Rencontre inattendue, pur moment de bonheur.


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Une journée d’été pas tout à fait comme les autres.

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Sous les caresses brûlantes du soleil, la forêt morvandelle s’étire et s’assoupit dans le silence. Tandis que les charolaises se réfugient sous l’ombre rare de quelques arbres et que les hirondelles, ivres de liberté, dansent dans le ciel, la Cure, rivière enivrante, tourne et joue à cache-cache avec la route, avant de se fondre dans l’Yonne, donnant l’idée à une ribambelle de petits ruisseaux de l’imiter.

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Morvan encore presque sauvage, bien que les arbres de résine rognent peu à peu ce terroir autrefois royaume des chênes, hêtres, châtaigniers et autres feuillus. Morvan où courent encore, certainement, quelques légendes.

Morvan du cœur, si cher à Jean Séverin, où nous devions faire une rencontre inattendue.

Jean Séverin ! C’est en hommage à cet homme d’exception que nous traversions le Morvan pour nous rendre dans un village oublié, à l’écart des grands itinéraires et des guides touristiques.

Le sommeil avait semble-t-il pris village et villageois sous son aile lorsque nous arrivâmes dans le bourg, après des paysages de caractère que la Cure s’amusait à traverser en tous sens, comme si elle jouait à nous rattraper là où nous ne l’attendions pas.

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Pas un bruit sur la place. La maison que nous cherchions se trouve bien là où nous le pensions, petite, blanche, endormie elle aussi. Pour un peu, on fermerait les yeux afin de s’en aller, ailleurs, je ne sais où, mais ailleurs tout de même, dans l’espace et le temps.

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C’était il y a si longtemps ! Eternellement nouée autour de son cou, son écharpe flottait et dansait derrière lui. Ses yeux portaient un regard profond, étonnement juste et bon, un regard à rendre espoir aux plus désespérés, aux plus lointains, aux victimes de toutes les échardes de cette vie qui commence à se construire quand on a douze ans, quinze ans, et qui continue lorsqu’on devient homme, sans jamais s’achever car il y a toujours une pierre à ajouter à l’édifice que nous sommes. Son sourire se noyait dans un labyrinthe de rides dont le temps avait inondé son visage, bien avant l’heure. Un homme qui protège, comme l’ombre des chênes les jours de trop forte chaleur, comme le feu dans la cheminée les jours de grand froid.

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Pas un bruit, disions-nous, sur la place. Pourtant, en tendant bien l’oreille, il semble que… oui, pas de doute, on chante dans l’église toute proche. Ouvrir la porte, faire un pas, s’étonner.

S’étonner car on dirait entendre une profusion de voix chanter l’Alléluia, alors que la nef est vide, vide également le chœur, avec seulement une femme qui chante et, de ses bras, fait chanter une foule absente, et un homme qui l’accompagne et joue de la guitare. Leurs voix s’élèvent sous la voûte, glissent le long des colonnes et rebondissent.

Sans réfléchir, je chante aussi l’Alléluia, mêlant ma voix aux leurs.

Une fois l’Alléluia terminé, nous paraissons aussi étonnés, eux que moi.

– Vous préparez une messe ?

– Oui. Une messe de mariage. Un de nos enfants.

Leurs visages rayonnent de joie.

– Eh bien nous, c’est une sorte de pèlerinage que nous faisons aujourd’hui, pour rendre hommage à un homme exceptionnel… Jean Séverin, directeur des études dans le collège où j’étais pensionnaire.

– Ah ! fait le guitariste, mais nous l’avons connu. Un peu, à vrai dire. Il était déjà âgé mais on le voyait souvent à la messe, ici, le dimanche.

Silence. L’esprit de Jean Séverin semble traverser lentement l’église de son village. Je prends conscience de tout ce que je dois à cet homme qui parlait de l’existence et de la vie comme s’il en avait exploré tous les rivages pour mieux nous dire comment y aborder.

– Voulez-vous venir vous rafraîchir ? propose la jeune femme. Il fait si chaud aujourd’hui. Mais, j’y pense, pourquoi ne resteriez-vous pas déjeuner avec nous ?

Elle continue avant même que nous n’ayons pu répondre. « Vous savez, ça sera tout simple. »

Sans même réfléchir, nous acceptons. On dirait une grâce, ou un clin d’œil de Là-Haut, à la demande de Jean Séverin, de son vrai nom Antonin Bondat.

– Nous terminons juste notre programme de chants pour la célébration, et nous vous emmenons chez nous.

C’est le temps qu’il nous faut pour nous rendre dans le cimetière, un cimetière de campagne aux tombes alignées, dont nous parcourons les allées avant de découvrir cette tombe devant laquelle nous voulions nous incliner et penser.

Penser à tout, penser à rien, mélanger les souvenirs et le présent, la reconnaissance, la dette vis-à-vis de ceux qui nous ont portés et nous ont ouverts aux joies de l’amour, de la confiance, de l’espérance… de la vie, tout simplement.

Une tombe toute modeste, recouverte de gravier, que le soleil éclaire pour nous aider à la trouver. Un Christ veille sur les dépouilles endormies.

Jean Séverin m’avait souvent demandé de venir le voir, dans ce Morvan qu’il aimait tant, et je regrette de n’avoir répondu que si tard, trop tard, à ses demandes. Souvent, la vie est émaillée de cicatrices de ce genre, urgences que nous n’avons pas su discerner, richesses dont nous n’avons pas pris conscience et que nous avons laissé filer. Rencontres remises au lendemain, et ce lendemain sera trop tard. Je me souviens du jour où, comme tous les autres anciens du collège, j’ai reçu ce mot, un mot tout bref, plein de pudeur, qui nous disait : Antonin Bondat est parti.

Alors cette rencontre, dans le chœur de son église, n’en est que plus impressionnante, et nous l’avons vraiment reçue comme un clin d’œil d’ailleurs, d’En-Haut, à la demande de cet homme exceptionnel qui m’avait tant apporté.

Devant l’église, le couple nous attend et nous conduit à travers le village jusqu’à une maison noyée de soleil, où règne une sorte de désordre sympathique. Un désordre où l’on se croirait presque chez soi. Et là, commence un de ces moments comme il s’en produit parfois, mais que trop souvent on n’ose vivre, peut-être par correction, par pudeur, par crainte de déranger, que sais-je, et qu’on laisse disparaître sans avoir osé y goûter.

Avec nos hôtes nous mettons le couvert, approchons les sièges de la table que nous avons aidé à mettre à l’ombre, dans ce jardin ouvert sur la campagne.

Nous ne nous étions jamais vus ? C’est incroyable. On dirait pourtant que nous nous connaissons depuis toujours. La conversation aborde d’innombrables sujets.

– Tenez, regardez !

A quelque cent mètres de nous, presque dressé sur la pointe des pieds dirait-on, un héron cendré prend la pose. Intimidé peut-être en se sachant observé, il déploie gauchement ses ailes et s’envole, lourdement, sans nous dire adieu.

Pendant que nous échangeons idées et impressions, le soleil s’attarde à caresser le mur d’en face et des grappes encore  à moitié vertes.  Il fait bon, le vin rosé nous fait légèrement tourner la tête.

Comme notre hôtesse nous dit que la chaleur lui est indispensable, nous lui répondons qu’elle aurait aimé le pays dans lequel nous avons vécu durant six ans, autrefois.

– Lequel ?

– Le Sultanat d’Oman.

– Pas possible, intervient notre hôte, j’y suis allé moi aussi. A quelle époque y étiez-vous ?..

… Rencontre inattendue en Morvan, alors que nous nous sommes peut-être rencontrés ou pour le moins croisés à l’ambassade ou ailleurs, voici trente ans, dans ce pays que nous avons tellement aimé. Parce que, justement, les dates coïncident.

Pur moment de bonheur dont nous gardons un souvenir intense, et qui restera pour nous intimement lié à ce Morvan du cœur si cher à Jean Séverin.

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Cette rencontre ne fut pas la seule. Il faudrait aussi vous parler d’Epoisses et de cette femme qui nous a conté une partie de sa vie, avec cette phrase d’autant plus chargée de sens qu’on ne l’entend pas souvent : « Vous savez, ici, il y a beaucoup d’entraide. On m’a beaucoup aidée quand je suis arrivée. »

Vous parler également de Rita et son relais de poste, à Noyers, chez qui les hirondelles vont passer la nuit sur la suspension du salon, qui vous reçoit avec chaleur et curiosité…

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… Vous parler encore de ces amis chez qui s’est achevé notre périple en Bourgogne… il y aurait encore tellement à vous montrer et raconter !..

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Texte et photos © Jean-Michel Touche

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6 Réponses

  1. Merci, Jean-Michel, pour ces photos pleines de lumière et de chaleur
    et pour le récit merveilleux qui les accompagne. Continue de nous
    enchanter, on en redemande …Marie-Jo

  2. simple et profond…bien écrit…merci jean-Michel !

  3. Merci Jean-Michel de ton témoignage de fidélité pour Jean Severin. Merci pour ton récit et tes photos lumineuses.
    Alléluia pour l’amitié !!! Maïte

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