Le Tigre est mort rue Franklin


Rue Franklin, à mi-chemin entre la place de Costa-Rica et Saint-Louis de Gonzague, remarquez cette porte, au numéro 8, surmontée d’un drapeau tricolore.

Elle ouvre sur le musée Georges Clemenceau.

Partagé entre un premier étage qui rassemble des souvenirs à proprement parler « historiques », et l’appartement de trois pièces du rez-de-chaussée, le lieu pourrait sembler anachronique. Il ne l’est pas. On croirait tout simplement pénétrer chez un vieil oncle.

À l’étage, de nombreux documents originaux retracent la vie de ce vendéen, né le 28 septembre 1841, qui sera interne des hôpitaux de Paris avant de se lancer dans la politique. Parmi les objets rappelant l’enfance et la jeunesse de celui que l’on appellera, à l’issue de la guerre de 14-18, « le père la Victoire » un ravissant portrait de lui encore enfant, ainsi qu’un médaillon le représentant avec sa sœur Emma, réalisés avec art par Benjamin Clemenceau, leur père.

Dans des vitrines et sur les murs, de nombreux documents, objets et tableaux, dont plusieurs caricatures, un portrait par Edouard Manet dont l’original se trouve au musée d’Orsay, un tableau de Jean-François Raffaelli intitulé « La réunion publique », et un autre de René Rousseau-Decelle représentant Clemenceau annonçant à la Chambre des Députés la signature de l’Armistice, le 11 novembre 1918.

On peut voir également une déclaration de la Commune de Paris, décrétant que l’Eglise est séparée de l’Etat, que le budget des cultes est supprimé, et que les biens dits « de mainmorte[1] » appartenant aux congrégations religieuses sont déclarés « propriétés nationales ». Le document est daté du 3 avril 1871… bien en avance sur la loi de 1905 instituant la séparation de l’Eglise et de l’Etat ! Autre sous-verre : un exemplaire de l’hebdomadaire « Le Travail » du 22 février 1862, « journal littéraire et scientifique paraissant le dimanche », 20 centimes le numéro, avec un article de Clemenceau intitulé « Les martyrs de l’Histoire ».

À côté de divers documents relatifs à l’affaire Dreyfus (dont l’édition du 13 janvier 1898 de l’Aurore, avec le fameux« J’accuse » de Zola, titre imaginé par Clemenceau lui-même), voici une lettre de cet auteur remerciant Clemenceau  pour l’envoi de son ouvrage sur Paris, et s’excusant de ne pas l’avoir félicité pour son duel du 21 novembre 1911 (un de plus ! Le Tigre, surnom dont il est affublé, est coutumier du fait et sera incarcéré 15 jours à la Conciergerie en 1872 au motif de duel.)

L’on verra aussi, entre autres, le manteau et les guêtres que portait « le père la Victoire » quand il rendait visite aux soldats sur le Front, durant la guerre.

La visite se poursuit par le rez-de-chaussée, avec l’appartement où Clemenceau vécut durant 35 ans grâce tout d’abord à la propriétaire, Madame Morand, qui, sachant les modestes revenus dont il disposait, n’en augmenta jamais le faible loyer, puis à l’Américain James Stuart Douglas, fervent admirateur, qui racheta l’immeuble aux enchères afin que Clemenceau puisse continuer d’y vivre. Ici, l’Histoire cède le pas à la vie de tous les jours de cette grande figure de la IIIème République, qui se levait dès trois heures, le matin, pour se mettre au travail.

L’appartement est resté inchangé depuis le jour où il s’est éteint, avec ses pantoufles près du lit, sa bibliothèque dont les livres montent jusqu’au plafond, le bureau, la commode sur laquelle demeure l’éphéméride dont il tournait chaque jour une page jusqu’au 24 novembre 1929, la table de travail, copie d’un meuble du XVIIIème appartenant à l’abbé de Sainte-Geneviève, à Paris, le bouchon de radiateur de la Rolls-Royce qu’un admirateur avait mise à sa disposition, et bien d’autres souvenirs…

Bien que farouchement anticlérical, le Tigre entretint une grande amitié avec le supérieur de Saint-Louis de Gonzague. Celui-ci fit abattre, à sa demande, un arbre dans la cour de récréation voisine, qui « l’empêchait de voir le ciel. »  Clemenceau adressa le mot suivant au père Trégard : «  Ne vous offensez pas du titre que je vous donne en vous appelant ‘mon père’, puisque vous venez de me donner le jour. » Malicieux, le Jésuite lui répondit « Ne soyez pas surpris que je vous appelle ‘mon fils’, puisque je viens de vous ouvrir le ciel. »[2]

Intéressante, la visite de ce musée peu connu est intelligemment commentée par audio-guide avec, pour l’appartement, la voix d’une petite-nièce de Clemenceau.

© Jean-Michel Touche (Texte et photos)

Avec l'aimable autorisation du magazine "Passy Notre-Dame" qui a publié cet article en octobre 2009

[1][1] ) biens appartenant à des personnes morales, qui échappent au régime des successions (Larousse)

[2] ) Dans « Franklin, 100 ans d’éducation pour l’avenir », p.56

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