Maraude du 30 décembre 2010


A la suite d’un premier récit de maraude, accompagnez-nous une fois encore dans les rue de notre quartier (mais ça pourrait être le vôtre), et venez avec nous à la rencontre de ceux que la société, inconsciemment peut-être, a laissés sur le côté de la route.



Le chemin pourrait aller tout droit.

Pourtant certains s’en vont à la dérive.

Pour de multiples raisons
qui souvent demeurent enfouies
au cœur de leur intimité
et qu’il faut respecter.

Maraude du 30 décembre 2010

20H30 place Possoz. Michelle, Bertrand, Raymond et moi embarquons pour la dernière maraude de l’année. Il fait relativement doux, mais la température baissera assez rapidement en cours de soirée.

Cap tout d’abord sur la Place d’Iéna pour rendre visite à nos amis polonais que nous trouvons confortablement (?) installés sur les bouches de chaleur, devant le musée Guimet. Ils ne sont que six et affirment que ce nombre convient très bien, en tout cas beaucoup mieux que lorsqu’ils sont plus nombreux à se partager l’espace.

Il fait beaucoup moins froid ce soir que les jours précédents, et ils affirment être suffisamment couverts. Ils nous font comprendre par ailleurs qu’un coup de vodka de temps en temps, ça réchauffe. Mais ils n’en acceptent pas moins soupe, œufs durs, pommes de terre chaudes, bananes et gâteaux, ainsi que des chocolats, gourmandise de fin d’année. Ils s’attendent à voir du monde le lendemain soir, pour le réveillon de la Saint Sylvestre.

Dans la nuit, les voiture filent. Demain, c’est réveillon !

Nous nous dirigeons ensuite vers la rue Saint Didier, à la recherche de l’homme signalé par la Protection Civile.

Assis devant l’entrée d’un magasin, il est là, enfermé dans un manteau qui n’a plus de couleur, un bonnet de laine bleu foncé sur le crâne, le visage douloureux. On lui donnerait la soixantaine avancée, il n’a pourtant que 49 ans comme on le verra au bout d’un moment, lorsqu’il nous montrera sa carte d’identité. Le signal envoyé par la Protection Civile, est exact. Cet homme est profondément marqué par la souffrance, morale autant que physique. Il est proprement délabré.

La barrière de la langue ne facilite pas notre discussion, d’autant qu’il commence par nous dévisager d’un air renfrogné, et qu’il se lance dans une suite ininterrompue de diatribes dans lesquelles nous finissons par comprendre tout à la fois :

– qu’il se sent rejeté comme tous les Roumains (pourtant là-bas on aime la France, souligne-t-il),

– qu’on lui a donné du gel pour la douche en guise de baume contre la douleur,

– qu’il a très mal au genou et au dos (en effet il fait un sérieux épanchement de synovie,

– qu’il est venu en France pour travailler (en qualité d’électricien) et pas pour faire la manche…

Il parle beaucoup et en oublie de prendre la soupe qui déjà ne fume plus et commence à tiédir. Sur notre conseil, il s’interrompt pour la boire avant qu’elle ne soit totalement froide.

Plus que la douleur, c’est l’impression d’être rejeté qui le blesse. Toutefois son visage commence à se détendre lorsqu’il comprend qu’il n’est pas « rien » puisque quelqu’un l’a repéré, nous a alertés à son sujet et que nous sommes venus spécialement pour le voir. Pour la première fois il sourit quand lui demandons son prénom en lui expliquant que de cette façon nous pourrons mieux le connaître.

« Mircea », nous dit-il.  (Ça se prononce Mircha, si j’ai bien compris.)

Il cherche ensuite son portefeuille, en sort une carte d’identité qu’il nous tend, puis une ordonnance d’un médecin qui a pris un rendez-vous pour lui à l’Hôtel-Dieu, vendredi matin à 10H00. Il nous montre également un tube de Synthol qui lui a été donné par une assistance sociale.

Comme nous insistons pour qu’il se rende à l’Hôtel Dieu, il nous fait comprendre qu’un ami viendra pour l’accompagner là-bas. Nous lui donnons deux tickets de métro qu’il range soigneusement avec ses papiers. Quant à appeler le Samu Social, il le refuse énergiquement à cause des autres sans-abri complètement ivres.

Ce qui était frappant, c’est la façon dont son visage s’est transformé durant la demi-heure que nous avons passée avec lui. Fermé au début de notre rencontre, il s’est progressivement déridé jusqu’à ressembler à un visage confiant d’enfant lorsque nous l’avons quitté. Dans son bien mauvais français, il nous a fait comprendre qu’il serait heureux que l’on revienne, et nous le lui avons promis, en lui disant que ce ne sont pas toujours les mêmes personnes qui font les maraudes, mais que dorénavant les équipes viendraient le voir. Nous partons après avoir longtemps  parlé avec lui. Comme nous nous éloignons, il agite sa main. C’est à la fois un au-revoir et un appel.

Remarque : comme les autres rencontrés ce soir, Mircea ne possède pas de gants. Ça serait bien d’en trouver pour de prochaines maraudes.

Remontant en voiture, nous allons place Possoz. Pas de Lionel. C’est Bagdad que nous trouvons à sa place. Il prend volontiers un peu de tout ce que nous lui proposons. Quelqu’un d’autre dort dans le prolongement de l’abri, tellement emmitouflé que nous ne voyons pas son visage. Il refuse tout contact. Nous n’insistons pas et regagnons la voiture pour aller cette fois rue Pétrarque. Pas de Cosmine. Le bas de l’immeuble où il a l’habitude de se tenir est vide. Même chose à l’angle de l’avenue Paul Doumer et de la rue Scheffer : nos amis roumains (qui s’étaient d’abord présentés comme russes), ont peut-être regagné leur pays, ainsi qu’ils nous l’avaient laissé entendre la première fois que nous les avions rencontrés.

Poursuite de la maraude. Devant Cyrillus, Marco, décontracté, fait la causette avec quatre grands adolescents (trois garçons et une fille) et nous accueille avec un large sourire comme il sait le faire.

– Marco, lui demandons-nous, présentez-nous vos amis.

– Oui, oui, répond Marco, ravi de tenir salon malgré le froid qui vient brusquement nous saisir dans un courant d’air glacial.

Chacun se présente et serre la main des autres. C’est tout à fait sympathique. Clotilde, la jeune fille, nous embrasse « comme du bon pain » (je mets cette image entre guillemets, car j’ignore si on l’utilise encore beaucoup de nos jours.) Ces jeunes nous mettent le cœur en joie par leur gentillesse, leurs sourires et l’entrain avec lequel ils discutent avec Marco. De son côté, celui-ci ne perd pas une miette de son plaisir.

Nous lui donnons un livre (il en dévore trois par semaine !)

Marco confirme qu’il dort devant l’agence Donatello et que le gardien n’ose pas appeler la Police pour le faire partir.

Après un bon moment passé avec lui et ses jeunes amis, nous nous en allons et descendons la rue de Boulainvilliers, tout en échangeant sur ces quatre jeunes qui suscitent vraiment la sympathie.

À l’angle de la rue de Boulainvilliers et de la rue des Vignes, une forme enfouie à l’intérieur d’un duvet bleu secoué par le vent qui s’est mis à souffler, fort et froid, reste sourde à nos appels. S’agit-il du même homme que celui qui déjà, au même emplacement il y a quelques semaines, avait refusé de nous parler et de nous regarder ? Nous posons discrètement des œufs, des fruits, des gâteaux et des chocolats près de lui, et repartons.

La maraude se termine avenue Kléber, à l’angle de la rue Léo Delibes. Restée seule pendant que les autres membres de son groupe sont allés du côté de St-Lazare, Roxana, peu loquace, peut-être par timidité, garde les bagages et les trois chiens. Elle prend de la soupe et un peu d’autre nourriture, tout en affirmant qu’elle n’a pas très faim. Elle ajoute qu’elle n’a pas froid du tout grâce à la couverture qui lui a été donnée la semaine précédente.

Notre tournée  s’achève, il est près de 23 heures.

Remarque : Seuls les noms des maraudeurs ont été changés. J’ai hésité à modifier également ceux de nos amis de la nuit, et finalement j’ai préféré les conserver. De cette manière, si vous demeurez dans le quartier et si vous les rencontrez, vous pourrez les appeler par leur nom: il y seront sensibles.

Jean-Michel

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