Charles de Gaulle Etoile – Chapitre 7


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– VII –

 

Charles De Gaulle Etoile

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– Ne crains rien, Marie-Marianne, nous allons bien trouver une solution.

– Oui, répond Marianne, toujours aussi confiante.

Mais l’enfant devient lourd et remue souvent dans le ventre de sa mère.

La première nuit à l’hôtel a été suivie de plusieurs autres. Jean-Joseph partait le matin, laissant la jeune femme au chaud dans la chambre un peu triste qui donnait au nord et ne recevait pas de soleil. Il se rendait sur les chantiers qu’il avait repérés, proposait ses services, assurait au contremaître qu’il était vaillant et qu’il savait tout faire. Le contremaître, s’il avait pris le temps d’écouter, haussait les épaules, levait les bras en signe d’impuissance, précisant parfois qu’il n’avait besoin de personne, et laissait Jean-Joseph seul et un peu plus inquiet.

Il avait promis qu’aussitôt embauché ils loueraient un appartement, et qu’ensuite il ferait les démarches à la mairie pour épouser Marianne. Et il se désolait de ne pas trouver d’emploi.

– C’est dur pour tout le monde, avait soupiré l’hôtelier qui, bon prince, faisait crédit.

Un samedi, le jeune couple décida de se promener dans Paris. C’était trop triste cette chambre sans vue et sans lumière dans laquelle Marianne attendait Jean-Joseph, jour après jour, avec la flamme de l’espoir qui se mettait à vaciller.

L’enfant se faisait très présent maintenant, il s’agitait, donnait des coups. “Que fera-t-on pour sa naissance ?” avait demandé la future mère.

– Ne t’en fais pas. Nous irons à l’hôpital, tout se passera bien. Ne t’en fais surtout pas.

Ils partirent donc et commencèrent par longer la Seine. Marianne n’avait pas bien chaud et Jean-Joseph lui avait mis sa veste sur les épaules. Paris leur fit oublier pour un temps leur misère. Le soleil d’hiver se promenait lui aussi et caressait la façade des immeubles.

Comme ils ne savaient pas où aller, ils marchèrent devant eux, au hasard de leurs pas. A la Concorde il furent saisis par le froid. Marianne se serra davantage contre Jean-Joseph qui l’enveloppa de ses bras.

Ils allèrent ainsi très longtemps, si longtemps que Marianne n’en pouvait plus. Jean-Joseph s’en voulait d’avoir eu l’idée de cette ballade. “Mais non, je suis heureuse” protestait la jeune femme. “C’est beau.”

Jean-Joseph, faute d’argent, se savait incapable d’emmener Marianne se réchauffer dans un café. L’idée lui vint un instant, idée stupide, insensée, presque grossière, de tendre la main. Il y en avait bien qui le faisaient. Il avait même donné une pièce, lui, à un plus pauvre qu’eux, juste en bas de l’hôtel, en partant.

Autour d’eux les gens se pressaient. Quand les guirlandes s’éclairèrent dans les arbres, Marianne et Jean-Joseph firent “Ho !” de saisissement et d’émerveillement. Malgré la faim et le froid ils restaient ébahis devant les parures qui illuminaient d’or les arbres des Champs Elysées.

Marianne devint plus pesante au bras de Jean-Joseph. Alors, sans savoir ni comment ni pourquoi, ils se retrouvèrent dans les couloirs du métro. Il faisait chaud. Il y avait du monde sur le quai mais par chance il restait des sièges le long de la grille. Marianne crut s’évanouir de bonheur quand elle put enfin s’asseoir. La fatigue, la chaleur, l’enfant… elle s’endormit la tête contre l’épaule de son futur mari qui s’endormit à son tour.

Personne ne fit attention à ces jeunes à la dérive, mal vêtus, qui dormaient sur les sièges du métro comme tant d’autres sans abri. Il était déjà tard, chacun se hâtait.

Un homme pourtant les regarda. Il connaissait bien la station pour y venir souvent, le soir, écouter un violoniste de génie qui semblait jouer pour lui tout seul. Un violoniste avec un oiseau posé sur son épaule. Un violoniste avec un talent fou qui improvisait de merveilleuses ballades tandis que l’oiseau volait devant lui.

L’homme se rappelait avoir vu l’oiseau juste après sa première répétition à la tête de l’Orchestre National de Paris qu’il venait diriger comme chef d’orchestre invité. Ça l’avait surpris, cet oiseau bleu azur, de la taille d’une colombe, qui avait attiré son attention en battant bruyamment des ailes puis l’avait précédé jusqu’à la station Charles De Gaulle Etoile dans laquelle il s’était engouffré.

“Ça alors, avait-il pensé, ce n’est pas ordinaire !” Il avait suivi l’oiseau jusque sur le quai. Eh bien, puisqu’il était là, il regagnerait son hôtel en métro au lieu de prendre un taxi comme il avait d’abord eu l’intention de le faire. Et il s’était assis pour attendre la prochaine rame. Le violon de Wenceslaz avait commencé de jouer à cet instant précis.

Le chef d’orchestre, oubliant tout, s’abandonna à la musique, l’âme transportée dans des contrées inconnues. Lorsque Wenceslaz lâcha son archet sur une suite des fausses notes, il voulut voir qui jouait ainsi et se précipita vers l’extrémité de la station. Mais le violoniste avait déjà disparu. Il ne restait qu’un clochard pas bien propre qui lui adressa un salut et lui demanda si par hasard il n’avait pas une petite pièce.

Jean-Joseph, pour sa part, ne sentit pas le billet que le chef d’orchestre lui glissa dans la main. Ce qui le réveilla, ce fut plutôt le regard insistant de Ferdinand-Georges qui dévisageait le jeune couple d’un air peu amène. Le clochard poussa des grognements, haussa ostensiblement les épaules et s’éloigna, maugréant et traînant des pieds.

A son tour Marianne s’éveilla. Elle agrippa le bras de Jean-Joseph et fit une grimace. “L’enfant.”

– Quoi, l’enfant, demanda Jean-Joseph.

Marianne le sentait, l’enfant allait venir, il allait naître.

« Mon Dieu, se dit le jeune homme, que faut-il faire ? » Jean-Joseph appela le clochard.

– S’il vous plaît, aidez-nous.

Ferdinand-Georges se retourna. Comment ça, on l’interpellait, lui, on réclamait son aide ? Il n’en revenait pas. Personne ne lui avait jamais rien demandé. C’était lui qui demandait. La manche, c’était un truc à sens unique. Et voilà qu’un minet plein de taches de rousseur cherchait son assistance… à lui… Ferdinand-Georges !

– Mon amie. Elle va avoir un enfant, il faut faire quelque chose. S’il vous plaît, pourriez-vous appeler à l’aide ?

– Un enfant ? Ici ?

Ferdinand-Georges lâcha un juron et se surprit à dire “Excusez-moi.” Puis il ajouta “Ah! Forcément il faut faire quelque chose. Dommage que René soit pas là.”

– C’est un médecin… ou un infirmier ? demanda Jean-Joseph.

– Non, mais il sait sans doute mieux que moi. Bon. Je vais voir dehors. Heu ! Vous en faites pas, je reviens.

Lourdement, la démarche plus maladroite que jamais dans sa précipitation inhabituelle, Ferdinand-Georges gravit les marches à la hâte. C’était l’heure où se concentraient dans son esprit toutes les vapeurs d’alcool de la journée après la dernière lampée qu’il avalait, le soir, avant de s’allonger sur un sac de couchage de récupération.

Le clochard déboucha sur le trottoir des Champs Elysées et regarda autour de lui. Ce n’était vraiment pas un temps à mettre un ivrogne dehors. Le vent chassait devant lui une espèce de neige fondue qui poissait, qui vous trempait la figure, qui vous faisait vous demander pourquoi vous n’étiez pas resté au chaud à l’intérieur.

Ferdinand Georges mit le cap sur un restaurant où son arrivée fit sensation. Gêné par la lumière, abasourdi par le bruit des couverts, étonné par le mélange des parfums de femmes et l’odeur à la fois acide et sucrée qui s’échappait du coin des fumeurs, Ferdinand-Georges s’arrêta net, guère trop assuré sur ses jambes, perdu loin de son territoire, affolé par son audace. “Chaud devant !” lançaient les garçons en gilet noir.

Le poil hirsute, la tignasse douteuse, la trogne rouge et l’œil jaune, les bras maladroits, le clochard se mit à crier “A l’aide, à l’aide!”

Un éclat de rire général s’éleva dans le restaurant. Le patron l’appela et lui servit un grand verre de vin. Mais quand il eut humé le parfum très spécial de notre homme, il fit une imperceptible grimace et recula d’un pas. Il ajouta “Allez, bois vite et va-t’en.”

Ferdinand-Georges lampa le verre cul sec, retint un hoquet, salua et avant de sortir jeta un “Bien le bonsoir tout le monde”.

Derrière lui on en riait encore.

Soudain il se rappela. Le jeune couple ! Ah oui, un enfant. Il fallait faire quelque chose. Ferdinand-Georges pénétra dans un autre restaurant où son arrivée ne souleva pas le même enthousiasme. Un garçon voulut le mettre dehors mais une main l’en empêcha.

– Ne faites pas ça. D’ailleurs je connais ce monsieur.

Le clochard de Charles De Gaulle Etoile n’en revenait pas. Dans la même soirée on lui demandait d’abord un service, ensuite on l’appelait “Monsieur” et on disait le connaître. Il se retourna et reconnut l’homme qui venait chaque soir écouter le violoneux. Ça le rassura. Alors, avec ses mots d’exclus, il lui parla du couple et de l’enfant qui allait naître.

– Va les retrouver, dit le chef d’orchestre, on va s’occuper d’eux.” Comme le clochard s’en allait, l’homme prit la bouteille de vin sur sa table et la lui tendit. Il n’aurait peut-être pas fallu, mais après tout…

– Monsieur, dit Ferdinand-Georges timidement, vous n’auriez pas plutôt de la soupe ? C’est pour la jeune dame, je crois que ça lui ferait du bien.

– Je m’en occupe, je m’en occupe, répéta l’homme. Va vite les rassurer. Et garde la bouteille.

Ferdinand-Georges s’en retourna, essayant de courir, mais comme son dos lui faisait mal il dut se contenter de faire des petits pas un peu plus pressés qu’à l’ordinaire.

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…à suivre.. .

… avec un dernier chapitre à venir… presque inattendu…

Vous saurez tout !

L’auteur, alors, pourra vous souhaiter un 

Joyeux Noël !

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 Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

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2 Réponses

  1. Noël pour aujourd’hui! merci Jean Michel.

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