BASTIEN DE LA BASTIDE (Chapitre 5)


Depuis son retour en France après un reportage au cœur de l’Amazonie,  le narrateur ne cesse de voir une ombre mystérieuse danser sur la place de la bastide.

Laura, son épouse, semble effrayée. L’affaire devient énigmatique lorsque Cathy-Ja, la petite handicapée dont s’occupent Laura et son mari, court sur la place et se met à danser avec… l’ombre !

Or voici que le jour du marché


Chapitre 5  (Au marché du jeudi)


Après cet étrange week-end, Laura retourna au Centre avec Cathy-Ja. L’enfant conservait une trace de sa mésaventure sous la forme d’un énorme bleu à la tempe et d’une plaie au genou qu’elle s’était couronné en tombant sur le gravier.

Elle était restée abattue pendant toute la journée du dimanche. Nous avions mis ça sur le compte de sa chute.

Durant les jours qui suivirent, je repensai à l’ombre. Mais était-ce réellement une ombre ? La première fois que je l’avais vue, il m’avait bien semblé entendre un fou rire étouffé. Et l’autre soir, au moment où je m’étais penché sur Cathy-Ja, je ne suis pas fou, quelque chose m’avait bel et bien frôlé.

Si tout cela était vrai, nous ne pouvions pas en être les uniques témoins.

D’autres que nous devaient voir ce phénomène et se posaient sans doute des questions. Il fallait en avoir le cœur net car cela me mettait particulièrement mal à l’aise, d’autant que je devinais Laura inquiète.

En général pour savoir ce qui se passe dans notre bastide, il suffit d’aller au marché du jeudi et d’écouter. C’est l’endroit où tout le monde se retrouve chaque semaine, autant pour échanger des nouvelles que pour remplir le garde-manger. Entre les poules qui caquettent et secouent leurs pattes solidement ficelées, les lapins emprisonnés dans une cage grillagée, les légumes aux couleurs vives et le parfum des herbes odoriférantes, le marché est un véritable salon mouvant.

Gare aux secrets de famille les mieux gardés : c’est là que parfois ils s’échappent, rampant d’un étal à l’autre, et se déforment pour devenir la proie de toutes les langues.

Prêt à tout  entendre, je m’y rendis, armé d’un panier et d’une liste qu’avait préparée Laura.

On parlait à peu près partout de la prune dont on espérait que la récolte serait bonne cette année, et du festival de l’été prochain qui allait amener dans la bastide, comme tous les ans, sa cohorte de musiciens.

Il fallut conter cent fois mon voyage, en particulier les rencontres avec les anacondas et les piranhas qui produisaient immanquablement le plus bel effet. Plus on me questionnait, plus je me rendais compte que personne n’avait rien remarqué d’anormal dans la bastide. Serions-nous, Laura et moi, victimes de notre imagination?

À l’extrémité de la place, presque à l’aplomb de notre appartement, je remarquai un petit groupe qui discutait ferme. Il n’y avait que des hommes. Comme je les connaissais tous, je m’en approchai et saisis la fin d’une phrase dans laquelle il était question du curé. Cela m’étonna car le vieux Joseph qui venait de tenir ces propos, n’était pas habituellement porté sur les choses de la religion.

Quand il me vit, Joseph se tut et regarda gauchement ses pieds. À présent plus personne ne parlait. J’avais l’impression d’interrompre une discussion qui ne me regardait pas. L’un des hommes brisa le silence qui devenait pesant, et s’adressa à moi.

– Alors, il est revenu, l’explorateur ?

– Comme tu vois.

– C’était bien ?

– Et ici, demandai-je au lieu de répondre à la question, qu’est-ce qui se passe, ici ?

Persuadé que ces hommes savaient quelque chose, j’ajoutai, au culot : « Qu’est-ce que c’est, cette histoire ? »

Ils se regardèrent, l’air embarrassé, et Joseph fit une drôle de grimace avant de dire : « Pourquoi, Christophe, t’es au courant de quelque chose, toi ? »

– Comme vous, répliquai-je au hasard.

– Alors tu as vu quoi ? fit-il en fronçant les sourcils.

Une femme âgée se dirigeait vers nous, tenant deux paniers lourdement chargés. Joseph fit signe de se taire et souffla à voix basse : « Lundi soir, à la ferme. Colette va chez sa fille, on pourra parler. » Puis il regarda la femme qui s’approchait.

– Salut, Colette, firent les hommes.

– Eh ! ma pauvre, c’est fini, les commissions ? demanda Joseph.

La femme acquiesça.

Joseph jeta le mégot qu’il avait à la bouche, l’écrasa du pied, fit un signe de la main en guise d’au revoir et s’éloigna avec son épouse. Je remarquai avec surprise qu’il se signa maladroitement en passant devant la porte ouverte de l’église.

Laura, quand elle revint en fin de journée, paraissait fatiguée. Elle s’assit lourdement dans le canapé. Elle qui ne boit jamais, elle voulut prendre un whisky. Ensuite elle rejeta la tête en arrière, posa ses mains sur son ventre qui s’arrondissait presque de jour en jour, et s’endormit.

Attiré par la vie qu’elle portait en elle, je vins m’asseoir près de ma femme et contemplai son visage. Derrière ses paupières closes, son âme devait avoir rejoint l’âme de l’enfant qui se formait dans son corps, se nourrissant de son sang, de son énergie et de ses émotions.

Il me tardait de tenir dans mes bras ce petit être dont le contact intime me manquait, et j’enviais Laura pour cette présence de chaque instant, pour cette connivence qui s’établissait entre elle et cette vie déjà remuante qui, bientôt, nous bouleverserait et, je le sentais bien, nous gouvernerait.

(à suivre)

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