Charles de Gaulle Etoile – Chapitre 4


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– IV –

Wenceslaz et Thétis Khan

Ce fut la joie chez les Balgarine lorsque Fédor reçut la lettre du Ministère de la Guerre. Une enveloppe de papier brun, épaisse et bien cachetée, qui annonçait la mutation du colonel de 1ère classe de l’Armée Rouge dans les quartiers modèles de Leningrad.

Babouchka imaginait déjà les églises dans lesquelles elle pourrait impunément se rendre pour ses dévotions, car certaines, n’est-ce pas, devaient être encore ouvertes, le Petit Père du Peuple ne les avait certainement pas toutes fermées. Fédor, lui, s’imaginait bientôt promu colonel de 2ème classe, chargé d’un commandement important, peut-être à l’école militaire, peut-être dans une caserne d’éléments d’élite ? Allez savoir.

Seule Vanoucha qui s’efforçait de donner le change, éprouvait en son cœur un spleen indéfinissable, une langueur curieuse dont elle savait bien la raison : elle ne verrait plus le beau Boris. “Eh! non, ma Vanoucha, le détachement ne me suit pas. Imagines-tu un endroit stratégique comme celui-ci, vidé du jour au lendemain de tous ceux qui connaissent les passages par lesquels l’ennemi pourrait s’engouffrer pour envahir notre grand pays ?”

Secrètement le colonel s’en réjouissait car il commençait à s’apercevoir que les beaux yeux de Boris troublaient par trop sa Vanoucha. Et ça l’énervait terriblement, même s’il n’avait jamais laissé entendre qu’il connaissait le secret de son épouse. Militaire et galant, s’était-il fixé comme ligne de conduite.

*

Un colonel de l’Armée Rouge ne s’encombrant pas de choses inutiles, le déménagement fut vite fait. Un camion qui avait beaucoup souffert durant la campagne de Moscou emporta la petite famille, et comme l’hiver n’avait point encore vidé les lieux, la route fut fraîche, pour ne pas dire froide.

Leningrad devait beaucoup décevoir Fédor Balgarine. Non que la ville fût laide. Au contraire il trouva que c’était une fort belle cité. Non, sa déception venait d’autre chose. Dès son arrivée Fédor se trouva placé sous les ordres d’un vieux général rébarbatif qui se méfiait des hommes de terrain et qui nomma notre ami “Chef du Service du Courrier Spécial de la 4ème Section”. Le titre était ronflant. Le plus long de la brigade. Mais la 4ème section recevant peu de courrier et pour ainsi dire jamais de courrier spécial, le bouillant colonel se morfondait dans une pièce sans fenêtre qui faisait office de bureau, lui qui rêvait d’un avenir glorieux à la tête d’un bataillon d’élite.

Quant à la belle Vanoucha, rapidement la nourriture trop riche du quartier militaire contribua à arrondir encore la générosité naturelle de ses formes qui tendirent, hélas, à prendre du volume, beaucoup trop de volume. Vanoucha commença de ressembler à Babouchka sa mère. Ses joues que le froid rosissait, se gonflèrent. Après tout ce n’est pas vilain, de bonnes joues bien fraîches et lisses, un peu arrondies, qui donnent une impression d’élasticité lorsqu’on les embrasse. Mais cette ressemblance avec la Babouchka ne faisait pas l’affaire du colonel lorsqu’il voyait les yeux de sa femme s’enfoncer peu à peu dans l’embonpoint qui envahissait son visage.

Et que dire de l’opulence de sa poitrine ? Vanoucha avait nourri le petit, c’est vrai, mais à présent Wenceslaz avait quatre ans, il ne tétait plus depuis longtemps. Les seins de Vanoucha auraient dû perdre de leur arrogant volume. Au lieu de cela on eût dit que la poitrine de la jeune femme mûrissait comme ces fruits tropicaux que le soleil prépare en silence et qui éclatent en quelques jours. Serait-ce le changement d’air ? s’interrogeait le colonel.

Chaque fois que Vanoucha prenait son Wenceslaz dans les bras et le pressait contre elle dans un élan d’amour maternel débordant, le petit bonhomme se débattait, tournait la tête et faisait de grands efforts pour se dégager. Vanoucha, alors, versait une larme. Manque d’amour pensait-elle. Manque d’air en réalité. L’enfant cherchait désespérément à dégager ses narines que les formes débordantes de sa mère obstruaient quand elle le plaquait contre ses seins.

La colonel ne comprit jamais qu’elle manquait d’étouffer son petit. Elle crut toute sa vie que cet ingrat, ce dégoûtant, ne savait même pas remercier celle qui l’avait porté en elle avec tant de passion pour lui donner la vie.

Ainsi Wenceslaz grandit-il en devenant un étranger aux yeux de sa propre mère.

Très tôt l’enfant avait fait preuve d’une sensibilité remarquable pour la musique. Remarquable et au demeurant remarquée par ses professeurs qui l’inscrivent d‘office à l’Académie de Musique en dépit de la volonté du colonel Balgarine. Fédor, en effet, souhaitait que son fils devînt soldat de l’Armée Rouge. La Babouchka, de son côté, aurait bien aimé faire de son petit-fils un pope dans la meilleure tradition de l’Eglise Orthodoxe. Seule Vanoucha n’ambitionnait aucun avenir en particulier pour le petit ingrat dont elle avait fini par se désintéresser.

Balanzine, le grand virtuose de Leningrad, n’avait demandé l’avis de personne pour initier lui-même l’enfant aux sonorités superbes du violon. Il fallait voir Wenceslaz – et surtout l’écouter – lorsque, devant ses professeurs, il faisait courir son archet sur les cordes et laissait libre cours à son improvisation. C’était la beauté immanente. Le jeune garçon se fondait dans l’âme du violon, disparaissait littéralement derrière la mélodie qui jaillissait de son cœur. Toute la steppe bondissait à travers les notes déchirantes qui faisaient monter des larmes aux yeux de ses maîtres ébahis. Et puis, à cause de ce fichu don loupé d’une fée maladroite, les doigts de l’enfant s’emmêlaient, les croches s’accrochaient et la féerie s’interrompait net à l’instant où la grâce allait devenir infinie.

– Ça va s’arranger, ça va s’arranger, affirmait le grand Balanzine.

Mais cela ne s’arrangea pas et, de désespoir, Wenceslaz tenta faire le grand saut dans le vide.

Le jour qu’il avait choisi pour le grand départ, un étrange oiseau vint se poser sur son épaule. Grand comme une colombe, mince comme un colibri, bleu comme l’azur du ciel, avec quelques plumes nacrées dans les teintes or et rose et un long bec noir, très fin, qui prolongeait harmonieusement le dessin parfait de son corps.

– Je suis Thétis Khan, dit l’oiseau dans un Russe parfait. Abalkharan, la fée de la musique, m’a conté ton histoire. Tu es trop doué, Wenceslaz, et trop jeune pour t’en aller de la sorte.

– Qu’importe la jeunesse, qu’importent les dons, répliqua le musicien, si ma vie s’effiloche et se perd dans la brume. Je me noie dans l’indifférence et dans la solitude. Je suis assoiffé mais rien n’étanche ma soif.

– Ne dis pas cela, répondit Thétis Khan. Un jour, si tu me fais confiance, ta musique va faire de grandes choses. Je t’en prie, crois-moi et laisse-moi t’accompagner. Je serai ta force, ton courage, ton compagnon de chaque instant.

Wenceslaz crut, sourit et ouvrit la main. Thétis Khan quitta son épaule et vint se poser sur la paume ouverte. Ses petits yeux noirs fixaient Wenceslaz qui y devina une amitié complice.

Et Wenceslaz, accompagné de l’oiseau aux reflets de nacre, commença une longue errance qui devait le conduire tout à tour sur la route de la soie, dans les faubourgs de Samarkand, dans les montagnes de l’Afghanistan, sur les rives du Bosphore, puis dans ces régions inconnues que crée l’imaginaire, musicien envoûtant dont le violon faisait naître le rêve.

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(à suivre…)

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 Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

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