Charles de Gaulle Etoile – Chapitre 2


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– II –

La naissance de Wenceslaz

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Mais revenons à cet hiver qui avait pris ses quartiers de si bonne heure cette année-là. Ça ne faisait pas les affaires de Vanoucha qui attendait un enfant pour décembre. Le médecin militaire avait été formel : la future mère ne devait prendre froid sous aucun prétexte. Vanoucha se désespérait de devoir rester de longs mois à l’abri du modeste logement, adulée par son colonel de mari et chouchoutée par Babouchka.

J’existe, tout de même, pensait-elle, je suis une femme. Et même… une femme jolie. Ce doit être vrai puisque Boris ne cesse de me le murmurer lorsque nous sommes seuls (mais c’est si rare… soupirs de la belle jeune Vanoucha…) Pourquoi faut-il que ce grand bêta de Fédor ne demande mon avis que pour ce qui concerne son détachement militaire mais jamais pour les grandes décisions de notre vie ? Et pourquoi Babouchka passe-t-elle son temps à me susurrer à l’oreille des choses sucrées comme si j’avais quatre ans, à poser un châle sur mes épaules au moindre courant d’air, à me mettre en garde contre Boris (mais il n’a jamais rien avoué, Boris, et je le vois si peu… nouveaux soupirs…)

Docile cependant, Vanoucha obéissait au médecin militaire et ne sortait pas. Les jours se succédaient et se ressemblaient beaucoup. Le froid avait pris possession de la région. Un froid intense qui s’engouffrait dans les moindres fentes, trouvait un chemin pour pénétrer dans les pièces et vous gelait les pieds si vous ne preniez pas la précaution de mettre doubles chaussettes.

Eperdument amoureux de sa ravissante épouse, Fédor veillait à ce que le poêle ne manquât jamais de bois et obligeait la belle Vanoucha à rester bien au chaud jusqu’à l’arrivée du petit. Et là il ferait chauffer plus encore car il n’était pas question, n’est-ce pas, que le nourrisson risquât de s’enrhumer.

Quand décembre pointa son museau de glace, le colonel dut restreindre le nombre de sorties de ses hommes car le vent devenait trop violent. Piotr avait manqué de revenir avec une oreille gelée, ce qui avait vivement impressionné Fédor Balgarine. Et lorsque Boris, le beau Boris aux yeux si bleus, avait perdu connaissance une nuit de tourmente alors qu’il faisait le guet, Vanoucha avait pleuré abondamment et le colonel avait décidé de faire rentre tout le monde.

– Mais Vanoucha, avait-il tenté de dire, pensez au danger que nous allons courir si tout le détachement abandonne son poste.

– Fédor Balgarine, mon bon ami, nous ne sommes plus en guerre. Croyez-vous que votre ennemi serait assez fou pour mourir de froid en tentant de s’introduire de ce côté-ci de la frontière ?

Le bouillant colonel, apitoyé par les arguments de Vanoucha, avait donné l’ordre de récupérer tout le monde et de servir double ration de vodka. Quant à Boris qui avait perdu connaissance, le beau Boris secrètement cher au cœur de Vanoucha, il avait eu droit à une soupe chaude à la table du colonel, servie par la belle jeune femme en personne.

Belle jeune femme qui s’arrondissait. La naissance approchait à présent et les formes de Vanoucha devenaient vraiment très généreuses.

– Madame la colonel, vous allez avoir un bel enfant !” s’exclama le jeune Boris qui reprenait des forces à la vue des sourire de Vanoucha. Et Fédor, à table lui aussi, regardait la scène en se disant “Cette Vanoucha, tout de même, quelle compassion pour mes hommes. Comme elle est bonne !”

De son côté, dans le cœur de Babouchka, ça faisait toc, et toc et encore toc car la vieille femme savait très bien ce que pensait chacun : Fédor se doutait que Vanoucha trouvait Boris à son goût, Boris éprouvait des sentiments très forts pour la colonel, et cette dernière n’était pas insensible au bleu si bleu des beaux yeux du jeune soldat mais elle redoutait la colère de son mari.

Babouchka craignait qu’une étincelle de vérité ne vînt un jour mettre le feu aux poudres.

Le temps de la délivrance approchait. Le colonel, n’ayant aucune confiance dans la capacité de Babouchka à mettre son fils au monde, car il ne doutait pas un seul instant que ce serait un garçon, annonça qu’il ferait venir une sage-femme. Une naissance dans un avant-poste, ça ne s’était jamais vu. Et ça serait bien la première fois qu’une sage-femme viendrait si près de la frontière.

Le petit remuait beaucoup, donnait force coups de pieds pour la plus grande joie de sa mère et celle de Fédor qui posait la main sur le ventre de son épouse et souriait béatement à chaque petit mouvement.

Un soir, Babouchka s’approcha de sa fille qui ne se levait plus depuis plusieurs jours. Elle la regarda fixement, prit son élan et lui dit : “Vanoucha, si c’est un garçon, vu que nous sommes bientôt fin décembre, il faudra l’appeler IESUS.”

Vanoucha ouvrit des yeux affolés, attira brutalement sa mère contre elle, pressa ses lèvres sur les lèvres de la vieille femme en pensant très fort pour qu’elle comprenne : “Tais-toi, ma Babouchka, tais-toi. Tu veux ma mort à parler ainsi ? Tu sais bien que Fédor est bon, malgré ses airs de soldat bourru, mais qu’il ne supporte pas que l’on parle de Dieu. Et tu viens me dire d’appeler mon fils Iésus. C’est fou, Babouchka, c’est fou. Je t’en prie, arrête.”

La Babouchka comprit. Mais Fédor, plus malin qu’on ne le pensait, avait deviné.

Le chef de l’avant-poste devint tout rouge. Puis tout blanc. Puis tout rouge à nouveau. Ses yeux se mirent à rouler de façon effroyable et il allait exploser dans une épouvantable colère de colonel de 1ère classe de l’Armée Rouge lorsque Vanoucha, mine de rien, sans le regarder, l’air le plus tranquille du monde, les yeux tournés vers le plafond, dit de sa belle voix, celle qu’elle prenait lorsqu’elle se voulait enjôleuse: “On l’appellera Wenceslaz, comme feu Papa.”

Ces mots prononcés ingénument eurent le don de casser net la violence verbale de Fédor qui sûrement eût été effroyable. Sa colère se bloqua dans sa gorge, elle se mit à lui tourner dans la tête, lui faisant rouler les yeux de plus en plus vite sous ses sourcils épais qui se fronçaient sur son nez. Il remua les oreilles, souffla par petits coups bruyants, toussa, éternua, pleura, bref Fédor fut une tempête à lui tout seul, mais une tempête intérieure.

Quand le colonel enfin se fut calmé, Vanoucha reprit à voix toute basse : “Wenceslaz, c’est joli Wenceslaz.” Puis elle s’endormit.

Le 25 décembre au matin, le petit Wenceslaz vint au monde sous les encouragements d’une énorme sage-femme que Fédor était allé chercher dans le premier bourg des environs, et sous le regard attendri de la vieille Babouchka, le tout accompagné par les gémissements de Vanoucha et les bruyants soupirs de Fédor Balgarine, interdit de séjour, qui faisait les cent pas dans le couloir, de l’autre côté de la cloison.

Deux fées, invisibles, se tenaient au chevet du berceau dans lequel on venait de poser le nourrisson. La fée de la musique et la fée du violon qui passaient par là et qui, devinant les préparatifs d’une naissance, avaient décidé de faire un don au petit. Las ! Il fallut, pas de chance, que la fée du violon glissât sur la glace qui recouvrait l’Amour et se blessât l’index, ce doigt si beau, si important, juste le doigt qu’il ne fallait pas car c’est lui qui transmet les dons.

Le pauvre Wenceslaz reçut une sorte de don inachevé qui devait faire de lui un fou de musique, un improvisateur génial, mais ses doigts, toujours, le trahiraient au moment où il atteindrait presque la perfection du jeu.

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à suivre…

 Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

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