BASTIEN DE LA BASTIDE (dernier chapitre)


Voilà, notre exploration de la bastide et de ses mystères s’achève aujourd’hui avec ce dernier chapitre.

Exploration de la bastide ? Peut-être. Mais pas seulement. Parlons-en à la fin de ce conte.


Chapitre 9   (Le dernier jour de l’ombre)


Bien que Laura eût préparé à l’avance tout ce dont elle aurait besoin pour la naissance de notre enfant, elle ne cessait de vérifier qu’elle n’avait rien oublié.

Devant ces préparatifs, Cathy-Ja avait compris que nous ne tarderions pas à la reconduire au Centre. Cette perspective provoquait en elle une vive excitation.

À moins qu’il ne s’agît d’autre chose. Mais je n’en soufflai mot.

Le jour où nous devions ramener la petite fille, le ciel, dès le début de l’après midi, se couvrit et devint de plus en plus sombre.

Vers quatre heures, il faisait presque nuit tant les nuages s’étaient amoncelés au-dessus de la bastide.

Le premier grondement retentit au moment où nous allions partir. Les éclairs se succédaient, ponctués par d’épouvantables coups de tonnerre qui se répondaient les uns les autres dans un vacarme de fin du monde. Le cœur de l’orage se trouvait juste au-dessus de nous.

– Où est Cathy-Ja ? interrogea Laura.

Je fis le tour de l’appartement sans la trouver.

Laura, soudain, poussa un cri. « Regarde ! Là ! »

Agité par des pressentiments ridicules, je descendis les marches quatre à quatre et me précipitai vers la place. Tout en courant, j’appelais Cathy-Ja.

C’est incroyable, la place était vide.

Revenant sous les cornières, j’en fis le tour, lançant toujours à pleins poumons le nom de la petite fille. Aucun des commerçants que j’interrogeai  ne l’avait aperçue.

Elle ne s’était tout de même pas volatilisée…

Sans même sentir la pluie qui s’était mise à tomber, je retournai au centre de la place. C’était là que nous avions aperçu l’enfant, elle ne pouvait être allée bien loin.

Examinant attentivement les moindres détails, je scrutai les façades des maisons, les arcades qui encerclaient la place, les ruelles qui en partaient.

Je cherchais Cathy-Ja, c’est l’ombre que je découvris !

Elle se tenait au pied d’un mur que recouvrait un épais manteau de vigne vierge, et se balançait lentement, indécise, se tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. L’ombre dut me voir car elle s’immobilisa et tenta de se plaquer contre le mur.

Doucement, je l’appelai. L’ombre ne bougea point. Il me sembla même qu’elle tentait de se fondre entièrement parmi les feuilles d’ampélopsis. Je m’approchai : l’ombre disparut complètement.

Effectuant à nouveau le tour de la place, je finis par découvrir Cathy-Ja. Tremblant de peur, elle s’était réfugiée sous un banc et se faisait toute petite pour échapper à l’averse. Chaque coup de tonnerre la faisait frissonner. Les mains plaquées devant ses yeux, les cheveux détrempés par la pluie qui s’infiltrait entre les planches du banc, elle sanglotait.

Heureux de l’avoir enfin retrouvée, j’accourus et la pris contre moi. Les bras serrés autour de mon cou, elle tremblait de peur et de froid. Sa détresse m’émut. Nous regagnâmes vivement les cornières pour nous mettre à l’abri.

Alors que nous passions à proximité du mur couvert de vigne vierge, Cathy-Ja desserra son étreinte. Elle se pencha sur le côté, tourna deux fois la tête puis se laissa glisser à terre.

Comme par enchantement, l’orage s’apaisa. Profitant d’un trou entre les nuages, un premier rayon de soleil fit une percée, répandant sur la place une belle couleur chaude de fin septembre. Les hirondelles quittèrent aussitôt leurs refuges et s’élancèrent en de grands vols circulaires tout en poussant des piaillements stridents, tandis qu’une fine vapeur d’eau s’élevait du sol. Il régnait sur la place l’odeur un peu moite des fins de pluie.

Cathy-Ja courut droit devant elle. Elle s’arrêta au milieu de la place et pivota comme je l’avais fait lorsque je la cherchais.

Elle aussi cherchait quelqu’un.

Laura me rejoignit. Dans sa course, Cathy-Ja la croisa sans la voir.

– Que se passe-t-il ? demanda ma femme.

– Je crois que nous assistons à la fin de la légende.

– Que veux-tu dire ? questionna Laura sur un ton incrédule.

– Tu vas trouver que je deviens fou : j’ai l’impression que Bastien revient chercher sa fille.

– Qu’est-ce que tu dis?  Mon pauvre Christophe, tu es complètement fou !

– Eh bien regarde, soufflai-je en guise de réponse.

L’ombre venait de quitter le mur. Elle se dirigeait très lentement vers le centre de la place où se trouvait Cathy-Ja qui paraissait l’attendre.

Abasourdis, nous la vîmes écarter les bras et, parvenue tout près de Cathy-Ja, les replier sur elle avec délicatesse. Comme un père retrouvant sa fille.

– C’est incroyable ! murmura Laura. On dirait que tu as raison.

L’ombre, au bout d’un moment, se redressa. Nous devions offrir un curieux spectacle, Laura et moi, car le père Antoine qui passait par là nous aperçut et s’approcha de nous.

– Que faites-vous ? On dirait que vous avez une apparition.

– Regardez !

Le père Antoine eut beau écarquiller les yeux, il ne vit rien. D’ailleurs personne ne vit rien, à l’exception de Laura et de moi. Peut-être la scène n’avait-elle duré qu’une fraction de seconde, peut-être notre intimité avec Cathy-Ja nous avait-elle permis d’assister à un évènement hors du temps. Ou hors des contingences habituelles de nos sens.

Lorsque le père Antoine me secoua le bras, Bastien venait de disparaître, tenant par la main l’ombre de Cathy-Ja.

L’enfant se trouvait seule à présent. Je m’approchai d’elle. Lorsqu’elle m’entendit l’appeler, Cathy-Ja leva la tête, m’adressa un sourire différent de tous ses autres sourires, et me suivit. Quand nous rejoignîmes Laura qui était demeurée auprès du père Antoine, elle nous donna la main à tous les deux.

Ensemble nous revînmes à l’appartement.

Le père Antoine me dit par la suite qu’il avait constaté quelque chose d’absolument inouï, mais qu’il n’avait pas voulu nous le dire sur le moment car il pensait être victime d’une hallucination.

Sur la place des Arcades que nous traversions tous les trois, Laura, Cathy-Ja et moi, il ne vit que deux ombres. Cathy-Ja n’en avait pas !

Je lui répondis que de notre côté nous avions fait une autre constatation : Cathy-Ja ne portait plus aucune trace de ses brûlures !

 

Epilogue

Après avoir conduit Cathy-Ja au Centre, nous ne devions plus jamais la revoir. Un imperceptible sourire transfigurait son visage quand elle nous embrassa. À peine avions-nous regagné la voiture qu’elle nous appela et nous fit de la main un grand signe d’adieu.

La veille de la naissance de notre fils, le Centre de handicapés appela Laura.

Il s’était passé quelque chose d’inattendu. La famille de notre petite amie venait de se manifester. Une lettre du notaire avait informé la directrice qu’il viendrait chercher l’enfant : son père, affirmait-il, voulait reprendre Cathy-Ja.

Sans doute ne serez-vous pas étonnés d’apprendre que nous avons appelé notre fils Bastien. Mais peut-être le serez-vous quand je vous aurai dit comment s’acheva notre aventure, quelques mois plus tard.

C’était la nuit de Noël. Le père Antoine avait demandé à Laura que notre bébé, le dernier-né de la bastide, prît place quelques instants dans la crèche, durant la messe de minuit. Il avait préparé les santons, les mêmes depuis des générations, à présent fanés par le temps.

Lorsque Laura s’approcha, portant notre enfant, le curé fit une drôle de tête et s’accroupit pour regarder les santons. Il se signa et se redressa mais ne dit rien. Puis, prenant Bastien des bras de sa mère, il le déposa tout doucement sur la mangeoire.

Bastien s’éveilla. Il fit mine de pleurer et se tourna vers le côté. Un grand sourire, alors, éclaira son petit visage. Il tendit les bras vers deux santons qui, invraisemblablement, s’étaient approchés de lui.

Laura et moi nous agenouillâmes devant la crèche, n’en croyant pas nos yeux.

Le plus petit des deux santons avait les traits de Cathy-Ja. L’autre, beaucoup plus grand, représentait un bûcheron, la hache sur l’épaule. Il posait une main sur la tête de l’enfant, avec une expression de grande tendresse.

– Maman, regarde, s’étonna une petite fille qui avait accompagné la procession jusqu’à la crèche. Ces deux santons, là, ils n’ont pas d’ombre.

F I N

 

 

Voilà. Vous savez tout à présent.

Alors, qui est cette ombre que seuls ont vue Christophe, Laura et un peu le vieux Joseph ? Qui est Cathy-Ja, l’enfant égarée dans une époque qui n’est pas la sienne et que son père, vieux bûcheron, est revenu chercher ?

Je pense que c’est chacun de nous. Je crois que nous portons en nous une réalité que les événements, la société, les accidents de la vie ont peu à peu mis à l’écart.

Cette réalité, c’est l’image de notre Créateur que souvent nous étouffons dans les soucis du quotidien, ou que nous ne savons pas chercher en nous. Laura, Christophe, le Père Antoine, et d’autres certainement au cœur de  la bastide, ont écarté les voiles qui recouvraient cette réalité, et ouvert les yeux sur une petite fille abandonnée et une ombre mystérieuse.

En ce temps de Noël, ouvrons nous aussi les yeux. Un enfant né pauvrement et reposant dans une mangeoire est venu nous offrir un moment que l’on pourrait appeler « arrêt sur image », pour que nous prenions le temps de nous savoir aimés.


J O Y E U X    N O Ë L  !


2 Réponses

  1. très beau conte, avec des illustrations sympas.
    Félicitations, et merci.

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