Charles de Gaulle Etoile – Chapitre 6


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– VI –

Le train qui entre en gare ne prend pas de voyageurs

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Bien qu’il ne soit pas très tard, les gens se pressent déjà sur le quai, à Charles De Gaulle Etoile. Comme tous les soirs. En silence. On parle peu dans le métro, sauf si l’on se connaît. Ceux qui se parlent, on les regarde. Comme s’ils dérangeaient. Evidemment certains parlent fort, ça peut gêner quand on lit les nouvelles de la journée ou quand on se concentre pour achever une grille de mots croisés commencée le matin, dans l’autre sens de la ligne, avec cette définition sur laquelle on butte : “Naissance”. En quatre lettres.

Ferdinand-Georges est de ceux qui parlent rarement. Mais quand il parle, on ne peut l’ignorer.

Et voici qu’il accompagne l’arrivée d’une rame en déclamant, mi-triste, mi-goguenard, “Votre attention s’il vous plaît. Le train qui entre en gare ne prend pas de voyageur. Je répète, le train qui entre en gare ne prend pas de voyageur.”

Les gens le regardent à peine et ne prêtent pas attention à sa voix avinée. Déjà ils se regroupent devant les portières, prêts à bondir. Ils ont chacun choisi un siège, il ne faut pas se le faire voler. Mais inutile de lever le loquet, les haut-parleurs annoncent qu’effectivement le train ne prend pas de voyageurs.

Alors les gens se tournent vers le clochard, l’air mauvais, l’air de dire “Tais-toi la prochaine fois.”

Ferdinand-Georges se marre. C’est vraiment comique pour lui qui va dormir ici. Il a posé un bandeau très serré sur son front, installé un vieux walkman à sa ceinture et placé des écouteurs dans ses oreilles. C’est du trompe l’oeil, ou plutôt du trompe oreille. Le clochard n’entend rien. Son walkman provient d’une poubelle et René, l’ancien as de l’électronique reconverti dans la cloche à la suite d’une affaire qui a mal tourné, n’a rien pu faire pour le remettre en marche.

Comme c’est le soir, sa couperose s’accentue aux pommettes et son nez s’épanouit, rouge de tout le vin ingurgité dans la journée.

Ferdinand-Georges s’endort. Il y a beaucoup de monde à présent sur le quai, mais on évite la zone où ronfle notre ami, ce petit carré qu’il a, pareil aux loups, marqué de son odeur. Et si par hasard quelqu’un, voyant de la place, s’approche naïvement, l’innocent fait bientôt marche arrière, l’air gêné. Surtout ne pas se faire remarquer.

Derniers arrivages massifs aux environs de minuit.

Puis les voyageurs se font rares, des étrangers au parler curieux dont Ferdinand-Georges tâche de deviner l’origine. Il distingue les Allemands, les Italiens, les Américains, bien sûr. Ah ! les Américains ! Ferdinand-Georges les aime bien sans trop savoir pourquoi. Pourtant ils n’ont pas la pièce plus facile que les autres. Non, ça vient d’autre chose. Ce doit être leur façon si particulière de parler. Ferdinand-Georges trouve ça joli. Cela sonne bien, l’américain !

Les Japonais, eux, sont de toutes les heures. Par deux. Des poupées amoureuses qui ne font pas comme les amoureux des autres pays. Ils ne se regardent pas, ils ont les yeux braqués droit devant eux. Ou alors ils se prennent en photo. A croire que c’est une passion.

Pas comme ces Parigots tête de veau. Ceux-là, quand ils se bécotent, il y a des fois où Ferdinand-Georges serait presque embarrassé, comme s’il fallait leur dire “Hé ! les amoureux, excusez-moi d’être là.”

Voilà ! Bientôt ça sera fini. Il n’y aura plus personne. Alors à lui la station.

Mais ce qui intrigue notre clochard c’est la présence de ce violoneux qui descend, la nuit venue, et se met à jouer. “Rideau, c’est fini, le spectacle est terminé”, crie Ferdinand-Georges. Le violoneux ne comprend pas, ou fait semblant. Il est têtu, Ferdinand-Georges, il crie encore. Mais le violoneux est tout aussi têtu que lui, il continue. Parfois c’est bien, mais à certains moments tout donne l’impression de s’embrouiller, comme si les notes arrivaient décalées dans le temps. Comment vous décrire ça ? Les mots ne viennent pas à l’esprit de Ferdinand-Georges. C’est qu’il n’a pas fait beaucoup d’études. Alors dès qu’il sort de ses pensées habituelles, il a du mal à exprimer ce qu’il ressent.

Le violoneux promène un oiseau avec lui. Curieux type. Jamais vu ça. Un oiseau, dirait-on, qui lui parle.

Au début Ferdinand-Georges n’appréciait pas du tout. Si l’intrus avait joué de l’accordéon, à la rigueur… Mais le violon, ce n’était pas pareil.

Ce soir encore l’homme pénètre dans la station. Il a dû oublier de couper ses cheveux depuis longtemps, ils lui font à présent une queue de cheval blonde qu’il attache avec un élastique. Parfois, lorsqu’il joue, l’élastique se casse et libère la tignasse qui entreprend de danser sur ses épaules un véritable ballet. L’oiseau, alors, se met à voler, virevolter, monter et descendre. Un oiseau bleu azur comme Ferdinand-Georges n’en a jamais vu.

Mais comment Ferdinand-Georges connaîtrait-il Thétis Khan ?

Sur le quai d’en face, il arrive également certaines nuits qu’un homme vienne sans faire de bruit, s’assoie sur un banc, ferme les yeux et écoute. On dirait qu’il vient juste pour entendre Wenceslaz.

Comme nous sommes en hiver il porte un manteau. Un beau vêtement beige boutonné sur une écharpe verte comme les près de l’Irlande. Il ne dit pas un mot. Wenceslaz ignore sa présence mais Thétis Khan l’a vu et s’en réjouit.

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(à suivre…)

 Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

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