Charles de Gaulle Etoile – Chapitre 5


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– V –

 

Marianne et Jean-Joseph

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Quand le raisin est prêt à être cueilli, Jean-Joseph a coutume de rejoindre les bandes de vendangeurs et d’offrir ses bras pour la récolte des fruits que le temps, lentement, a portés à maturité.

C’est un rude, Jean-Joseph, un fort, un courageux. Ce n’est pas lui qui va se plaindre des difficultés de la vie. Il n’en a pas le temps. Vendangeur à la saison, maçon lorsqu’il faut restaurer l’aile d’un château ou le mur d’un chai, homme de peine en toute saison, Jean-Joseph se sort comme il peut de la misère où le hasard l’a jeté, encore enfant, séparé de parents que la pauvreté avait chassés d’Irlande.

Le bateau qui devait les mener tous aux Amériques avait perdu sa route, une nuit de tempête, et après s’être frotté aux rochers dans les courants de la Bretagne, avait jeté ses passagers dans l’écume en colère, à des miles de la côte. Par chance une embarcation de pêcheurs, avec laquelle le vent furieux s’était montré débonnaire, avait pu s’approcher des lieux du désastre et sauver cinq ou six passagers. L’enfant était du lot.

Les marins débarquèrent à Bordeaux et remirent le blondinet aux autorités du port qui ne surent qu’en faire.

Une dame s’émut de l’histoire du petit Irlandais qui s’exprimait en gaélique, le prit en sa maison et se proposa de l’élever. Mais elle connut à son tour des revers de fortune et ne put garder cette bouche supplémentaire à nourrir. Jean-Joseph, c’est le nom que lui avait donné sa bienfaitrice, partit travailler la terre non loin de la ville. Il apprit qu’avec un peu de courage l’adversité se surmonte. Courage ou volonté, ça se discute, et si l’on dispose des deux l’on est mieux armé encore pour se tirer d’affaire.

C’était le cas de Jean-Joseph qui, fièrement, vint donner à la dame la totalité de son premier salaire.

Les années passant, Jean-Joseph commença de regarder les filles avec intérêt, et notamment Marianne. Il avait du goût, direz-vous si vous avez connu Marianne. Mais qui n’en aurait pas eu ?

Voici peu, ils se retrouvèrent aux vendanges. Jean-Joseph coupait le raisin, emplissait la hotte et la portait au bout de la rangée pour revenir, tailler encore, emplir à nouveau la hotte et la vider. Il s’efforçait de rester le plus près possible de Marianne qui, visiblement, faisait de grands efforts pour continuer le travail : son dos n’en pouvait plus à force de saisir, porter, se relever, marcher courbée sous le poids du raisin.

Jean-Joseph dont les bras vigoureux prenaient de l’avance, aidait la jeune fille à mettre la hotte sur son dos. Parfois il la lui prenait après avoir vidé la sienne, et la portait à la place de Marianne.

– Eh ! Jean-Joseph, tu es amoureux ? Regardez, les gars, Jean-Joseph s’est fait embobiner par Marianne.

– N’écoute pas, dit Marianne à voix basse. Laisse-les parler, ils sont jaloux.

Jean-Joseph serra les poings mais la voix tranquille de la jeune fille et les yeux attendris avec lesquels elle le regarda calmèrent son début de colère.

– Raccompagne-moi, Jean-Joseph, quand nous aurons fini.

Jean-Joseph regarda Marianne. Le ciel était bas et ne souriait pas. Il tombait depuis le début des vendanges une sale bruine qui posait un masque brillant sur le visage de la jeune femme et plaquait ses cheveux sur sa nuque cependant qu’elle transpirait à force de trop d’efforts.

Marianne brusquement fit “Ho !” Ses yeux cherchèrent Jean-Joseph dans un cri silencieux avant de se tourner vers le ciel, puis elle s’affaissa entre deux rangs de vigne et perdit connaissance.

– Ce n’est rien, ce n’est rien. Allez, vous autres, continuez de travailler.

Aidé de Jean-Joseph, le propriétaire souleva Marianne et la conduisit à sa voiture pour l’amener chez lui.

Abasourdi, Jean-Joseph entendit le médecin annoncer qu’il ne fallait plus faire travailler Marianne. “Elle est enceinte, Monsieur, il n’est pas question qu’elle continue de faire la vendange.”

Enceinte, enceinte, ce mot tournait dans la tête de Jean-Joseph. Voyons, ce n’était pas possible, pas elle.

Marianne habitait une maison à l’entrée du bourg. Pas bien grande, au milieu d’un jardin à peine plus vaste qui se couvrait de fleurs depuis le printemps  jusqu’au milieu de l’automne.

Elle ouvrit la porte, sourit à Jean-Joseph et le fit entrer.

Les yeux fermés, à voix basse, la jeune femme se mit à conter son histoire à l’Irlandais qui semblait être un ange avec son visage couvert de taches de rousseur et ses cheveux blonds et bouclés. Le garçon ne prononça pas un mot. Seule sa main parla, qu’il passa doucement sur les joues de la jeune femme. Marianne avait son secret, il devint le leur.

Jean-Joseph acheva les vendanges et reprit son activité de maçon. On commençait à le connaître et l’on appréciait son efficacité autant que la propreté dans laquelle il laissait les chantiers une fois achevés les travaux. En outre il n’était pas bien cher, Jean-Joseph, beaucoup moins cher que les entreprises de la région. Aussi le travail ne manquait-il pas.

L’automne annonçait un hiver qui serait froid. Jean-Joseph se rendait le soir chez Marianne qui faisait du feu dans la cheminée car la brume commençait de descendre avec son empreinte humide et refroidissait la maison. Les deux jeunes gens restaient à regarder les flammes dévorer le bois que Jean-Joseph portait de ses chantiers. Ils parlaient peu, sans doute parce qu’ils se comprenaient à demi-mot.

L’enfant ? Ils s’étaient tout dit le jour où Marianne avait perdu connaissance entre les rangées de vigne. Bien sûr, Jean-Joseph aurait préféré que les choses se passent autrement. Au village on souriait sur son passage, une façon de dire “On est au courant. Alors c’est-y toi ou c’est-y pas toi ?”

Ces sous-entendus agaçaient le jeune homme qui y voyait de la moquerie.

Il proposa un soir à Marianne de partir, d’échapper au qu’en dira-t-on.

– Tu vois, Marie-Marianne (il aimait l’appeler ainsi, elle lui paraissait plus proche, presque sa femme), ça nous suivra tout le temps cette histoire. Il y aura toujours quelqu’un pour sourire en nous voyant. Et des méchantes langues pour dire au petit qu’on ne sait pas très bien si son père ceci, si son père cela…

– Oui, avait dit la jeune femme, oui, partons si tu veux. Où tu veux.

Comme ils possédaient peu de choses, les préparatifs prirent peu de temps.

Le soleil brillait le jour de leur départ. A vrai dire un pâle soleil d’hiver dans un ciel légèrement brumeux. Ils prirent la route de Paris, Jean-Joseph portant la valise de Marianne en plus de ses propres affaires. Un camion qui se rendait dans le nord accepta de les prendre et fit même un détour pour les déposer sur les boulevards de la capitale.

– Allez, bonne chance !” avait lancé le chauffeur. Puis il avait quitté le bord du trottoir, fait un grand signe amical en passant le bras hors de la portière, et s’était fondu dans le flot des voitures.

– C’est grand, avait dit Marianne en regardant les immeubles de briques et de pierres.

La première nuit, ils la passeraient dans un hôtel. “Ensuite on avisera” avait dit Jean-Joseph. “Le Bon Dieu va certainement nous aider, vu ton état.”

– Oui, avait simplement répondu Marianne avec une confiance aveugle.

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(à suivre…)

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 Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

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