliques de Saint Pierre et de Saint Paul, Svatý Petr a Pavel.

Svatý Petr, pros za nás.[2]

Jean de Saint Chéron

[1] Jn 4,7.

[2] Saint Pierre, priez pour nous

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_10

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Pieter le Tchèque.

Copyright  2012 JMT

Photos © Jean-Michel Touche
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