Maraude à Paris, le 11 novembre


C’est la nuit. Il pleut et il vente. C’est novembre, inutile de se plaindre.

Dans son recoin de la place Possoz, Raphaël dort. Mais seulement d’une oreille ! Quand nous lui annonçons de la soupe chaude, il remue, se soulève et nous tend la main en souriant. Raphaël est accroc à la soupe ! D’ailleurs, sachant que nous viendrions, il s’est muni d’une poche qu’il découpe avec précaution avant de répandre délicatement des croûtons dans l’assiette qu’il a déposée près de lui. Ensuite, sortant une cuiller de ses réserves, il l’essuie méticuleusement, la plonge dans la soupe et remue le tout, un grand sourire sur les lèvres.

Il faut savoir que Raphaël sourit beaucoup.

Après un brin de causette, il nous explique qu’à présent c’est l’heure de dormir. Voilà. Allez, au-revoir, et encore merci.

Bonne nuit, Raphaël, et à bientôt.

À propos, avant de partir, Arthur n’est pas là ?

– Non. Il est à St-Ouen.

Ce qui ne paraît pas gêner outre mesure notre ami que nous quittons pour continuer notre périple nocturne et parisien.

Plus loin, au pied d’un immeuble, Alexandre, un vieux monsieur en casquette, veille sur plusieurs valises bien rangées.

Ses « da ! », répétés et expressifs,  nous font comprendre qu’il est russe, et il accepte avec un grand sourire tout ce que nous lui proposons, pommes de terre chaudes, soupe, café, bananes, oranges. Un vrai garde-manger ne tarde pas à l’entourer. Il me presse sur son cœur, ponctuant sa joie de nombreux « merci » en russe (c’est du moins ce dont je me suis persuadé !)

Alexandre nous fait comprendre en paroles et en gestes qu’il est ici en famille. D’ailleurs Konstantin, son fils âgé d’une petite quarantaine d’années, ne tarde pas à venir, accompagné de Iouliana son épouse et de Konstantina sa sœur.

Tous trois portent des cartons sur lesquels ils se coucheront pour dormir et qui les isoleront de l’humidité du sol.

Alexandre, qui ne s’attendait pas à notre visite, continue de tourner sur lui-même, joyeux, en se frappant le cœur pour exprimer sa satisfaction. Il faut même le prendre par le bras et l’arrêter, car il vient de s’approcher dangereusement de l’assiette posée à même le sol, risquant d’en faire un « écrasé de pommes de terre », comme on dit à présent (ce qui sonne mieux que « purée » mais dont le résultat est étrangement similaire.)

Tout ce petit monde, nous l’avons compris, vient de Russie. Mais en dépit des efforts de Konstantin, la barrière de la langue nous empêche d’apprendre les raisons de leur voyage. Nous saurons seulement qu’ils prévoient de retourner chez eux courant décembre. Et Konstantin ajoute que si nous pouvions leur procurer d’ici-là des chaussures chaudes (taille 37 et 38 pour les femmes, 41 et 42 pour les hommes) ça ne serait pas mal !

À l’exception d’Alexandre qui paraît usé et ressemble aux vieillards des films russes, impossible d’imaginer que les trois autres dorment dehors. Bien sûr, il fait nuit, mais la lumière de la ville éclaire suffisamment, même dans le recoin où ils s’abritent, pour qu’on les trouve propres, et même joyeux, à l’image de Iouliana qui écoute avec émerveillement son mari nous dire trois mots de français.

Comme nous allons partir, Konstantin nous signale deux hommes en fâcheuse situation, dans une rue perpendiculaire. Nous y allons et découvrons Piotr, la cinquantaine, ainsi que Pavel, la trentaine. Assis au bas d’un immeuble, protégés de la pluie par un balcon, ils ont déjà largement entamé une bouteille de vin qu’ils s’échangent tout en nous parlant. Piotr est d’humeur excessivement pessimiste. D’une voix profonde, il nous supplie d’appeler le 115, tandis que Pavel éclate de rire en affirmant que cela ne servira à rien, qu’on ne pourra pas joindre le 115 et que c’est normal.

Impossible de savoir pourquoi il juge cela normal.

Devant les réflexions plutôt sombres de Piotr, Pavel le reprend. Il paraît moins défaitiste que son aîné.

Quels événements ont conduit Pavel et Piotr jusqu’à Paris ? Bien que les deux hommes s’expriment dans un excellent français, nous ne le saurons pas plus que pour Alexandre et sa famille. Piotr, au passage, a une très belle voix de basse.

Après avoir longuement parlé avec eux  et leur avoir laissé une bonne partie de nos provisions, nous leur promettons d’appeler le 115 jusqu’à ce que nous puissions joindre le standard, et nous demanderons qu’on passe les prendre. Tous deux remercient, mais Piotr n’y croit pas trop. Il signale au passage qu’un sac à dos leur serait de la plus grande utilité.

Poursuite de la maraude pendant qu’Anne, suspendue à son mobile, s’évertue à relancer le 115. Après avoir entendu cent fois que toutes les lignes sont occupées, enfin une réponse positive.

–         Ne quittez pas, nous allons vous prendre.

Heureusement que la batterie du téléphone n’est pas en fin de course, parce qu’il faut attendre encore dix minutes avant que le standard ne réponde. Ça y est ! Anne parvient à donner tous les renseignements indispensables : le Samu social va venir s’occuper de nos amis. Nous avons le cœur plus léger !

Place d’Iéna, où nous nous rendons ensuite, le temps se gâte. Bien qu’installés sur les bouches de chaleur, nos Polonais coutumiers de l’endroit gèlent sous la pluie et le vent. Christian, un jeune Français, est avec eux. Comme la plupart des autres, Adam s’est camouflé sous des couches de vêtements afin de se protéger de la pluie. Quand il émerge, pourtant, son visage ruisselle. Mais à la manière dont il sourit (comme ses amis) à la vue des pommes de terre, soupe, biscuits, bananes ou encore café, nous comprenons qu’ils n’ont pas beaucoup mangé dans la journée, voire ces derniers jours.

La place d’Iéna n’oppose aucune résistance aux bourrasques de vent ni à la plue qui redouble, ne favorisant pas la conversation. Nous restons avec eux le temps qu’il faut pour être totalement trempés lorsque nous regagnons la voiture.

Personne en vue rue Saint-Didier ni rue Mesnil. Cap sur l’avenue Victor Hugo et la place du même nom. Vide également le banc où aime s’asseoir Régis. Vu les conditions météo, cela n’a rien d’étonnant.

Par contre, un peu plus loin sur la place, près de la pharmacie, les tentes de Jérôme et de Didier tiennent bon, ancrées sur le trottoir. Chaque coup de vent a beau les faire pencher sur le côté, elles ondulent,  résistent et reprennent leur position normale.

Et là, surprise. La tente de Jérôme est entrouverte, nous y trouvons trois personnes : Jérôme, bien sûr, mais aussi Didier, l’évangéliste, et une jeune femme voilée, Djamila, venue « rendre visite à ses amis ». Didier reçoit avec émotion le livre sur la Bible qui lui est destiné et dont s’empare aussitôt Jérôme qui se souvient très bien de la promesse que nous avons faite lors d’une maraude précédente.

À notre arrivée, ils poursuivaient tous les trois une grande discussion théologique.

S’ensuit avec nous une conversation sur le Coran et la Bible. Djamila, musulmane, semble s’y connaître en ce qui concerne « Le Livre », elle s’étonne lorsque je lui dis que je l’ai lu deux fois.

– En arabe ? interroge-t-elle

– Non, en français simplement.

Attrapant son sac, elle l’ouvre et en sort un exemplaire du Coran en français et en arabe.

Pendant ce temps, Didier clame haut et fort qu’il n’est ni catholique, ni protestant ni orthodoxe.

– E-van-gé-liste! Voilà ce que je suis ! réaffirme-t-il, comme il nous l’avait annoncé à l’occasion d’une précédente rencontre.

Reprenant la parole, Djamila affirme qu’il ne faut pas suivre les hommes dans les mosquées, parce que, précise-t-elle, le prophète à dit de faire de sa propre maison une mosquée.

Elle se laisse un peu aller et nous lâche tout ce qu’elle a contre les hommes, nous apprenant qu’après 25 ans de mariage et cinq enfants dont l’aîné a 24 ans, elle va divorcer.

Qu’a-t-il bien pu se passer durant ce voyage en Algérie auquel l’a obligée son mari, l’été dernier ? Comme pour l’arrivée en France d’Alexandre et sa famille, nous ne le saurons pas, nous interdisant de poser la moindre question.

Ce qui nous est dit est déjà une confidence. Le non-dit appartient à l’intimité de chacun.

Djamila précisera seulement que c’est à la suite de ce voyage qu’elle a demandé le divorce.

Elle embraye aussitôt sur « la Bible, la Thora et le Coran » (je cite dans l’ordre). Mais de nouveau  il pleut fort. Sous ces intempéries et à cette heure tardive, la théologie prend l’eau ! Suffisamment pour que nous disions au-revoir à nos amis et retournions à la voiture, non sans s’être promis de prier les uns pour les autres. Djamila, Jérôme et Didier  ne devaient pas s’attendre à pareille promesse. Nous non plus, d’ailleurs !

En nous dirigeant vers la voiture, Hervé glisse sur les feuilles mortes qui collent au trottoir, et manque de tomber, pendant que les autres membres de notre petite équipe prennent un fameux bain de pieds dans l’énorme flaque d’eau qui entoure le véhicule.

Plus loin dans l’avenue Victor Hugo, sous deux amas de plastique transparent, deux SDF. Nous n’interviendrons pas car ils dorment profondément, dans le renfoncement d’un magasin. En outre, nos besaces sont vides. Sans troubler leur sommeil, Hervé dépose auprès d’eux les derniers biscuits qu’il lui reste. Ce soir, tout le monde avait faim.

Une fois encore, la maraude s’achève sans que nous n’ayons vu passer le temps. Nous aurions pu continuer mais nous avions tout donné, et nombre de nos habitués manquaient à l’appel. Peut-être s’étaient-ils réfugiés dans un couloir du métro comme l’a annoncé Gérard que l’on ne voit plus du côté de la Poste, rue de la Pompe. Restent dans nos mémoires ces visage qui nous ont donné à réfléchir et qui continuent de nous sourire dans nos souvenirs, en dépit de la pluie, du vent, de la précarité.

(les photos ne sont pas directement liées à l’article sur la maraude, et tous les noms ont été modifiés, par respect pour les personnes rencontrées et pour les maraudeurs.

7 Réponses

  1. Hubert,

    J’attends de vous un témoignage sur votre engagement pour la cause des sans abris. Pourquoi avez vous voulu faire des maraudes ? pourquoi vouloir aider les SDF ? Qu’est ce qui vous a choqué…

    Jessica

  2. Bonjour Hubert,

    Votre témoignage est bien entendu le bienvenue, plus nous serons à témoigner de ce phénomène d’exclusion plus cela aura de l’impact. Je vous invite donc à me contacter par e-mail où je vous donnerez d’avantage de détails.

    Cordialement,
    Jessica

  3. Bonjour Jean-Michel,

    En effet je suis rapide quand il s’agit de trouver des témoins pour témoigner de de cette misère qui s’étend dans nos rues.

    Je veux bien évidemment si cela ne vous dérange pas et si cela est possible. Car comme vous le savez plus il y aura de témoignage plus il y aura de l’impact sur les lecteurs. Par contre cela se fera par e-mail car je suis très prise mais j’envoie une attestation m’engageant à ne pas modifier les témoignages et les témoins, en retours envoie en retours une attestation affirmant qu’il me donne le droit d’utiliser et de publier leur témoignage.

    Merci de votre réponse et j’espère que vous accepterez de témoigner pour essayer de faire changer les choses.

    Cordialement,
    Jessica

  4. Bonsoir,

    Je m’appelle Jessica et j’écris actuellement un livre sur les SDF. Mon livre comprend une partie autobiographique ainsi qu’une partie étude et une troisième pour les témoignages d’ancien SDF, bénévoles, professionnelle de la santé, travailleurs sociaux… Pour cela je souhaiterais savoir si vous seriez intéressé de témoigner par écrit de votre bénévolat ? Bien sur vous pourrez témoigner de manière anonyme si vous le souhaitez.

    Je suis également sur d’autre projet que je me ferais une joie d’en parler avec vous si cela vous intéresse.

    J’attends avec impatience une réponse de votre part qui je l’espère sera positive.

    Cordialement,
    Jessica

    • Bonjour Jessica,

      Vous êtes rapide ! À peine l’article est-il paru sur le blog, que vous envoyez un commentaire ! C’est sidérant !

      Témoigner, oui, pourquoi pas ? Mais je ne suis pas seul, vous savez. Nous formons toute une équipe de maraudeurs dans notre paroisse (Notre-Dame de Grâce de Passy, à Paris). Peut-être d’autres personnes aimeraient-elles témoigner également ? Voulez-vous que je leur transmette votre message ?

      Pour vos autres projets, oui, nous pouvons également en parler si vous voulez.

      Alors à bientôt sur le blog ?

      Jean-Michel Touche

    • Jessica

      Je fais partie de la maraude avec Jean-Michel, j’ai commencé il y a 2 mois. Pour moi ilest normal de me mettre au service de mes frères. Si je peux vous aider, ce sera avec joie. Hier soir à la télévision il ya vait une très belle émission concernant les gens qui dorment dans la rue. C’était super émouvant.
      Bonne journée

      Hubert

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