BASTIEN DE LA BASTIDE (Chapitre 8)


Abordons aujourd’hui une étape nouvelle dans cette étrange histoire.
A coup sûr, nous allons faire des découvertes grâce à un voyage dans le temps…

Mais tout d’abord, un petit rappel des faits.

Nous savons que Christophe, de retour d’un reportage en Amazonie, découvre une ombre mystérieuse, qui danse au clair de lune sur la place de la bastide.

Ils sont plusieurs à l’avoir vue, Laura tout d’abord, sa femme, qui attend un enfant. Mais aussi Joseph, un vieux villageois plutôt mécréant, qui s’est mis subitement à fréquenter l’église. Joseph avoue que l’ombre est venue danser également chez lui (pourquoi chez lui ? Souvenez-vous de son récit, et lisez la suite attentivement : il existe un lien avec ce que va dire le père Antoine…), et qu’un soir, plus inquiet qu’il ne l’avoue, il a tiré un coup de feu dans l’obscurité, comme ça, au hasard, et qu’un gémissement s’est aussitôt fait entendre, sans qu’il n’y eût âme qui vive.

Alors, que va nous révéler le Père Antoine ?

Ecoutez-le bien. Peut-être trouverez-vous dans ses propos une piste, qui sait !..


Chapitre 8  (L’étrange récit du père Antoine)

– Les faits dont je vais vous parler, annonça le Père Antoine,  (il ne s’agit bien sûr que d’une légende) remontent à l’époque où Français et Anglais se disputaient notre bastide. Tout incident était bon pour provoquer une querelle. Tantôt nous étions sous la coupe d’un camp, tantôt sous celle de l’autre.

Dans un lieu appelé « Pelathaud » vivait, nous dit le manuscrit, une jeune fille d’une grande beauté dont le nom était sur toutes les lèvres, tant anglaises que françaises. Aucun homme cependant, de quelque camp fût-il, ne pouvait prétendre l’avoir vue et moins encore lui avoir parlé car son père, un bûcheron de redoutable tempérament, veillait sur la jeune personne avec un soin jaloux.

L’homme se nommait Bastien. Le dur travail de la cognée avait endurci son cœur tout autant que ses muscles. Depuis qu’une fièvre maligne lui avait ravi dame Clémente son épouse, sans doute une bonne vieille comme notre pays continue d’en produire, Bastien interdisait à quiconque de jeter le moindre regard sur la gamine. C’est ainsi en effet qu’il continuait de parler de sa fille dont l’âge, année après année, avait fait une femme.

Trois jeunes cavaliers récemment arrivés de la lointaine Angleterre, curieux de voir par eux-mêmes cette beauté dont on faisait grand cas, et refusant d’écouter tout conseil de prudence, avaient un jour engagé leurs chevaux dans un sentier humide et feuillu qui s’enfonçait dans la forêt.

L’un se nommait Michael, un autre Arthur et le dernier Toby.

L’arc dans une main et les rênes dans l’autre, ils chevauchaient, devisant fièrement, à la recherche de la belle. Ils avaient longuement avancé, changé plusieurs fois de chemin, et fini par s’égarer pour de bon.

Toby, le plus jeune des trois, de très bonne famille, était aussi le plus fou. Lorsqu’enfin leur parvint le bruit de la hache s’abattant sur les troncs, il s’élança au grand galop, le corps presque couché sur sa monture.

– Venez, Messieurs, nous approchons, lança-t-il, se tournant vers ses pairs pour mieux se faire entendre.

Un acacia, hélas, vint mettre un terme à leur expédition. Alors qu’il se redressait pour regarder à nouveau le chemin, une branche pointue qu’il vit beaucoup trop tard, le heurta de plein fouet et le jeta à terre. Quand ses deux compagnons enfin le rejoignirent, le jeune cavalier se tordait de douleur. La branche, sous le choc, lui avait arraché tout le bas du visage.

Michael et Arthur hissèrent le blessé sur sa monture. Puis l’encadrant pour bien le maintenir, ils cherchèrent ainsi à quitter la forêt. Chaque pas du cheval était une épée qui s’enfonçait dans la chair du blessé.

La nuit commença de tomber. Comme l’Anglais suppliait ses amis de mettre fin à ses souffrances, le chemin les mena jusqu’à une clairière. Une maison de bois s’y dressait, presque une cabane. On y faisait du feu et l’on y préparait un bien pauvre repas de fèves et de pain.

Un homme à la carrure immense se porta au devant d’eux. Il avait à l’épaule une hache puissante qui ne le quittait guère. Loin de les accueillir, Bastien, car c’était lui, les menaça. Mais son regard bourru voulut bien s’amadouer un peu en découvrant Toby. Il reposa la hache, fit entrer les trois hommes et leur porta de l’eau et quelques vieilles hardes qui pourraient, leur dit-il, servir à panser le blessé.

Toby avait perdu beaucoup de sang. Sa bouche ressemblait à une déchirure et les mots qu’il voulait prononcer expiraient avant même qu’il pût les dire. La fièvre lui incendiait le corps. Chaque mouvement, aussi léger fût-il, lui valait mille morts.

Il se fit brusquement dans la cabane une lumière étrange.

– Non, n’entre pas ! lança le bûcheron.

Sourde à cette injonction, la lumière avança. Les deux Anglais valides tournèrent les yeux vers cette lueur qui transformait la cabane et lui donnait l’air d’un palais.

– C’est elle !.. murmurèrent-ils émerveillés.

– Va-t-en ! ordonna de nouveau Bastien.

Mais sa fille, détournant doucement le bras qui voulait la retenir, s’approcha de l’homme qui gisait sur le sol.

– La voilà donc !… voulut dire à son tour le blessé dans son éblouissement.

Il n’émit aucun son.

Durant toute la nuit, contre la volonté de son père, la jeune fille soigna l’Anglais dont on crut un moment que l’âme avait quitté le corps. Petit à petit le souffle régulier de sa respiration lui redonna un peu de rose aux joues.

– Voilà, il est sauvé, remercions Dieu et sa grande bonté.

La fille du bûcheron se signa et sourit à Dieu en signe de reconnaissance.

Michael, le seul des trois cavaliers qui connaissait quelques mots de français lui demanda son nom.

– Je m’appelle Catherine-Jehanne, répondit la jeune fille.

À ce nom, Laura sursauta. « Catherine-Jeanne ! » s’exclama-t-elle, « comme notre petite Cathy-Ja ? »

– Absolument, répondit le père Antoine.

– Catherine-Jehanne ? Ah ! Ce n’est pas croyable ! Catherine-Jehanne…!

– Et pourtant c’est bien le nom que lui donne le texte, confirma le curé avant de reprendre le fil de son récit.

À quelques lieues de là, inquiet de ne voir pas revenir les trois vaniteux cavaliers, un capitaine anglais décida de lancer une troupe à leur recherche. Le bûcheron était connu pour ses coups de colère et pour la force surhumaine dont Dieu l’avait pourvu. Sachant où il vivait, le détachement à son tour partit dans la forêt au lever du soleil.

Quand la dizaine d’hommes qui le formait parvint à la clairière, les soldats s’arrêtèrent. Le sergent qui commandait l’escouade descendit de cheval. Suivi de ses soldats il enfonça la porte et pénétra dans la masure.

Catherine-Jehanne venait d’y ranimer le feu. De hautes flammes léchaient l’âtre et réchauffaient la pièce.

Les soldats virent d’abord Michael et Arthur allongés près du feu, harassés de fatigue, les mains encore rougies du sang de leur ami. Et puis, tournant la tête, les hommes découvrirent Toby. Ils poussèrent une exclamation d’effroi en découvrant que le bas de son visage n’était que trou béant.

 

Bastien, qui dormait lui aussi non loin des trois Anglais, s’éveilla brusquement. Devant tous ces hommes en armes, il hurla, ordonnant à sa fille d’aller dans la forêt afin de s’y cacher. Puis brandissant la hache dont il avait coutume de ne pas s’éloigner, l’énorme bûcheron la fit tourner en gigantesques moulinets.

 

La cognée fit le vide. Les soldats reculèrent. Mais ces hommes de guerre savaient comment se battre. Pendant que trois d’entre eux saisissaient leurs épées, les autres levèrent les lances dont ils étaient armés et d’un mouvement prompt ils encerclèrent Bastien.

S’élançant vers son père, Catherine-Jehanne voulut le délivrer. Un soldat tenta de l’écarter.

Le père Antoine s’épongea le front avec un mouchoir. Il vivait la scène, le saint homme, s’inclinant d’un côté puis se baissant de l’autre, esquivant tous les coups, en donnant à son tour. Il se trouvait là-bas, cinq cents ans en arrière.

Dans la confusion, poursuivit le curé, le feu embrasa la masure. Tandis que les soldats emmenaient Bastien et le rouaient de coups pour qu’il se tînt tranquille, Catherine-Jehanne se précipitait vers Toby et s’efforçait de le soulever pour le sortir des flammes.

Son sacrifice, hélas, fut inutile. Un craquement se fit entendre, suivi d’un bruit plus sourd. Dans un immense tourbillon de braises, le toit de la cabane s’abattit sur eux deux.

Le bûcheron poussa un juron épouvantable. Dans un effort désespéré, il tenta d’écarter les soldats et d’entrer dans les flammes pour leur offrir son corps et délivrer sa fille.

Une épée s’abattit sur sa nuque tandis qu’une lance lui traversait le torse.

Bastien hurla de nouveau. Impuissant à franchir le mur que formaient les Anglais, impuissant à sauver son enfant, il rugissait, semblable aux fauves.

Le bruit de sa colère, dit-on, fit le tour de la terre.

Lorsqu’un Anglais frappa sa tempe du tranchant de son épée, Bastien poussa un dernier cri. Un cri de mort. Un cri affreux.

– Catherine-Jehanne, rugit-il, je reviendrai un jour et je te sauverai.

Ce furent, d’après le manuscrit, ses dernières paroles !..

– Ici s’achève le récit, conclut le père Antoine.

 

Le visage en feu, ému par le sort de la jeune femme et de son père, il se racla la gorge. À moins qu’il n’eût besoin de masquer une larme.

– Tu n’as rien à boire ? interrogea-t-il.

Je lui proposai de l’armagnac.

– Non, de l’eau, ça serait mieux.

Il en but deux verres et de nouveau se racla bruyamment la gorge. Le père Antoine paraissait épuisé. Il emplit une fois encore un grand verre d’eau, le regarda et me demanda s’il ne restait pas une goutte de vin de Duras. Juste pour donner à l’eau un semblant de couleur, précisa-t-il.

Très impressionnée par l’histoire qu’elle venait d’entendre, Laura voulut à toute force que nous raccompagnions le père Antoine. Celui-ci affirma que ce n’était pas la peine. Ma femme cependant insista pour aller jusqu’au presbytère. J’ignore pourquoi. Elle avait besoin de marcher, prétendait-elle. Il n’y avait aucune raison de le lui refuser.

Une fois dehors elle se pencha vers moi et me souffla à l’oreille : « Il me semble que Bastien nous attend. » Je haussai les épaules.

La bastide dormait profondément. Laura proposa de passer par la place des Arcades.

– Je me demande comment elle pouvait être lorsqu’une halle en occupait le centre.

– Eh bien ! nous allons voir, fit le père Antoine.

La lune, aux trois quarts pleine, éclairait suffisamment la place pour que l’on pût distinguer les arcades. Le prêtre commença d’expliquer la manière dont la halle s’élevait, au centre de la place. Il tendit le bras pour en dessiner à peu près les contours. Et là… il suspendit son geste.

Dans la direction qu’indiquait sa main, sur les pavés de la place, une ombre mince et agile mimait une sorte de supplication qu’elle présentait à la lune.

Laura poussa un gémissement et s’évanouit.

 

Ma femme dormit d’un sommeil long et agité. Je l’entendis prononcer dans ses rêves un nom qui pouvait être Catherine-Jehanne ou Cathy-Ja, je ne distinguais pas très bien.

Elle se réveilla en pleine nuit et se blottit contre moi. Elle tremblait.

– C’est une légende, Laura, rien de plus.

– C’est plus qu’une légende, affirma Laura. Je suis mal à l’aise, Christophe.

Je tentai de la rassurer. Laura se rendormit, la tête sur mon épaule, et je restai ainsi une bonne partie de la nuit, n’osant bouger de crainte qu’elle ne s’éveillât de nouveau.

Tout se mélangeait dans ma tête. J’avais beau m’efforcer de penser à autre chose, les personnages qui m’entouraient ne cessaient de tourner comme ceux d’un manège : le bûcheron, Catherine-Jehanne, Laura, Toby, Cathy-Ja…

Et surtout l’ombre, l’ombre mystérieuse sur laquelle je laissais dériver mes fantasmes.

À présent, dans l’obscurité de la chambre, je me demandais quels liens pouvaient bien exister entre cette légende de Bastien, l’ombre et nous-mêmes.

Nous venions de vivre des choses étranges. Pourtant le plus incroyable restait à venir.

Durant les semaines qui suivirent, l’ombre se manifesta chaque nuit. Malgré moi je commençais d’éprouver pour elle une grande compassion. Car je ne doutais plus qu’il s’agît de Bastien.

Mais pourquoi revenait-il ? Pouvais-je l’aider ? Que devais-je faire ?

Lorsque tout le monde dormait, tard dans la nuit, je parcourais la bastide. Je ne rencontrais jamais l’ombre au même endroit. Elle explorait tantôt une ruelle, tantôt une autre, et paraissait chercher quelqu’un ou quelque chose. Presque chaque nuit, cependant, son chemin la ramenait sur la place où elle se postait, sous nos fenêtres. Je me gardais bien d’en parler, même à Laura, même au père Antoine.

Pourquoi venait-elle ainsi près de chez nous ? Qu’espérait-elle ? Qu’attendait-elle ?

J’eus un soir l’idée de lui parler. Bien sûr à voix basse, de peur d’éveiller quelque dormeur et de passer pour fou.

Au début il ne se produisit rien. Lorsque je l’appelai, l’ombre partit se réfugier parmi les autres ombres de la place et je ne la vis plus.

Pourtant, au bout d’un assez long moment, j’eus l’impression que l’on me répondait. Une voix à peine audible qui chantait une sorte de chanson, ou de complainte. Je n’en distinguais pas les paroles. Qu’importe, nous commencions à communiquer !

Quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, l’ombre quitta les cornières et s’approcha de moi. Je sentis mon cœur battre la chamade. Qu’allait-il se passer ?

Je n’entendis pas les mots qu’elle chercha à me dire. Le souffle était tellement léger, tellement fragile, que ma simple respiration masquait ses paroles. Pourtant je compris le nom que l’ombre voulait chanter à mon oreille. Une sorte de lumière se fit en moi.

Oui, en une fraction de seconde je compris tout.

(à suivre)

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