HOMME DE LA RUE, DAMIEN S’EN EST ALLÉ


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Habitant de la rue, pauvre parmi les pauvres mais éclairé par une splendide espérance, Damien s’en est allé ces jours-ci, seul et sans abri au moment du grand départ.

A l’âge de 46 ans, la rue a eu raison de sa santé. Au petit matin, un jour d’automne, son corps n’a plus opposé de résistance aux blessures de la maladie ni à celles de la rue.  Sa grosse voix s’est tue, définitivement, son cœur a dit « Fini, j’arrête ». Et le grand costaud que connaissaient tous les habitants de la place Victor Hugo où il installait régulièrement son petit lotissement, fait de tentes et de sacs soigneusement rangés sur le trottoir, est resté immobile, figé, silencieux, l’esprit parti ailleurs, l’âme aussitôt envolée vers Dieu auquel il était tellement attaché, le Père mais aussi le Fils, venu pour nous sauver.

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Car Damien était profondément croyant. « Je ne suis pas catholique, lançait-il à la ronde, je ne suis pas protestant, je ne suis pas orthodoxe. Je suis E-VAN-GE-LIQUE ! » La Bible l’habitait littéralement, il pouvait en citer d’innombrables passages.

Tous les maraudeurs qui le connaissaient aimaient Damien, sa grosse voix à la fois gouailleuse et bourrue qu’il utilisait volontiers en prenant un air taquin, histoire de nous faire rire… sauf lorsque la douleur s’emparait de tout son corps et le mettait dans un tel état de souffrance que son regard se voilait.

Plusieurs de ses amis s’étaient réunis autour de lui, aujourd’hui, dans la chambre mortuaire de l’hôpital Cochin, pour lui dire un Adieu. Il y avait Jean-Yves, avec qui Damien jouait au Tarot, la nuit, dans sa tente aux contours arrondis. Il y avait également Didi, qui s’est longuement adressé au cercueil, se penchant comme pour lui faire des confidences, puis est reparti avec sur le dos l’énorme sac avec lequel il était arrivé. Et encore Marie-Laurence, qui tient le kiosque à journaux près de l’ancienne église de St-Honoré d’Eylau, Marie, du groupe de maraude,  bientôt rejointe par son fils Jean, Florence, du Collectif les Morts de la Rue, et moi.

A Rennes, où il séjournait une partie de l’année, une dizaine de ses amis avait loué un minibus pour venir et dire cet adieu qui clôt nos séjours sur terre. Ils ont posé de nombreux luminaires sur le cercueil, comme autant de lumières qu’il laissera dans leurs souvenirs, et se sont mis autour de lui, en silence, pour écouter quelques textes signés par ceux qui n’avaient pu faire le chemin, accompagnés en sourdine par la musique de Supertramp, le groupe Rock qu’il aimait.

Puis le cercueil a été emporté jusqu’au cimetière de Thiais.

Ses amis de Rennes l’y ont accompagné. Jean a pu se joindre à eux.

« Après une bonne demi-heure de minibus, se souvient-il, nous arrivons sur le parking de ce lieu gigantesque, avant de remonter en voiture pour rejoindre la section des pauvres, située à quelques centaines de mètres de l’entrée, peut-être un kilomètre. Les tombes sont toutes identiques, de grandes dalles de béton néanmoins identifiables par des plaques de laiton portant le nom et les dates de naissance et de mort. »

Quelques minutes à peine pour honorer le cercueil, le temps de diffuser à nouveau un morceau de Supertramp et de lire deux textes écrits pour Damien, le temps aussi, pour  ses amis de la rue, de boire encore un verre devant lui, sorte d’hommage final qu’ils désiraient lui rendre. Cette manière de lui dire une dernière fois « à la tienne » peut surprendre. Mais chaque groupe a ses codes. « J’ai trouvé ça émouvant », reconnaît Jean qui ajoute : « Une fois partis les messieurs des pompes funèbres, certains sont retournés se recueillir sur la tombe de Damien ; d’autres lui parlaient à voix haute. C’était peut-être le moment se prêtant le plus à la prière. »

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Voilà, Damien, tu es parti la foi au cœur, pauvre parmi les pauvres mais entouré d’amis. Nous garderons de toi le souvenir de ta grosse voix derrière laquelle se cachait une réelle affection pour ceux qui occupaient ton cœur, celui de ton sourire malin, celui également de ton regard qui savait envelopper ceux sur lesquels il se posait. Nous garderons en notre mémoire ces moments inouïs où tu nous demandais de prier avec toi, le contact de ta main sur les nôtres quand tu invoquais Dieu, et l’amitié qui se dégageait alors et s’ancrait en nous pour se transformer en une richesse dont nous te savons gré.

Adieu. Maintenant que tu es près de Dieu, Damien l’Evangélique, veille sur tes amis.

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Photos © Jean-Michel Touche

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4 Réponses

  1. J’habite loin de vous tous, à plus de mille quilomètres, et pourtant, je me suis sentie si proche de votre douleur et de votre espérance! Quel privilège pour toi, Jean-Michel, d’avoir eu l’occasion de connaître une personne comme Damien! Vraiment, l’amour de Dieu se fait présent tous les jours, tout près de chez-nous, mais combien de fois nous sommes aveugles ou insensibles à sa présence. Je te remercie encore de partager ta foi avec nous.

    • Merci Julia.
      Damien était quelqu’un de très attachant.
      J’espère pouvoir le présenter de manière plus détaillée dans quelque temps.
      Merci également de suivre le blog.
      J.M.

  2. Merci Bertrand !

  3. Magnifique éloge funèbre pour un Homme dont tu me parlais avec émotion et affection il y a à peine quelques jours.
    Je ressents ta peine et m’associe à ton chagrin.
    Bien à Toi, Bertrand.

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