Qui étais-tu, Lionel ?


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Le dernier départ de Lionel est l’occasion de réfléchir sur bien des points, et d’abord sur le sens de notre présence, ou plus exactement de notre existence.

Cette question apparaît indirectement dans trois textes composés pour Lionel  :

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Ton annonciation (poème posé par un anonyme, dans la rue, à côté de sa photo)

Pendant deux ans j’ai eu la chance de te connaître (témoignage d’un de ses anciens amis de la rue),

Ne cherchez plus Lionel, il est parti (extrait de l’article à paraître dans Passy Notre-Dame).

Quand un gars comme ça...

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Ton annonciation
(Poème anonyme)

Les lumières des bougies sur les pavés,
Chapelle de pensées et de fleurs,

Annonçaient tout à la fois aux passants pressés,
La fin de sa tempête et le malheur.

Il n’avait aucune protection chaude ou consolation sucrée,
Ni cachemire ni chocolat à sa portée.

Son fil avait été tristement coupé,
Par les ciseaux noirs de la destinée.

Pour moi il était encore étranger,
Jusqu’à la vue de sa photo affichée.

Sans comprendre, je fus alors bouleversé jusqu’aux larmes,
Par ce chant du cygne dont l’écho final désarme,

De sa présence vibrante, sans domicile fixe,
Je sentais la beauté d’un invisible Phénix,

Prenant son envol et se baladant dans la rue,
Son humanité m’était étrangement apparue.

Dernier cadeau, promesse de crépuscule,
D’un Prométhée offrant son cœur en férule :

Incandescence pouvant à chaque instant renaître,
Force fragile s’emparant de nos peut-être.

J’étais nu, plein de larmes douces-amères,
Il m’avait tutoyé, je te pleurais en frère.

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Copyright  2012 JMT

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Edddy lecture

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Pendant deux ans j’ai eu la chance de te connaître
(Témoignage d’un ancien ami de la rue)

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Lionel,

Pendant deux ans j’ai eu la chance de te connaître.
Deux ans dans la rue, souvent à tes côtés. Je me rappelle au début, quand je suis arrivé dans le quartier. Tu m’as dit : « Reviens demain, j’aurai quelque chose pour toi. »
Quand je suis revenu, le lendemain, tu m’as donné une petite radio. On ne se connaissait même pas, et tu m’as fait ce cadeau. Parce qu’il y avait en toi beaucoup de générosité.

Pendant deux ans, je me rappelle, on se retrouvait dans la journée et on parlait de tout. Parce que tu étais quelqu’un de très cultivé. Tu lisais tous les journaux que tu pouvais, je m’en souviens. Tu aimais ça, la presse. Tu étais incollable sur beaucoup de choses, et tu savais presque tout sur les films et la musique. Et pour te distraire, tu passais du temps devant les grilles de mots-croisés. Un vrai champion !

Si j’aimais bien venir m’installer en ta compagnie, je n’étais pas le seul. Richard, David, Théo, Arthur, Bagdad, Manuel et bien d’autres, on était nombreux à se rassembler autour de toi, à la laverie, au Passy Plaza ou tout simplement dans la rue, assis sur les bornes ou sur le trottoir.

Comme tous les autres, j’ai beaucoup de souvenirs avec toi. Mais il y en a deux qui resteront bien gravés dans ma mémoire.
Le premier, c’est la virée à Esteville, avec le déjeuner au restaurant et la balade qui a suivi. Il y avait si longtemps que tu désirais revoir la mer ! Je me rappelle comme tu étais heureux lorsque Christine nous a emmenés sur la plage, au bord de l’eau. Ce n’était pas prévu. Surprise totale. Je revois encore ta joie !
Le second est plus récent. C’est le dernier déjeuner de Béthanie, à la paroisse, le 20 janvier. Tu étais heureux durant ce repas, cela faisait plaisir à voir. Si heureux ! Et pourtant le dernier jour approchait.

Depuis le printemps, quelque chose en toi s’abîmait peu à peu. Ta santé fichait le camp mais tu ne disais rien. Tu ne voulais rien, sinon disparaître dans la rue, comme tu l’avais dit à plusieurs. Tu ajoutais même « Et c’est très bien comme ça. »
Eh bien non, ce n’étais pas si bien que ça, Lionel. Du coup, au lieu d’être réunis autour de toi, comme on aimait le faire, nous le sommes seulement autour de ta photo. Ce n’est pas pareil.
Mais bon… tu resteras toujours notre ami, tu sais !

Eddy

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Copyright  2012 JMT

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Ne cherchez plus Lionel, il est parti

Non, ne le cherchez pas.
Nous ne croiserons plus la silhouette maigre de cet homme, fin et cultivé bien plus qu’on ne l’aurait imaginé. Nous ne verrons plus ses cheveux qu’il tirait en arrière et retenait en catogan, sa barbe noire qui escaladait son visage et masquait ses lèvres, ses yeux souriants et son regard toujours curieux.

Quand le temps lui permettait d’être dehors, Lionel prenait place sur une borne, jambes croisées, ou s’asseyait près de l’entrée du Passy Plaza, un petit tissu posé sur le sol pour inviter les passants à y déposer une pièce ou deux.

Homme discret, il servait de marqueur. Marqueur du quartier avec les moments heureux et ceux qui le sont moins, marqueur du temps qui s’acharne sur certains plus vite que sur d’autres, marqueur de cette société qui emporte les plus nombreux dans un tourbillon agité mais en laisse quelques-uns sur le côté, mordant profondément dans leur espérance de vie. Marqueur pour ses amis de la rue qui aimaient se retrouver autour de lui.
Pourquoi ? Comment ?

Qui étais-tu, toi le tout petit, le sans grade, le presque invisible, celui qui ne faisait pas de bruit ? Toi dont l’existence pesait à peine le poids d’un souffle. Sais-tu que ton absence, aujourd’hui, émeut en profondeur tous ceux qui t’ont connu ? Vois combien de passants se sont arrêtés devant ta photo, vois comment leur visage a changé quand ils ont appris que tu prenais le large. Il a fallu que tu t’en ailles, Lionel, pour que nous prenions conscience de ton regard qui ne se posera plus sur nous.

Si tu savais cette messe, célébrée en ta mémoire ! Si tu savais tous ces amis, connus et inconnus, venus en foule dans l’église. Ceux qui ont un toit et ceux qui n’en ont pas ! Certains priaient, d’autres attendaient en silence que tu leur réchauffes le cœur. Et tous t’aimaient.

Qui étais-tu réellement, Lionel ?
Un homme, tout simplement, à l’image et à la ressemblance de Dieu.

Jean-Michel Touche

Copyright  2012 JMT

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Photos © Jean-Michel Touche

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Une Réponse

  1. Frédéric Larbi, apprenant la disparition de Lionel qui était pour lui un véritable ami, a envoyé le texte que vous pouvez lire ci-dessous.

    Merci pour ce témoignage d’amitié, Frérédic.

    L I O N E L

    Assis par terre, tu faisais la manche, 1er regard j’ai compris que tu étais le cœur sur la main. Tu m’as dis « ça te dit? », je t’ai répondu « comme si je n’avais encore jamais ».
    On ne s’est plus quitté, la rue, ce décor de ciné en papier mâché, tout d’un coup des fleurs s’ouvraient sur le bord des fenêtres, les chats bondissaient, la révolution continuait. Avec toi il n’y avait plus aucune hésitation, tout était tellement vrai. Le matin le soleil se levait, il savait que tu l’attendais caché derrière ton massif de fleurs.
    Quand ça a sauté, tu étais là pour appeler les pompiers, héroïque, tu étais devenu la fierté de tout le quartier. Au lieu de demander une médaille, c’est nos amitiés que tu as récoltées.
    Teknambule, tu ne tardais pas à aller te coucher, ton petit sac de provision s pour seul diner de la journée, comme pour laisser au quartier sa part d’intimité, mais de là où tu couchais, désormais je savais que tu veillais, tu étais une personne sur laquelle on pouvait compter.
    La question qui me venait « qui t’as enseigné à être aussi parfait »?, sans doute un élan de générosité, une amie? si je la connaissais je la remercierais.
    En chacun de nous on te voyait, je me demandais, qu’ont les gens à me dévisager, moi qui n’est aucun intérêt?
    Au chevet de Reggiani tu es venu m’épauler, grâce à toi j’ai pu tout arrêter et retrouver ma liberté. Tu m’as appris à dire je t’aime.
    Par malheur une maladie nous a séparés à tout jamais, maintenant c’est de mes propres ailes que je poursuit ce bout de chemin et c’est encore plus fort, LIONEL, que je pense à toi et que je t’aime, je ne t’oublierais jamais. Tu es partie rejoindre tes parents, il me semble en ami que tellement tu y tenais.
    Merci pour tout LIONEL du fond du cœur, tu es le meilleur.

    Frédéric LARBI

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