Charles de Gaulle Etoile (conte de Noël pour 2012) chapitre 1


.

– I –

 

Fédor, Vanoucha, Babouchka et les autres

.

L’hiver, cette année-là, semblait  pressé d’établir ses quartiers. Tout avait commencé par une bise fraîche, froide même, dès la mi-août. Surpris, les grands peupliers avaient laissé tomber leurs premières feuilles beaucoup plus tôt que d’habitude.

Aussitôt les sentinelles avaient demandé la permission de revêtir la tenue d’hiver. Mais le colonel Fédor Balgarine devait répondre, de sa belle voix grave et bien timbrée :

– Niet ! Le règlement ne le prévoit pas.

D’ailleurs, sans être d’un optimisme démesuré, l’auteur du règlement n’aurait jamais envisagé l’arrivée de l’hiver en plein mois d’août.

– Peut-être, rétorquèrent les sentinelles, mais ça ne fait rien, il fait déjà rudement froid.

Fédor Balgarine considéra que ces propos constituaient un manquement grave à la discipline, voire qu’ils tendaient à être séditieux, et que s’il laissait les jeunes recrues dévier ainsi, l’ennemi aurait tôt fait de s’en apercevoir et chercherait à profiter de cette faiblesse. Aussi décida-t-il de prendre des sanctions.

Comme toujours, il demanda son avis à la belle Vanoucha son épouse.

– Vanoucha, Vanoucha, ma belle, vous rendez-vous compte du danger que l’on court si nos jeunes recrues se laissent aller à demander des vêtements chauds dès le mois d’août ?

– D’abord Fédor, répondit la belle et blonde Vanoucha, en fait de jeunes recrues vous oubliez que votre détachement séjourne dans cet avant-poste depuis maintenant 5 ans. Le Ministère n’a procédé à aucune relève, ce qui est un manquement aux bons usages. Vous ne pouvez plus appeler vos soldats de jeunes recrues. Et d’ailleurs lesquels ont parlé comme vous dites ?

– Boris et Piotr.

– Piotr et Boris? Non, mon Fédor, je ne pense pas que vous deviez prendre des sanctions. D’ailleurs regardez, mais regardez…

Vanoucha montra du doigt la fenêtre. Dehors, le vent courbait furieusement le tronc des grands peupliers et quelques rares vaches qui n’avaient pas eu le temps de faire leur toison de laine pour l’hiver, se pressaient, frileuses, les unes contre les autres.

– Regardez, Fédor, regardez mon ami. C’est vrai que nous sommes encore en été, mais nous sommes les seuls à le savoir, dirait-on.

Sans l’avouer, Vanoucha pensait surtout à Boris, le grand, le beau Boris qui tant de fois, en l’absence du colonel parti inspecter les abords du fleuve Amour, avait ouvert son cœur à la belle épouse du commandant de l’avant-poste. Boris aux beaux yeux bleus, Boris au visage constellé de taches de rousseur, Boris qui composait des poèmes et se mourait d’amour. “Pour moi”, se persuadait  Vanoucha, bien que Boris n’eût jamais révélé l’objet de sa passion.

Non, Vanoucha ne voulait pas voir Fédor se fâcher contre Piotr et Boris.

Fédor avait cédé. Un fois encore le bouillant colonel de 1ère classe avait rendu les armes devant la belle Vanoucha qu’il adorait. Il faut reconnaître que les distractions étaient rares et qu’il valait mieux éviter les petites tensions qui auraient tôt fait de s’amplifier et de rendre la vie impossible. Et puis le bel exemple que donnerait un colonel de l’Armée Rouge s’il venait à se disputer avec son épouse !

 *

Vanoucha, elle, en pinçait un peu pour Boris, il faut bien l’admettre. En tout bien tout honneur, ne fantasmez pas ! Comment en eût-il été différemment? Vanoucha était soumise à la présence quasi permanente de Fédor et, quand celui-ci revêtait la tenue de guerre pour partir en reconnaissance à la tête d’une patrouille, Babouchka prenait la relève.

Un amour, cette Babouchka, un amour de vieille Russe toute ridée, tellement plissée que l’on distinguait à peine ses yeux et son sourire dans l’océan de sillons qui couvrait son visage. Un amour de vieille mère qui avait toujours veillé sur Vanoucha, son petit poisson doré, sa chérie, son enfant. Elle supportait difficilement la présence du colonel mais enfin, vivant chez lui, elle devait faire en sorte de ne pas trop montrer son antipathie.

Pourtant, quel besoin avait-il, chaque fois qu’il revenait dans le petit logement, de frotter son nez contre le visage de Vanoucha et de l’embrasser de la sorte ? Ne pouvait-il pas se tenir un peu et faire preuve de dignité – ne serait-ce, pensait la vieille mère avec une pointe d’hypocrisie, que par respect pour son uniforme ?

Fédor Balgarine rendait à sa belle mère les sentiments que celle-ci lui servait. N’eût été Vanoucha, il aurait depuis longtemps renvoyé à Moscou la vieille femme. Mais Vanoucha ne le lui aurait jamais pardonné. Alors il faisait contre mauvaise fortune bon cœur et s’efforçait d’embrasser les joues fripées de la vieille mère, chaque matin et chaque soir.

– Il pique, maugréait Babouchka. Mais elle le disait tout bas, de peur que son gendre ne l’entendît.

Fédor Balgarine supportait beaucoup de choses. Toutefois s’il devait un jour surprendre la Babouchka en train de commettre le délit de prière comme il la soupçonnait de le faire dès qu’il avait le dos tourné, alors là ! Là !… Il serait obligé de faire une grande colère, ce genre de colère que l’on pique lorsque l’on est colonel de 1ère classe de l’Armée Rouge et que les circonstances l’exigent.

Et c’est vrai que Babouchka priait. Elle n’avait jamais cessé de le faire. Après l’arrivée au pouvoir du petit père du peuple aussi bien qu’avant ; après la prise de pouvoir du grand Staline comme avant. Et rien ne l’empêcherait de le faire, elle en avait pris l’engagement devant sa fille.

 *

Vanoucha avait supplié sa mère, l’avait menacée : rien ne pouvait faire céder la vieille femme. Le petit poisson doré avait un grand pouvoir sur sa mère mais sur ce point, vraiment… un mur, la vieille. Un mur d’entêtement. Et des chapelets de boniments de vieille femme qui ne voulait rien entendre à la laïcité et jurait que la Grande Russie courait à sa perte avec tous ces bons à rien, ces mal croyants, qui voulaient empêcher le petit peuple de se confier à Dieu.

Babouchka avait déniché un pope dans l’une des rares maisons construites à proximité du fleuve Amour et de l’avant-poste. Un pope tout jeune mais orné déjà d’une splendide barbe blonde dont les boucles épaisses mangeaient le visage.

Boris avait alerté Vanoucha : “La Babouchka va retrouver un pope, Madame la Colonel. Si le colonel Balgarine l’apprend ça va faire vilain. J’en prendrai plein les galons, mais la Babouchka, elle, il va lui arriver les choses les plus abominables. C’est interdit de prier, Madame la Colonel.”

– Tais-toi, Boris, souffla Vanoucha qui faillit ajouter “Je t’en prie”… la phrase à ne pas dire. Dieu merci, elle sut tenir sa langue.

.

.

Pour retrouver les autres chapitres :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Une Réponse

  1. vivement la suite………

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :